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[Creepy Nights] La maison hantée

Je vous parlais fin 2015 d’une nouvelle catégorie, Creepy Nights, consacrée à mon genre favori, l’épouvante. Cela a mis du temps, mais voici le premier billet, où nous allons parler d’une thématique qui m’est chère et qui fait partie des plus courantes dans la fiction horrifique, celle de la maison hantée.

Le lieu, point de départ de l’imaginaire

Hier, en proie à l’insomnie, (vous savez, celle où on pense à sa carte grise, à son compte en banque, à ses amis, à ses erreurs, à son travail…), je me suis levée pour taper quelques mots dans mon dossier « projet 2016 », qui contient en fait les documents préparatoires de ce qui va, je l’espère, devenir un roman.

Pour ce roman, je voulais, au début, commencer par les personnages. Ceci pour deux raisons : je voulais qu’ils soient très travaillés, que je les connaisse par cœur avant de me mettre à écrire, quitte à n’utiliser que quelques informations parmi toutes celles que j’aurais collectées sur eux. Ensuite, je me disais que cela pourrait être intéressant de voir si le fait d’avoir à disposition des personnages très construits me permettrait d’élaborer une intrigue à partir de leur identité et de leurs relations, qu’ils soient à l’origine de l’histoire, et son moteur principal.

J’ai jeté quelques idées sur mon clavier. Et puis, au bout d’un moment, je me suis aperçu que j’avais bien plus d’imagination quand il s’agissait de planter le décor. Les lieux m’inspirent. Les lieux me racontent davantage d’histoires que les gens. Alors j’ai changé de cap et j’ai décidé que le lieu, une forteresse du nom de Failles-Mortes, serait le point de départ de mon histoire. Et que mes personnages seraient tous, d’une façon ou d’une autre, liés à ce lieu.

Et ceci m’amène à parler de l’importance du lieu dans la fiction. Je vais tout particulièrement parler des maisons hantées, car ce genre d’histoire figure tout en haut de ma liste de thématiques favorites, et donc que je connais un peu le sujet. Et puis, j’ai vu Crimson Peak il y a peu. Petite précision : mon analyse reste trop générale pour vous spoiler les intrigues, n’ayez pas peur ;-).

La maison hantée, topos de la fiction gothique

J’ignore s’il y a eu un livre ou un film qui aurait joué une sorte d’effet déclencheur dans ma passion des maisons hantées, car j’ai toujours aimé le sujet aussi loin que je m’en souvienne. Je suppose que le fait de grandir dans une maison où l’on jurerait entendre des bruits de pas résonner dans les pièces vides au-dessus de sa tête, avec une maçonnerie ancienne qui aime grincer et craquer, et une vaste cage d’escalier plongée dans l’obscurité, ça peut aider à forger son imaginaire !

Je me souviens cependant, dans les premières œuvres qui m’ont beaucoup marquées, d’un roman qui ne relève pas à proprement parler de cette thématique, mais qui me semble pertinent pour mon sujet. En effet, le manoir de Manderley est un lieu énigmatique empli de souvenirs…

rebecca-daphné-du-maurierDans ce livre fascinant publié en 1938 (1939 pour la traduction française de Denise Van Moppès), la narratrice épouse un homme sombre et mélancolique, Maxim de Winter, et le suit en Cornouailles pour vivre dans son vaste manoir, Manderley. Maxim est veuf, et la présence de Rebecca, sa défunte épouse, est si forte qu’on assiste pratiquement à un phénomène de hantise.

« Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici. »

L’attitude distante de l’homme aimé, le comportement tyrannique et méchant de la gouvernante (ici sous les traits de Mrs Danvers) envers une héroïne livrée à elle-même sont des marqueurs assez récurrents du roman gothique. Et comme dans d’autres romans gothiques, tel Les Hauts de Hurlevent de Charlotte Brontë, le lieu où se déroule l’intrigue est un lieu puissant, impressionnant, voire carrément imposant, et tout à fait isolé. Il sert de bulle pour l’intrigue, un endroit hors du temps et hors du monde dans lequel les personnages se retrouvent face à eux-mêmes et à leurs propres hantises.

rebecca-alfred-hitchcockLa présence de Rebecca est telle que, symboliquement, la narratrice n’est jamais nommée au cours du roman. Si le livre contient une véritable intrigue, qui raconte la difficile enquête menée par la narratrice pour découvrir les circonstances de la mort de Rebecca, sa puissance réside surtout dans la profondeur du drame psychologique. La narratrice est écrasée par le souvenir de la défunte, et le manoir fonctionne comme un tout, ses habitants sont comme les serviteurs de son invisible maîtresse qui a conservé son pouvoir intact après sa mort.

L’adaptation de Hitchcock, en 1940, est particulièrement réussie, car elle préserve l’aspect malsain et inquiétant de ce manoir où toute vie s’est figée avec la mort de Rebecca.

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Quand j’ai choisi un roman de Shirley Jackson pour mon mémoire de traduction et que j’ai demandé à Jean-Daniel Brèque s’il voulait bien superviser mon travail, j’ai su qu’on allait s’entendre dès lors qu’il a affirmé que les premières lignes de The Haunting of Hill House comptaient parmi les plus belles de la littérature américaine.

« No live organism can continue for long to exist sanely under conditions of absolute reality; even larks and katydids are supposed, by some, to dream. Hill House, not sane, stood by itself against its hills, holding darkness within; it had stood so for eighty years and might stand for eighty more. Within, walls continued upright, bricks met neatly, floors were firm, and doors were sensibly shut; silence lay steadily against the wood and stone of Hill House, and whatever walked there, walked alone. »

« Aucun organisme vivant ne peut connaître longtemps une existence saine dans des conditions de réalité absolue. Les alouettes et les sauterelles elles-mêmes, au dire de certains, ne feraient que rêver. Hill House se dressait toute seule, malsaine, adossée à ses collines. En son sein, les ténèbres. Il y avait quatre-vingts ans qu’elle se dressait là et elle y était peut-être encore pour quatre-vingts ans. A l’intérieur, les murs étaient toujours debout, les briques toujours jointives, les planchers solides et les portes bien closes. Le silence s’étalait hermétiquement le long des boiseries et des pierres de Hill House. Et ce qui y déambulait, y déambulait tout seul. » (Traduction de Dominique Mols)

maison-hantée-shirley-jacksonComme dans Rebecca, l’accent est mis sur la psychologie des personnages. En revanche, on est bien dans un roman fantastique, mais son plus grand intérêt, ce qui le différencie de n’importe quelle autre histoire de maison hantée, c’est l’idée sous-jacente que les phénomènes qui se produisent dans la demeure sont intimement liés à un personnage, Eleanore. La maison se comporte comme une sorte de réceptacle où ses émotions se manifestent sous une forme physique, tangible. Le lieu devient au sens littéral l’expression de la psyché. La hantise peut se comprendre comme une confrontation à soi, à son inconscient, à la part d’inconnu et d’incontrôlable que l’on porte en soi. La maison fait figure de métaphore pour le labyrinthe psychique où l’héroïne se retrouve prise au piège.

la-maison-du-diable-robert-wiseLà encore, un livre où le fantastique est très intériorisé a pourtant donné lieu à une adaptation d’une grande qualité, La Maison du diable, de Robert Wise, en 1963. Je ne peux que vous recommander le film, tout comme le livre.

Afin que la maison devienne ainsi le reflet des hantises intérieures, elle a besoin d’une forte personnalité. Le décor est à la fois le catalyseur du cauchemar et son expression. La littérature et le cinéma regorgent de lieux chargés de symboles et d’une atmosphère pesante. Récemment, Guillermo del Toro a tout misé sur son décor pour son film Crimson Peak. Le lieu, par son omniprésence et son omnipotence dans la vie des personnages, apparaît à ce titre comme un personnage à part entière.

crimson-peak-guillermo-del-toroJe ne peux parler de ce film sans rendre d’abord hommage au talent de Guillermo del Toro, dont l’esthétique est reconnaissable à des kilomètres sans pour autant qu’il sombre dans sa propre parodie. Je suis amoureuse de son imagination baroque, romantique et gothique, de ses couleurs très tranchées entre le vert, le jaune, le bleu, et le rouge, et de sa sensibilité romanesque ainsi que de son attirance pour la poésie macabre. Dans Crimson Peak, la bâtisse possède des traits très reconnaissables, un univers à elle toute seule. L’argile de sous sous-sol lui donne son nom, et la folle entreprise de minage menée par ses habitants est aussi ce qui les lie à elle, dans tous les sens du terme. Liens d’affection tout comme de nécessité. Lieu de vie, et source de vie. C’est le point de rencontre des personnages, qui affrontent chacun leur démon intime. Le film est très référencé, et Paul Éluard ne fait pas partie de ces références, et pourtant, je ne sais pas pourquoi, il m’y fait penser. Sans doute parce que l’amour, la mort, la poésie, figurent parmi ses thématiques favorites.

Plus c’était un baiser

Moins les mains sur les yeux

Les halos de la lumière

Aux lèvres de l’horizon

Et des tourbillons de sang

Qui se livraient au silence.

[L’Amour la poésiePremièrement – V]

Le pouvoir de l’inquiétante étrangeté

En fiction, on relève deux façons de traiter la maison hantée. Comme on l’a vu plus haut, il peut s’agir d’un lieu très esthétisé, baroque et inquiétant. C’est là l’apanage de la fiction gothique. Mais on peut au contraire susciter la peur en la faisant surgir au cœur d’un environnement familier. L’épouvante fonctionne en grande partie sur le décalage. Le glissement qui s’opère entre une réalité connue et rassurante vers une réalité inconnue, dont on ne maîtrise aucun code, qui nous est étrangère, permet de créer cette fameuse « inquiétante étrangeté » théorisée par Freud. Le pouvoir d’épouvante repose ici non pas dans l’aspect atypique du lieu, mais au contraire, dans sa banalité.

En littérature, l’un des exemples les plus flagrants de cette intrusion de l’étrange au cœur du quotidien est sans aucun doute Le Horla, de Maupassant.

le-horla-maupassantUn homme perd peu à peu l’esprit, persuadé qu’une présence invisible le tourmente, jusqu’à le faire agir contre son gré. Le Horla est écrit sous la forme d’un journal, ce qui renforce encore cet aspect « réaliste » d’où surgit le fantastique. Le cadre est celui d’une maison au cœur de la campagne normande, sous un beau soleil d’été. Rien de plus paisible et rassurant. Mais c’est bien dans ce décor charmant que le narrateur va peu à peu sombrer dans la folie, la dépression et la paranoïa, en remettant en cause ses conceptions du réel et de la nature de la réalité les plus ancrées.

« On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace !… Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face, moi ! Je voyais le grand verre limpide du haut en bas. et je regardais cela avec des yeux affolés ; et je n’osais plus avancer, je n’osais plus faire un mouvement, sentant bien pourtant qu’il était là, mais qu’il m’échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet. »

Le narrateur découvre une réalité sous la réalité, un monde empli de créatures inconnaissables, qui méprisent notre ignorance et notre petitesse. Pas étonnant que Maupassant ait été une source d’inspiration pour le mythique Lovecraft !

« The horror-tales of the powerful and cynical Guy de Maupassant, written as his final madness gradually overtook him, present individualities of their own; being rather the morbid outpourings of a realistic mind in a pathological state than the healthy imaginative products of a vision naturally disposed toward phantasy and sensitive to the normal illusions of the unseen. Nevertheless they are of the keenest interest and poignancy; suggesting with marvellous force the imminence of nameless terrors, and the relentless dogging of an ill-starred individual by hideous and menacing representatives of the outer blackness. »

« Les récits d’épouvante narrés par la plume puissante et cynique de Guy de Maupassant, alors que la folie le gagnait peu à peu au terme de sa vie, possèdent leur propre originalité ; qu’ils relèvent des divagations morbides d’un esprit réaliste plongé dans un état pathologique, ou du produit d’une vision naturellement encline à la fantaisie et sensible aux illusions banales de l’invisible. Quoi qu’il en soit, ces récits présentent le plus grand intérêt et possèdent une intensité rare : ils suggèrent, avec une force incroyable, l’avènement imminent de terreurs sans nom, et la lutte incessante d’un personnage infortuné contre les représentants horribles et menaçants des ténèbres extérieures. »

[Supernatural Horror in Literature, traduction par mes soins]

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Ces dernières années, le cinéma d’épouvante a exploité à de nombreuses reprises la thématique de la maison hantée, et bien souvent dans un décor tout à fait familier et banal. Dans la saga Paranormal Activity, le concept est poussé à son extrême. Un peu comme de Le Horla, on ne voit quasiment rien. La présence s’impose peu à peu par des événements insignifiants. La fixité des caméras incite le spectateur à rechercher ces signes, et comme il les attend, comme il sait que quelque chose va nécessairement se produire, il entre dans un état de tension qui monte en puissance avec la violence des phénomènes. Je ne parle pas de violence dans le sens spectaculaire, mais plutôt dans la brutalité inattendue, dans la rapidité dans laquelle on passe du normal à l’anormal. Et aussi dans l’aspect dérangeant de certaines manifestations, comme dans la scène ci-dessous.

C’est un film qui nécessite une attention soutenue, et beaucoup d’imagination. On ne nous sert pas des effets spéciaux sur un plateau, on doit construire, combler les vides (ce que je dis ne concerne que les trois premiers volets de la saga). Tous les effets reposent sur le décalage. Le danger s’immisce et la présence invisible peut littéralement vous tirer par les pieds hors de votre lit. Vous ne la verrez pas venir, et vous n’avez aucun refuge.

Je peux aussi évoquer à ce sujet la saga des Freddy, qui se fait un jeu de détourner des scènes et des environnements quotidiens. Dans les films Freddy, un lit peut littéralement vous avaler, un téléphone se doter d’une langue libidineuse pour vous lécher l’oreille, une baignoire perdre son fond pour vous noyer. La perversité et l’imagination de Freddy sont sans limites. Il s’introduit par le rêve et peut, comme dans un rêve, vous faire croire que vous êtes réveillé pour mieux vous piéger. C’est lui le maître du jeu, et ce qu’il imagine pour vous est à la hauteur de vos propres peurs et fantasmes.

Les Griffes de la Nuit - Wes Craven

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Dans le film Dark Skies, une famille est victime d’une rencontre du troisième type particulièrement désagréable. La scène ci-dessous montre comment l’étrangeté la plus totale se manifeste avec une soudaineté dérangeante en plein cœur de la maison, dans la cuisine. Les objets familiers sont soudain sortis de leur contexte, les choses que l’on connaît deviennent subitement autres, pratiquement sous nos yeux. Mais on n’a pas été témoin de la transition, on ne peut que constater les dégâts : la réalité familière a été déformée par une force extérieure, qui nous fait savoir qu’elle est là. Comme dans Paranormal Activity, la maison n’appartient plus à ses habitants, mais à la force inconnue qui s’en est emparée. Le foyer, équivalent psychique de la forteresse, qui nous protège et nous isole de l’hostilité du monde extérieur, devient inhabitable.

Dans les exemples donnés ci-dessus, les choses deviennent angoissantes parce qu’elles sont sorties de leur contexte, détournées, décalées, déformées. Il y a d’ailleurs une parenté assez intrigante entre les mécanismes de la peur et ceux du rire : en effet, le comique semble lui aussi reposer sur un léger travestissement du réel.

En conclusion : la maison hantée, un mécanisme cathartique

La maison hantée est un terrain de jeu pour l’imagination. Le lieu peut être modelé, exploité, détourné, singularisé, à l’envi. C’est le cadre idéal pour peindre nos fantasmes et jouer à nous perdre dans le labyrinthe dans notre esprit. La maison est la structure la plus familière, celle que l’on maîtrise le mieux. Et que l’on croit connaître… Découvrir un aspect inquiétant à sa propre maison, prendre conscience de présences inconnues, c’est comme se confronter aux surgissements de l’inconscient, cette part insondable de l’esprit qui travaille à notre insu et produit ses propres fantômes. Les histoires de maison hantée peuvent se lire comme une projection fantasmatique d’une hantise plus intériorisée, une façon de donner du sens à des processus mentaux sur lesquels on n’a pas une entière maîtrise. La fiction accomplit alors l’une de ses fonctions premières : donner du sens, faire d’un réel non-verbal et brut une construction symbolique que l’on puisse déchiffrer et circonscrire.

[Des nouvelles de R’lyeh] Le conte cruel

J’ai reçu l’aimable autorisation de Sean Eaton, auteur du blog The R’lyeh Tribune, pour traduire certains de ses articles. Cet amateur invétéré de la littérature d’épouvante de la première moitié du 20ème siècle est érudit en la matière, et propose des analyses intéressantes sur des textes que nous ne connaissons pas toujours bien de ce côté-ci de l’Atlantique.
Voici donc le premier article pour vous, une réflexion sur le « conte cruel », qui m’a rappelé les codes de certains films d’horreur contemporains. (L’ajout des images est de ma propre initiative.)

[Lire l’article original, daté du 14 novembre 2015]

Depuis que Villiers de L’Isle Adam a inventé l’expression en 1883, et sans doute bien avant que ce type d’histoire possède un nom, le conte cruel fait partie des piliers de la fiction d’épouvante. Il s’agit d’un thriller ou d’un récit horrifique contenant peu, voire aucun élément surnaturel. Ses effets reposent sur un visuel détaillé et sur un réalisme sanglant. Dans un conte cruel typique, on retrouve plusieurs éléments familiers. Une victime arrive dans un lieu isolé suite à une série d’événements apparemment prédéterminés. Le personnage se retrouve « au mauvais endroit au mauvais moment », tout en nous donnant l’impression qu’il ne pouvait échapper à son triste sort. S’ensuivent la souffrance, le tourment et la mort, souvent entre les mains d’un méchant monomaniaque plein de ressentiment.

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Le conte cruel représente un exemple de l’horreur « hyper constrictive », un concept développé par Kirk J. Schneider dans Horror and the Holy (1993). Ces récits mettent l’accent sur l’enfermement, le confinement, avec les thèmes de la domination, de la paralysie, de l’affaiblissement du corps,  de la reddition et, à la fin, de l’anéantissement. Dans les fictions pulp du début du 20ème siècle, sur lesquelles nous nous concentrons ici, la présence d’un élément mécanique inventé ou d’un dispositif quelconque qui aide le méchant dans ses exactions (il peut parfois s’agir d’un animal dressé) suggère un chevauchement avec la proto-science-fiction. De mon point de vue du moins, l’intrigue ressemble souvent à une mauvaise blague très élaborée, un vilain tour atteignant des sommets de précision et de cruauté, mais qui reste motivé par le même désir de jouer une farce – mortelle – aux dépends de quelqu’un.

Funny Games, Michael Haneke

Le méchant, en général un homme, est une figure intéressante. Doté d’une puissance inhumaine, avide de contrôle, il peut représenter une métaphore d’un dieu vengeur et omnipotent. On peut sûrement discerner dans ces récits un écho du sermon de Jonathan Edwards, Sinners in the Hands of an Angry God (1741). Afin de tenir en haleine le lecteur ou le spectateur, il peut y avoir un ultime retournement de situation au cours duquel la victime, avec l’énergie du désespoir, parvient à contrer son bourreau, du moins pour un court instant. Il y a encore de l’espoir ! Il peut arriver que le conte cruel permette à la moralité et au sens traditionnel de la justice de triompher, quitte à verser dans le grotesque, mais il s’agit seulement d’un vœu pieux de la part de l’auteur et du lecteur. Les histoires qui se terminent mal, qui présentent une fin plus « réaliste », paraissent souvent moins rassurantes et sont peut-être plus efficaces.

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En dépit du réalisme qui caractérise cette forme d’épouvante, pour peu qu’on l’examine avec attention, la situation désespérée imaginée par l’auteur paraît absurde. Et pourtant, un conte cruel savamment écrit peut s’avérer étrangement satisfaisant, comme une sorte de gymnastique psycho-émotionnelle. Cette forme de fiction fonctionne à la manière d’un documentaire exhaustif sur le cauchemar de l’incarcération et de la claustrophobie. Dans la mesure où le lecteur s’identifie avec le protagoniste, il imagine des solutions de fuite bien avant le sauvetage ou le trépas de la victime fictionnelle.

Cependant, une telle empathie entre le lecteur et la victime est impossible dans The Doorbell, de David H. Keller (1935). L’auteur maintient une froide distance entre le lecteur et les victimes, qui ne sont que quatre, et qui succombent à une terrifiante machinerie digne d’un cartoon de Rude Goldberg. Jacob Hubler, un écrivain qui au début de l’histoire recherche un nouveau sujet d’écriture, assiste au trépas de la dernière victime. Henry Cecil, un riche industriel, lui rend un service : « Je vous suis redevable, dit l’homme, et je crois que je vais payer ma dette par une histoire. Et si vous veniez passer le week-end dans ma résidence secondaire au Canada ? »

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Bien sûr, pourquoi pas ! L’histoire ne dit pas exactement en quoi Cecil est redevable, mais il rembourse pleinement sa dette. Le fait qu’Hubler ne soit pas la victime des machinations de Cecil apporte un maigre réconfort. Il n’est qu’un simple observateur, un journaliste. Il occupe la même position que nous adoptons parfois dans nos cauchemars, quand nous assistons impuissants à l’horreur. Dans The Doorbell, Keller dissémine avec talent des détails apparemment banals, des images récurrentes, en faisant peu à peu monter la tension.

Cecil, propriétaire d’une fonderie, nourrit une curieuse fascination pour les procédés industriels : le récit s’ouvre sur la description d’une grue qui utilise un vaste aimant afin de charger de la ferraille dans un camion de fret. En toile de fond, on apprend de manière fragmentaire qu’une dispute de territoire entre un certain Hatfield et McCoy a conduit au meurtre de la mère de Cecil, un événement traumatisant dont il a été témoin pendant son enfance. Keller, psychiatre de profession, montre habilement la façon dont ce trauma a changé Cecil. Ses manies et sa maison de vacances qui donne la chair de poule amplifient encore l’aspect obsessionnel du personnage. L’incongruité de la manière factuelle et enjouée avec laquelleCecil présente les événements ajoute encore à l’atmosphère cauchemardesque. Finalement, c’est la sonnette à la porte d’entrée de la demeure isolée de Cecil qui lie ensemble tous les éléments disparates. En actionnant la sonnette, l’écrivain devient sans le savoir un élément du plan élaboré de Cecil, de son cauchemar personnel et celui de ses victimes.

L’imagerie du conte cruel dans la littérature et le cinéma est toujours populaire, particulièrement chez les jeunes. Cette forme semble exprimer une anxiété collective face au nombre croissant d’actes de violence et de cruauté aussi imprévisibles que choquants relayés par les médias. Nombreux sont les auteurs de ces actes qui exercent leur vengeance par des meurtres cruels accomplis dans des espaces confinés : des églises, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux. Il est possible qu’à travers la fiction, le conte cruel fournisse une catharsis à la peur d’une mort soudaine, violente, dépourvue de sens. Ou d’une certaine façon, qu’il nous prépare à des événements traumatiques plus courants – si une telle chose est possible. Le conte cruel serait-il comparable à une sorte de terrorisme au niveau microcosmique ?

 

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*Rude Goldberg était un dessinateur de cartoons populaire dans la première moitié du vingtième siècle. Il est connu pour ses machineries imaginatives et compliquées inventées pour accomplir des tâches simples et quotidiennes. https://www.rubegoldberg.com/.

Un grand nombre de récits du début du vingtième siècle qui exemplifient le conte cruel ont déjà été analysés sur ce blog. Les lecteurs pourraient être intéressés par les articles suivants :

Lovecraft as Shudder Pulp Writer:The Diary of « M… (H.P. Lovecraft and Hazel Heald)
Technology and Timeframes in Weird Menace Fiction (Hugh B. Cave)
Mathematic Conte-Cruel (Stanley G. Weinbaum)
Plague as Engine of Justice (Clark Ashton Smith)

[Beaucoup d’Américains ont appris ce matin les nouvelles à propos des horribles attaques terroristes à Paris, qui ont réclamé la vie de plus d’une centaine de citoyens. Nos cœurs et nos prières sont avec le peuple de France.]

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Je reprends la main pour dire un mot de The Doorbell. Certaines des histoires de David H. Keller ont été traduites par Régis Messac dans La Guerre du lierre (éd. La Fenêtre ouverte, coll. Les Hypermondes, 1934) et plus récemment, dans La Chose dans la cave, nouvelles traduites par Jacques Papy et France-Marie Watkins, aux éditions de L’Arbre vengeur, en 2007. Ce n’est pas le cas de The Doorbell, que j’ai lu en langue originale dans un recueil au format numérique à moins d’un euro sur Amazon.
Si comme moi cette histoire vous a intrigué, je vous conseille de la lire, mais attention, âmes sensibles s’abstenir ! Ce n’est pas gore, pratiquement tout est dans la suggestion, mais c’est glaçant, d’un sadisme très tranquille. Et si vous ne lisez pas l’anglais ou que vous avez la flemme, sachez qu’il y a de fortes chances pour que j’intègre quelques nouvelles de David H. Keller à l’un des prochains volumes de ma collection de livres numériques !