Archives de mots clés: fiction

[Des nouvelles de R’lyeh] Le conte cruel

J’ai reçu l’aimable autorisation de Sean Eaton, auteur du blog The R’lyeh Tribune, pour traduire certains de ses articles. Cet amateur invétéré de la littérature d’épouvante de la première moitié du 20ème siècle est érudit en la matière, et propose des analyses intéressantes sur des textes que nous ne connaissons pas toujours bien de ce côté-ci de l’Atlantique.
Voici donc le premier article pour vous, une réflexion sur le « conte cruel », qui m’a rappelé les codes de certains films d’horreur contemporains. (L’ajout des images est de ma propre initiative.)

[Lire l’article original, daté du 14 novembre 2015]

Depuis que Villiers de L’Isle Adam a inventé l’expression en 1883, et sans doute bien avant que ce type d’histoire possède un nom, le conte cruel fait partie des piliers de la fiction d’épouvante. Il s’agit d’un thriller ou d’un récit horrifique contenant peu, voire aucun élément surnaturel. Ses effets reposent sur un visuel détaillé et sur un réalisme sanglant. Dans un conte cruel typique, on retrouve plusieurs éléments familiers. Une victime arrive dans un lieu isolé suite à une série d’événements apparemment prédéterminés. Le personnage se retrouve « au mauvais endroit au mauvais moment », tout en nous donnant l’impression qu’il ne pouvait échapper à son triste sort. S’ensuivent la souffrance, le tourment et la mort, souvent entre les mains d’un méchant monomaniaque plein de ressentiment.

contes-cruels-villiers-de-l-isle-adam

Le conte cruel représente un exemple de l’horreur « hyper constrictive », un concept développé par Kirk J. Schneider dans Horror and the Holy (1993). Ces récits mettent l’accent sur l’enfermement, le confinement, avec les thèmes de la domination, de la paralysie, de l’affaiblissement du corps,  de la reddition et, à la fin, de l’anéantissement. Dans les fictions pulp du début du 20ème siècle, sur lesquelles nous nous concentrons ici, la présence d’un élément mécanique inventé ou d’un dispositif quelconque qui aide le méchant dans ses exactions (il peut parfois s’agir d’un animal dressé) suggère un chevauchement avec la proto-science-fiction. De mon point de vue du moins, l’intrigue ressemble souvent à une mauvaise blague très élaborée, un vilain tour atteignant des sommets de précision et de cruauté, mais qui reste motivé par le même désir de jouer une farce – mortelle – aux dépends de quelqu’un.

Funny Games, Michael Haneke

Le méchant, en général un homme, est une figure intéressante. Doté d’une puissance inhumaine, avide de contrôle, il peut représenter une métaphore d’un dieu vengeur et omnipotent. On peut sûrement discerner dans ces récits un écho du sermon de Jonathan Edwards, Sinners in the Hands of an Angry God (1741). Afin de tenir en haleine le lecteur ou le spectateur, il peut y avoir un ultime retournement de situation au cours duquel la victime, avec l’énergie du désespoir, parvient à contrer son bourreau, du moins pour un court instant. Il y a encore de l’espoir ! Il peut arriver que le conte cruel permette à la moralité et au sens traditionnel de la justice de triompher, quitte à verser dans le grotesque, mais il s’agit seulement d’un vœu pieux de la part de l’auteur et du lecteur. Les histoires qui se terminent mal, qui présentent une fin plus « réaliste », paraissent souvent moins rassurantes et sont peut-être plus efficaces.

the-strangers

En dépit du réalisme qui caractérise cette forme d’épouvante, pour peu qu’on l’examine avec attention, la situation désespérée imaginée par l’auteur paraît absurde. Et pourtant, un conte cruel savamment écrit peut s’avérer étrangement satisfaisant, comme une sorte de gymnastique psycho-émotionnelle. Cette forme de fiction fonctionne à la manière d’un documentaire exhaustif sur le cauchemar de l’incarcération et de la claustrophobie. Dans la mesure où le lecteur s’identifie avec le protagoniste, il imagine des solutions de fuite bien avant le sauvetage ou le trépas de la victime fictionnelle.

Cependant, une telle empathie entre le lecteur et la victime est impossible dans The Doorbell, de David H. Keller (1935). L’auteur maintient une froide distance entre le lecteur et les victimes, qui ne sont que quatre, et qui succombent à une terrifiante machinerie digne d’un cartoon de Rude Goldberg. Jacob Hubler, un écrivain qui au début de l’histoire recherche un nouveau sujet d’écriture, assiste au trépas de la dernière victime. Henry Cecil, un riche industriel, lui rend un service : « Je vous suis redevable, dit l’homme, et je crois que je vais payer ma dette par une histoire. Et si vous veniez passer le week-end dans ma résidence secondaire au Canada ? »

the-golden-age-of-weird-fiction-david-h-keller

Bien sûr, pourquoi pas ! L’histoire ne dit pas exactement en quoi Cecil est redevable, mais il rembourse pleinement sa dette. Le fait qu’Hubler ne soit pas la victime des machinations de Cecil apporte un maigre réconfort. Il n’est qu’un simple observateur, un journaliste. Il occupe la même position que nous adoptons parfois dans nos cauchemars, quand nous assistons impuissants à l’horreur. Dans The Doorbell, Keller dissémine avec talent des détails apparemment banals, des images récurrentes, en faisant peu à peu monter la tension.

Cecil, propriétaire d’une fonderie, nourrit une curieuse fascination pour les procédés industriels : le récit s’ouvre sur la description d’une grue qui utilise un vaste aimant afin de charger de la ferraille dans un camion de fret. En toile de fond, on apprend de manière fragmentaire qu’une dispute de territoire entre un certain Hatfield et McCoy a conduit au meurtre de la mère de Cecil, un événement traumatisant dont il a été témoin pendant son enfance. Keller, psychiatre de profession, montre habilement la façon dont ce trauma a changé Cecil. Ses manies et sa maison de vacances qui donne la chair de poule amplifient encore l’aspect obsessionnel du personnage. L’incongruité de la manière factuelle et enjouée avec laquelleCecil présente les événements ajoute encore à l’atmosphère cauchemardesque. Finalement, c’est la sonnette à la porte d’entrée de la demeure isolée de Cecil qui lie ensemble tous les éléments disparates. En actionnant la sonnette, l’écrivain devient sans le savoir un élément du plan élaboré de Cecil, de son cauchemar personnel et celui de ses victimes.

L’imagerie du conte cruel dans la littérature et le cinéma est toujours populaire, particulièrement chez les jeunes. Cette forme semble exprimer une anxiété collective face au nombre croissant d’actes de violence et de cruauté aussi imprévisibles que choquants relayés par les médias. Nombreux sont les auteurs de ces actes qui exercent leur vengeance par des meurtres cruels accomplis dans des espaces confinés : des églises, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux. Il est possible qu’à travers la fiction, le conte cruel fournisse une catharsis à la peur d’une mort soudaine, violente, dépourvue de sens. Ou d’une certaine façon, qu’il nous prépare à des événements traumatiques plus courants – si une telle chose est possible. Le conte cruel serait-il comparable à une sorte de terrorisme au niveau microcosmique ?

 

*

*Rude Goldberg était un dessinateur de cartoons populaire dans la première moitié du vingtième siècle. Il est connu pour ses machineries imaginatives et compliquées inventées pour accomplir des tâches simples et quotidiennes. https://www.rubegoldberg.com/.

Un grand nombre de récits du début du vingtième siècle qui exemplifient le conte cruel ont déjà été analysés sur ce blog. Les lecteurs pourraient être intéressés par les articles suivants :

Lovecraft as Shudder Pulp Writer:The Diary of « M… (H.P. Lovecraft and Hazel Heald)
Technology and Timeframes in Weird Menace Fiction (Hugh B. Cave)
Mathematic Conte-Cruel (Stanley G. Weinbaum)
Plague as Engine of Justice (Clark Ashton Smith)

[Beaucoup d’Américains ont appris ce matin les nouvelles à propos des horribles attaques terroristes à Paris, qui ont réclamé la vie de plus d’une centaine de citoyens. Nos cœurs et nos prières sont avec le peuple de France.]

*

Je reprends la main pour dire un mot de The Doorbell. Certaines des histoires de David H. Keller ont été traduites par Régis Messac dans La Guerre du lierre (éd. La Fenêtre ouverte, coll. Les Hypermondes, 1934) et plus récemment, dans La Chose dans la cave, nouvelles traduites par Jacques Papy et France-Marie Watkins, aux éditions de L’Arbre vengeur, en 2007. Ce n’est pas le cas de The Doorbell, que j’ai lu en langue originale dans un recueil au format numérique à moins d’un euro sur Amazon.
Si comme moi cette histoire vous a intrigué, je vous conseille de la lire, mais attention, âmes sensibles s’abstenir ! Ce n’est pas gore, pratiquement tout est dans la suggestion, mais c’est glaçant, d’un sadisme très tranquille. Et si vous ne lisez pas l’anglais ou que vous avez la flemme, sachez qu’il y a de fortes chances pour que j’intègre quelques nouvelles de David H. Keller à l’un des prochains volumes de ma collection de livres numériques !

Écriture : avec ou sans méthode ?

«  J’écris pour voir ce que j’écris quand j’écris  »

Non, je ne vais pas vous faire un brief théorique sur les deux grandes tendances des écrivains et tout ce qu’il y a entre les deux  : l’approche structurale consistant à tout planifier, ou l’approche «  improvisation  » où l’histoire se déroule au fur et à mesure qu’on l’écrit. L’idée est plutôt de proposer des réflexions en vrac, dans une démarche empirique, et non pas donner un cours. Je propose simplement de vous parler de la façon dont je travaille, afin de partager mon expérience.

J’ai eu envie d’écrire ce billet en écoutant Agnès Desarthe parler de son nouveau roman, Ce Cœur changeant, qui a reçu le prix littéraire du Monde 2015. Cette dame se réclame de Marguerite Duras, qu’elle cite  : «  J’écris pour voir ce que j’écris quand j’écris  ». Ce à quoi le journaliste lui réplique qu’avec tout le respect qu’il doit à Duras, pour elle cela s’accompagnait de quelques bouteilles de rouge, et Desarthe de rétorquer «  À chacun ses méthodes  ». Cela m’a fait sourire, et je me suis dit que dans une certaine mesure, je pourrais reprendre les mots de Duras à mon compte.

À une époque, je m’étais pas mal intéressée aux différentes techniques d’écriture, convaincue (et je le suis toujours) qu’écrire, cela s’apprend. Mais si on me demandait maintenant de résumer ce que j’ai appris, je ne suis pas sûre que je saurais quoi dire  ! Alors, est-ce que je n’ai rien retenu  ? En fait, je crois plutôt que les outils d’écriture, qui peuvent poser problème au début, deviennent de plus en plus instinctifs, et surtout que l’écriture est quelque chose qui se vit avant d’être une chose qui s’analyse et se met en théorie.

L’écriture et/ou la vie

Lionel Davoust l’a dit  : pour écrire, il faut d’abord se connaître soi-même1. Et ça, c’est un processus qui peut prendre des années. J’écris des nouvelles depuis quinze ans, j’ai écrit une novella reprise et continuée pendant trois ans, puis tenté plusieurs fois l’aventure du roman, jamais vraiment satisfaite de ce que j’avais fait. L’un de mes romans est resté inachevé, un autre est en cours d’écriture. Et à chaque fois, j’aborde l’écriture au long cours d’une façon différente.

Pour le roman, je planifie, mais le strict minimum, sans quoi je m’ennuierais et je m’empêcherais de me surprendre au fur et à mesure. L’inconvénient de cette approche, c’est qu’elle oblige à retravailler le texte énormément, à corriger de multiples choses, revenir en arrière, rectifier des incohérences. Cela dit, il semble bien que ce soit ma méthode  : en traduction, je travaille de la même manière. Le premier jet sort vite  : je n’aime pas me poser un millier de questions qui cassent mon «  flow  », comme le disent mes collègues anglophones. Alors une fois le premier jet terminé, je reprends tous les points problématiques, effectue les recherches non essentielles (celles qui concernent une orthographe, la syntaxe, la terminologie…), je cisèle et reformule mes phrases. Une phrase qui m’embête peut être reformulée une dizaine de fois. Là encore, je préfère être dans l’action que dans la théorie  : je teste. Je choisis ensuite la formulation qui me semble la plus souple, la plus jolie, la plus idiomatique.

En écriture, c’est à peu près la même chose. Il m’arrive cependant aussi d’écrire très lentement, de passer une heure sur un paragraphe, parce que j’ai le sensation d’avoir quelque chose de très précis à écrire. Bien sûr, cela dépend de la nature de la scène concernée. Une scène érotique, par exemple, demande souvent beaucoup d’attention, parce que tout est dans le détail, le rythme, le choix des mots. C’est quelque chose qui demande beaucoup de précision, je trouve. De même pour une scène de combat. J’ai tendance à aller plus vite pour les dialogues, et pour les scènes de monologue intérieur, qui sont celles où je suis le plus à l’aise, car si je m’identifie suffisamment à mon personnage, j’écris alors comme si je rédigeais mon propre journal intime.

L’acte d’écriture est toujours un acte de synthèse. C’est le résumé d’une pensée, d’une émotion, d’une vision. C’est le produit final d’un travail inconscient d’une part, et d’un travail conscient de l’imagination d’autre part. Et là encore, je trouve la phrase de Duras pertinente  : pour ma part, de toute évidence, mon inconscient est un bosseur (il en faut bien un  !), et quand j’écris, je découvre le fruit de son dur labeur. Souvent, mon inconscient m’emmène dans une direction intéressante et inattendue, et c’est bien la raison pour laquelle je lui fais tellement confiance.

Mais l’inconscient a beau être puissant, il a besoin d’un coup de pouce. Je le nourris avec le plus de fictions possible, qu’elles soient littéraires, télévisuelles ou vidéoludiques. Il m’arrive également souvent de réfléchir à la trame narrative d’une œuvre et de l’analyser pour tenter de comprendre pourquoi elle fonctionne si bien ou au contraire, quelles sont les raisons pour lesquelles elle échoue à me donner un sentiment de satisfaction, ou à m’émouvoir.

Cette façon d’apprendre à écrire est sans doute comparable au fait d’améliorer son orthographe en lisant beaucoup  : on apprend par assimilation, à force de se confronter au texte. Et j’avoue que cette approche, finalement, me convient plutôt bien. Pendant longtemps, j’ai vécu mon rapport à l’écriture comme éminemment conflictuel  : pour moi, j’avais deux vies  : une «  normale  », et celle où j’écrivais. Agnès Desarthe relate la même expérience quand, dans son interview, elle parle du phénomène de «  transe  ». Aussi, pendant longtemps, pour moi l’enjeu a été de réconcilier l’art et la vie. Mais comme le disait Stephen King dans son livre Écritures, c’est l’art qui doit s’adapter à la vie, et non l’inverseJe n’entends pas par là que la création est soumise aux aléas de l’existence. Ce que je veux dire, c’est que chacun doit décider de la place qu’il accorde à la création dans sa vie quotidienne, et des modalités selon laquelle elle s’exprime. Plus d’excuses  : il faut déterminer, une fois pour toutes, à quel point on veut écrire. Tout comme, quand on se met en couple, on réfléchit aux modalités de la cohabitation, on établit des limites. L’écriture est comme une amante un peu envahissante  : c’est à vous de fixer les règles si vous voulez voir perdurer la relation. Ce qui importe, donc, c’est de trouver la méthode et la philosophie d’écriture qui correspond le mieux à sa façon d’être… et surtout à sa façon de vivre.

Les cartes mentales

Depuis peu, je me suis initiée à un autre moyen pour faire fleurir les idées et canaliser son imagination  : l’utilisation de la carte mentale (terme calqué sur l’anglais «  mind mapping  », à mon avis bien préférable à une expression absconse telle que «  carte heuristique  »). J’ai téléchargé le logiciel gratuit FreeMind, qui jusqu’ici m’apparaît comme un bon outil au service de la créativité. Par son côté malléable, aisément personnalisable, le logiciel permet de créer des schémas pour non seulement exposer ses idées, mais aussi les relier entre elles. Il paraît que ce genre de représentation mentale est bien plus utile que des listes, car le cerveau possède un modèle de pensée non linéaire. Là, on peut juxtaposer, empiler, construire en cascade, mettre en parallèle ou en opposition des idées. On peut plier la carte mentale à sa propre pensée, inutile que le voisin la comprenne. L’avantage, c’est qu’on peut réaliser un schéma qui nous parle vraiment, même si c’est incompréhensible ou pas très pertinent pour les autres. Nous, on s’y retrouve. Voilà un exemple du travail préparatoire que j’ai fait pour une nouvelle où je voulais faire apparaître la figure d’Odin, sans idée précise de scénario.

carte_mentale

Ce n’est pas forcément aussi bordélique  : ce genre d’outils fait uniquement ce que vous lui demandez. Moi, j’ai besoin de chaos pour m’y retrouver. J’ai besoin que ça fuse, qu’il y en ait partout. Mais cette représentation graphique me permet de visualiser d’un seul coup d’œil l’ensemble de mon désordre psychique, et c’est là sa force.

En conclusion

J’ai appris une chose vraiment essentielle au cours de ces années d’écriture  : il faut toujours, toujours prendre du plaisir. Rien ne doit être forcé, il faut s’amuser. Cela ne signifie pas que c’est toujours facile, mais la difficulté n’est pas forcément synonyme de souffrance, selon le point de vue, elle peut même être source de stimulation. Si je peux me permettre un conseil, n’écrivez que ce que vous aimez. Assumez, et n’essayez pas de plaire, ou de sortir de votre zone de confort juste parce que vous pensez que vous le devez. À mon avis, chaque histoire est par essence une aventure  : il n’y a pas de zone de confort, seulement un long chemin cabossé et sinueux qui croise à multiples reprises des carrefours sans indications.

 

1Si vous voulez vous renseigner sur les différentes techniques d’écriture, je vous recommande chaudement son blog  !