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Anthologie Ténèbres 2016

En rentrant de vacances il y a deux jours, j’ai eu le plaisir de trouver l’anthologie Ténèbres 2016 qui m’attendait dans ma boîte aux lettres. Cette anthologie annuelle dirigée par Benoît Domis recueille des nouvelles de fantastique et d’épouvante écrites par des auteurs anglophones et francophones. Comme l’année dernière, j’ai eu l’honneur d’y participer en tant que traductrice. Cette fois, j’ai traduit une nouvelle d’Anna Yeatts, intitulée Quand j’avais des yeux, je ne voyais rien. Il s’agit d’un court texte mêlant un symbolisme proche de celui de Neil Gaiman à une sordide histoire qui rapproche le texte du genre du conte cruel.

Ténèbres 2016

La couverture de l’anthologie Ténèbres 2016, illustrée par Martin Hanford

Cela fait maintenant huit ans que Benoît Domis publie son anthologie annuelle. Ouverte à tous, l’anthologie est une sélection de passionné, qui fait la part belle aux coups de cœurs. Auteurs amateur ou connus, anglais ou français, y sont sélectionnés pour la qualité seule de leur texte, et pas pour leur CV. Si vous aimez le fantastique et l’épouvante, je ne peux que vous la recommander !

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[Des nouvelles de R’lyeh] Le conte cruel

J’ai reçu l’aimable autorisation de Sean Eaton, auteur du blog The R’lyeh Tribune, pour traduire certains de ses articles. Cet amateur invétéré de la littérature d’épouvante de la première moitié du 20ème siècle est érudit en la matière, et propose des analyses intéressantes sur des textes que nous ne connaissons pas toujours bien de ce côté-ci de l’Atlantique.
Voici donc le premier article pour vous, une réflexion sur le « conte cruel », qui m’a rappelé les codes de certains films d’horreur contemporains. (L’ajout des images est de ma propre initiative.)

[Lire l’article original, daté du 14 novembre 2015]

Depuis que Villiers de L’Isle Adam a inventé l’expression en 1883, et sans doute bien avant que ce type d’histoire possède un nom, le conte cruel fait partie des piliers de la fiction d’épouvante. Il s’agit d’un thriller ou d’un récit horrifique contenant peu, voire aucun élément surnaturel. Ses effets reposent sur un visuel détaillé et sur un réalisme sanglant. Dans un conte cruel typique, on retrouve plusieurs éléments familiers. Une victime arrive dans un lieu isolé suite à une série d’événements apparemment prédéterminés. Le personnage se retrouve « au mauvais endroit au mauvais moment », tout en nous donnant l’impression qu’il ne pouvait échapper à son triste sort. S’ensuivent la souffrance, le tourment et la mort, souvent entre les mains d’un méchant monomaniaque plein de ressentiment.

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Le conte cruel représente un exemple de l’horreur « hyper constrictive », un concept développé par Kirk J. Schneider dans Horror and the Holy (1993). Ces récits mettent l’accent sur l’enfermement, le confinement, avec les thèmes de la domination, de la paralysie, de l’affaiblissement du corps,  de la reddition et, à la fin, de l’anéantissement. Dans les fictions pulp du début du 20ème siècle, sur lesquelles nous nous concentrons ici, la présence d’un élément mécanique inventé ou d’un dispositif quelconque qui aide le méchant dans ses exactions (il peut parfois s’agir d’un animal dressé) suggère un chevauchement avec la proto-science-fiction. De mon point de vue du moins, l’intrigue ressemble souvent à une mauvaise blague très élaborée, un vilain tour atteignant des sommets de précision et de cruauté, mais qui reste motivé par le même désir de jouer une farce – mortelle – aux dépends de quelqu’un.

Funny Games, Michael Haneke

Le méchant, en général un homme, est une figure intéressante. Doté d’une puissance inhumaine, avide de contrôle, il peut représenter une métaphore d’un dieu vengeur et omnipotent. On peut sûrement discerner dans ces récits un écho du sermon de Jonathan Edwards, Sinners in the Hands of an Angry God (1741). Afin de tenir en haleine le lecteur ou le spectateur, il peut y avoir un ultime retournement de situation au cours duquel la victime, avec l’énergie du désespoir, parvient à contrer son bourreau, du moins pour un court instant. Il y a encore de l’espoir ! Il peut arriver que le conte cruel permette à la moralité et au sens traditionnel de la justice de triompher, quitte à verser dans le grotesque, mais il s’agit seulement d’un vœu pieux de la part de l’auteur et du lecteur. Les histoires qui se terminent mal, qui présentent une fin plus « réaliste », paraissent souvent moins rassurantes et sont peut-être plus efficaces.

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En dépit du réalisme qui caractérise cette forme d’épouvante, pour peu qu’on l’examine avec attention, la situation désespérée imaginée par l’auteur paraît absurde. Et pourtant, un conte cruel savamment écrit peut s’avérer étrangement satisfaisant, comme une sorte de gymnastique psycho-émotionnelle. Cette forme de fiction fonctionne à la manière d’un documentaire exhaustif sur le cauchemar de l’incarcération et de la claustrophobie. Dans la mesure où le lecteur s’identifie avec le protagoniste, il imagine des solutions de fuite bien avant le sauvetage ou le trépas de la victime fictionnelle.

Cependant, une telle empathie entre le lecteur et la victime est impossible dans The Doorbell, de David H. Keller (1935). L’auteur maintient une froide distance entre le lecteur et les victimes, qui ne sont que quatre, et qui succombent à une terrifiante machinerie digne d’un cartoon de Rude Goldberg. Jacob Hubler, un écrivain qui au début de l’histoire recherche un nouveau sujet d’écriture, assiste au trépas de la dernière victime. Henry Cecil, un riche industriel, lui rend un service : « Je vous suis redevable, dit l’homme, et je crois que je vais payer ma dette par une histoire. Et si vous veniez passer le week-end dans ma résidence secondaire au Canada ? »

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Bien sûr, pourquoi pas ! L’histoire ne dit pas exactement en quoi Cecil est redevable, mais il rembourse pleinement sa dette. Le fait qu’Hubler ne soit pas la victime des machinations de Cecil apporte un maigre réconfort. Il n’est qu’un simple observateur, un journaliste. Il occupe la même position que nous adoptons parfois dans nos cauchemars, quand nous assistons impuissants à l’horreur. Dans The Doorbell, Keller dissémine avec talent des détails apparemment banals, des images récurrentes, en faisant peu à peu monter la tension.

Cecil, propriétaire d’une fonderie, nourrit une curieuse fascination pour les procédés industriels : le récit s’ouvre sur la description d’une grue qui utilise un vaste aimant afin de charger de la ferraille dans un camion de fret. En toile de fond, on apprend de manière fragmentaire qu’une dispute de territoire entre un certain Hatfield et McCoy a conduit au meurtre de la mère de Cecil, un événement traumatisant dont il a été témoin pendant son enfance. Keller, psychiatre de profession, montre habilement la façon dont ce trauma a changé Cecil. Ses manies et sa maison de vacances qui donne la chair de poule amplifient encore l’aspect obsessionnel du personnage. L’incongruité de la manière factuelle et enjouée avec laquelleCecil présente les événements ajoute encore à l’atmosphère cauchemardesque. Finalement, c’est la sonnette à la porte d’entrée de la demeure isolée de Cecil qui lie ensemble tous les éléments disparates. En actionnant la sonnette, l’écrivain devient sans le savoir un élément du plan élaboré de Cecil, de son cauchemar personnel et celui de ses victimes.

L’imagerie du conte cruel dans la littérature et le cinéma est toujours populaire, particulièrement chez les jeunes. Cette forme semble exprimer une anxiété collective face au nombre croissant d’actes de violence et de cruauté aussi imprévisibles que choquants relayés par les médias. Nombreux sont les auteurs de ces actes qui exercent leur vengeance par des meurtres cruels accomplis dans des espaces confinés : des églises, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux. Il est possible qu’à travers la fiction, le conte cruel fournisse une catharsis à la peur d’une mort soudaine, violente, dépourvue de sens. Ou d’une certaine façon, qu’il nous prépare à des événements traumatiques plus courants – si une telle chose est possible. Le conte cruel serait-il comparable à une sorte de terrorisme au niveau microcosmique ?

 

*

*Rude Goldberg était un dessinateur de cartoons populaire dans la première moitié du vingtième siècle. Il est connu pour ses machineries imaginatives et compliquées inventées pour accomplir des tâches simples et quotidiennes. https://www.rubegoldberg.com/.

Un grand nombre de récits du début du vingtième siècle qui exemplifient le conte cruel ont déjà été analysés sur ce blog. Les lecteurs pourraient être intéressés par les articles suivants :

Lovecraft as Shudder Pulp Writer:The Diary of « M… (H.P. Lovecraft and Hazel Heald)
Technology and Timeframes in Weird Menace Fiction (Hugh B. Cave)
Mathematic Conte-Cruel (Stanley G. Weinbaum)
Plague as Engine of Justice (Clark Ashton Smith)

[Beaucoup d’Américains ont appris ce matin les nouvelles à propos des horribles attaques terroristes à Paris, qui ont réclamé la vie de plus d’une centaine de citoyens. Nos cœurs et nos prières sont avec le peuple de France.]

*

Je reprends la main pour dire un mot de The Doorbell. Certaines des histoires de David H. Keller ont été traduites par Régis Messac dans La Guerre du lierre (éd. La Fenêtre ouverte, coll. Les Hypermondes, 1934) et plus récemment, dans La Chose dans la cave, nouvelles traduites par Jacques Papy et France-Marie Watkins, aux éditions de L’Arbre vengeur, en 2007. Ce n’est pas le cas de The Doorbell, que j’ai lu en langue originale dans un recueil au format numérique à moins d’un euro sur Amazon.
Si comme moi cette histoire vous a intrigué, je vous conseille de la lire, mais attention, âmes sensibles s’abstenir ! Ce n’est pas gore, pratiquement tout est dans la suggestion, mais c’est glaçant, d’un sadisme très tranquille. Et si vous ne lisez pas l’anglais ou que vous avez la flemme, sachez qu’il y a de fortes chances pour que j’intègre quelques nouvelles de David H. Keller à l’un des prochains volumes de ma collection de livres numériques !

Questionnaire de lecture

Parce que ce questionnaire est sympathique et parce que, avouons-le, c’est toujours agréable de parler de soi, je réponds au questionnaire que Nathalie a publié sur son blog il y a quelques jours.

Livre d’enfance préféré

Le premier livre qui m’a profondément marquée, c’était Le Lion et la sorcière blanche et l’armoire magique, de C.S. Lewis. Oui, les chroniques de Narnia. Si vous pensez aux films, oubliez tout de suite. Lewis écrivait à l’époque de Tolkien, et moi, j’étais enfant pendant les années 90. Je précise parce que le ton et l’imaginaire que je garde de ce livre n’ont pas grand-chose à voir avec une super-production holywoodienne. Et non, je ne suis pas aigrie :)
Il y a bien sûr Alice au pays des merveilles, mais paradoxalement j’en ai tiré toute la saveur beaucoup plus tard, quand j’étais adolescente. Petite, c’est plutôt le dessin animé de Disney qui a imprégné mon imaginaire.

Livre que je suis en train de lire

Commencé il y a peu, The Spook’s Apprentice, de Joseph Delaney. C’est le premier volume d’une loooonnngue saga (douze volumes aux dernières nouvelles) pour la jeunesse sortie en France sous le nom de L’Épouvanteur. Pour l’instant, j’adore. C’est pour la jeunesse, et pourtant ça parvient à me faire peur ! (ce qui est devenu rare, étant bien rodée dans le genre)

Quels livres réservez-vous ou faites-vous commander à la bibliothèque ?

Je n’ai fait ça qu’à l’époque où je rédigeais mon mémoire de Lettres, et où j’ai fait jouer le prêt inter-universitaire pour obtenir plus de bouquins sur Jean Giono, Virginia Woolf et Henry Miller.

Une mauvaise habitude livresque

J’en ai plusieurs, je ne suis pas très soigneuse. Mes pages se retrouvent souvent tachées de café, ont parfois écopé de brûlures de cigarettes, ou bien se sont trouvées imbibées d’huile de massage. Non, vous ne voulez pas savoir.

Que cherchez-vous en ce moment à la bibliothèque ?

Alors à strictement parler en ce moment, rien, mais j’y suis allée récemment en quête d’ouvrages sur le vaudou, à des fins de recherche à la fois pour une nouvelle en cours d’écriture sur Papa Legba, et la traduction des nouvelles de Henry S. Whitehead.

Préférez-vous lire un seul livre à la fois ou plusieurs à la fois ?

Je crois que la question de ce que je préfère n’a guère d’importance puisque quoi que j’y fasse, je me retrouve inévitablement à lire plusieurs livres à la fois :) Deux ou trois, en général, et ça peut aller jusqu’à cinq.

Est-ce que vos habitudes de lecture ont changé depuis que vous avez un blog ?

Vu que je parle assez peu de mes lectures, non, absolument pas.

Le livre le plus décevant que vous ayez lu cette année

Probablement Sorceleur, d’Andrzej Sapkowski qui a inspiré la célèbre saga de jeux vidéo The Witcher. Une écriture paresseuse et brouillonne, un sérieux problème de temps verbaux (à cause de la traduction ?), une intrigue décousue, un Géralt sans profondeur. (Géralt, c’est le sorceleur en question, pour ceux qui ne suivent pas).

Le livre que vous avez préféré cette année

Sans hésiter, Asunder, de David Gaider (encore non traduit). Pour ceux qui ne me connaissent pas ou peu, vous n’avez pas eu l’occasion de m’entendre chanter les louanges de David Gaider, je précise donc qu’il s’agit du scénariste principal de la série Dragon Age, une saga de jeux vidéo développée par Bioware. David Gaider est aussi un écrivain de talent, qui a notamment publié trois romans reprenant l’univers et l’intrigue des jeux. Asunder est le troisième, le plus abouti. Il se situe juste avant Dragon Age: Inquisition et traite de la guerre entre les mages et les templiers et de la véritable nature de Cole, un personnage important dans le jeu cité.

Quel est l’endroit où vous préférez lire ?

Sous ma couette :)

Pouvez-vous lire dans les transports en commun ?

La plupart du temps, oui, mais j’ai tendance à me laisser distraire facilement alors ce n’est pas forcément quelque chose que j’aime beaucoup faire.

Cornez-vous vos livres ?

Comme je l’ai dit je ne suis pas très soigneuse, mais ça, non. Pas plus que je n’écris au stylo ou n’utilise un surligneur :)

Écrivez-vous dans les marges ?

Au crayon à papier, oui, souvent.

Qu’est-ce qui vous fait aimer un livre ?

Le fait de me sentir désarmée, secouée. Quand je ne trouve pas les mots pour en parler. Quand le style et les idées sont assez puissants pour que j’aie besoin d’une période de délayage pour diminuer son influence sur mes propres idées et ma façon d’écrire.

Qu’est-ce qui va faire que vous allez conseiller un livre ?

L’intérêt et le plaisir que j’estime qu’il pourra susciter chez autrui… Ou bien ma certitude absolue qu’il s’agit d’un livre que tout le monde DOIT lire :)

Votre genre favori

Fantastique/épouvante (sans blague ?!)

Citez un cas où l’effet de mode a détruit votre rapport à un livre

Détruit, non, jamais.

Êtes-vous souvent d’accord avec les critiques ?

Comme Nathalie, je n’en lis pas ou peu…

Que ressentez-vous quand vous donnez un avis négatif sur un livre ?

De l’agacement, souvent. Il y a tellement de bons auteurs, de talents inconnus, et on persiste à publier des trucs écrits avec les pieds, c’est frustrant.

Le livre le plus intimidant que vous ayez lu

Il s’agit plutôt d’un livre que je n’ai pas encore lu. Ulysse, de James Joyce, attend toujours patiemment dans ma bibliothèque. Mais en fait, je ne suis pas sure d’oser l’ouvrir un jour.

Nombre de livres empruntés à la bibliothèque que vous avez chez vous, en général

Je vais assez peu à la bibliothèque… j’achète beaucoup de livres… en format papier ou numérique, j’ai déjà un bon approvisionnement, que je n’ai pas encore lu.

Personnage fictif préféré

Le premier qui me vient à l’esprit, c’est Elric de Melniboné, héros du Cycle d’Elric de Michæl Moorcock. Parce que c’est un héros tragique, cruel, fier, et faible. Je pense aussi à Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, un hédoniste passionné et un peu désespéré qui cherche toujours à sublimer la moindre expérience.

Méchant fictif préféré

Il s’agit plutôt d’un duo, le père et sa fille meurtriers dans 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal. Ils sont fascinants par leur folie et leurs ambiguïtés.

Les livres que vous emmèneriez en vacances

Rien de mieux qu’un bon Stephen King :)

La plus grosse somme d’argent que vous ayez dépensé dans une librairie

Je pense que ça devait avoisiner les 80 euros.

Est-ce que vous aimez garder vos livres bien rangés ?

Pas spécialement, non. En fait, j’ai une conception assez personnelle et assez graphique du rangement. Outre le fait que j’aime assez ranger par genre ou par époque, je dispose mes bouquins de sorte que leurs couleurs, leurs formats et leurs matières s’accordent d’une manière qui me plaît :)

Y a-t-il des livres que vous évitez ?

Les pseudo-romances pseudo-érotiques du genre dont je parle dans ce billet, ou les médiocrités pondues par des écrivains très clichés dans leur façon d’écrire, comme ceux cités par Nath.

Citez un livre qui vous a rendu furieux(se)

De nombreux livres m’ont sans doute agacée, mais furieuse, non, là, je ne vois pas :)

Un livre que vous ne vous attendiez pas à aimer

Le Procès, de Franz Kafka. J’avais lu auparavant Le Château, que j’avais trouvé d’un ennui mortel. Mais je dois dire que mon prof de littérature de terminale et l’adaptation cinématographique d’Orson Wells ne sont pas pour rien dans cette petite révélation littéraire :)

Votre petit plaisir littéraire

Un thriller au suspense insoutenable qui se lit en une nuit, du style les bons Franck Thilliez.