Archives de mots clés: créativité

[Ustensiles de style] Ce que j’écoute quand j’écris

Traversant un coup de fatigue hivernal (j’ai deux moments difficiles dans l’année : en plein été, et en plein hiver), je suis en retard sur la parution prévue des nouvelles de Henry S. Whitehead, et ma créativité est en berne.
Je me suis donc dit que comme parler des choses est souvent un bon moyen de les invoquer, j’allais consacrer ce billet à la créativité, à sa définition, à la façon dont elle se manifeste et comment la stimuler. On peut lire ce billet comme une sorte de suite au message consacré à la page blanche, mais cette fois l’angle est moins général et plus personnel.

La musique et l’écriture

Certaine personnes préfèrent le silence, considérant la musique comme une distraction. Pour ma part, elle agit comme un catalyseur. Elle m’aide à penser, à imaginer, à exprimer. C’est simple : je n’écris jamais en silence. Par contre, j’écoute peu de musique à texte, ou avec un texte que je ne discerne guère parce qu’il est hurlé : la voix devient alors un simple instrument de musique, indépendante des mots qu’elle prononce. Il m’arrive aussi d’écouter des chansons dont je comprends les textes, mais je dirais que cela arrive plus en phase de préparation. Ce que je nomme « phase de préparation », ce sont tous ces moments passés les yeux dans le vide à rêvasser, eh oui, je trouve cela capital pour pouvoir entrer dans la phase écriture. Si je me sens particulièrement déprimée, j’écoute cela :

Et pour tous les états d’esprit possibles et imaginables, j’écoute les invocations chamaniques de Jim Morrison :

La musique que j’écoute en phase d’inspiration

Quand je me sens créative, j’ai l’esprit en ébullition. C’est comme si ma pensée s’accélérait. Je me vois un peu (en beaucoup moins intelligente, cela va sans dire) comme Sherlock Holmes quand il résout une enquête dans la série avec Benedict Cumberbach, avec un univers mental foisonnant où une chose en entraîne une autre, où les liens se font et se défont avec une étonnante rapidité. C’est là où mon esprit de synthèse donne tout ce qu’il a, et où je dois parfois réfréner mon lyrisme naturel pour éviter d’écrire des tartines grandiloquentes dans une sorte de pastiche de Victoir Hugo. Mais quand je me sens ainsi, j’écoute des musiques intenses, violentes, tragiques, ou épiques. L’important, c’est qu’elles portent le sentiment de puissance qui m’habite alors.

Le black metal me semble particulièrement approprié pour servir ce sentiment de puissance. Quand j’écoute cela, je me vois bien éclater d’un rire diabolique au sommet d’une falaise battue par les flots en conjurant les plus noirs pouvoirs pour anéantir les flottes ennemies en approche (oui, oui, tout ça !)

Si je suis très très énervée et que la rage est le principal sentiment qui m’habite, je le sublime et l’exacerbe avec de la dark electro.

Si je suis en plein souffle épique et que j’ai envie de belles actions et de scène héroïques, je me tourne vers les bandes originales de films et de jeux vidéo :

La musique pour écrire bien, et longtemps

Mais la créativité ne passe pas seulement par des phases d’effervescence comme je l’ai décrit plus haut. Il faut aussi savoir canaliser son ressenti, et se concentrer. Pour cela, je compte beaucoup sur la musique. Il existe des musiques capables de m’apaiser tout en favorisant la concentration, et qui comportent tout de même la dimension émotionnelle et onirique dont j’ai besoin pour me fondre dans mon propre imaginaire. Voici le top 3 de ce que j’écoute pour écrire calmement mais sûrement :

Et vous, comment la musique vous accompagne-t-elle quand vous avez besoin d’être créatifs ? (que ce soit pour l’écriture, ou autre chose !)

[Ustensiles de style] Lutter contre la page blanche

Souvent, avant de me mettre à écrire, j’ai cet instant d’hésitation, de suspens. Au meilleur des cas, ça en reste là, à cette hésitation comme devant un choix intéressant, potentiellement dangereux, mais suffisamment attirant pour franchir le pas. Au pire des cas, cela se transforme en une sorte de paralysée généralisée qui entraîne culpabilité et autodévaluation, voire une franche déprime. Alors, face à la page blanche, qu’est-ce qu’on fait ?

Comment libérer la créativité ?

La créativité est un vaste mystère et on a beaucoup écrit sur le sujet. Aujourd’hui, j’écoutais l’émission de France Inter La Tête au carré, dont le dossier du jour était consacré à cette question [émission à réécouter ici]. C’est entre autres un extrait où on entendait Daniel Picouly évoquer la page blanche qui m’a donné envie d’écrire cet article (il faut croire que je devrais écouter la radio plus souvent, puisque c’est le deuxième article dont l’idée me vient de ce média !). L’écrivain disait en substance qu’une partie du blocage de la page blanche provient en fait de l’orgueil : nous sommes nombreux à vouloir non seulement écrire, mais en plus, à vouloir écrire sublimement.
abed-jesus
L’auteur nous invitait alors à accepter notre « somptueuse médiocrité » afin de vaincre ce syndrome bien connu des créatifs ; et je trouve son conseil étrangement pertinent. Bien souvent, on n’a pas réellement peur de ne pas y arriver, mais on craint surtout de ne pas être à la hauteur de la barre qu’on s’est plus ou moins consciemment fixée. Dans la majorité des cas, cette barre se situe beaucoup trop haut : tenter de l’atteindre d’un seul coup est tout à fait contre-productif.
Au-delà de l’idée de médiocrité, je crois que le véritable défi, c’est de parvenir à accepter ses propres faiblesses, et ses défauts. Accepter que comme tout un chacun, et même si on s’en cache souvent très bien, on est malmené par des vents contraires. On essaie simplement de garder la tête hors de l’eau. J’ai cette conviction peut-être naïve que le monde irait mieux si on arrêtait de faire semblant et qu’on admettait qu’on est simplement dépassé. Sans essayer de se justifier ou de se trouver des excuses. Pourquoi continuer de faire comme si notre vie était un long fleuve tranquille ? On a le droit de craquer, d’être ébranlé, de ne rien comprendre. Et on doit même s’en servir. Je fais encore appel à Nietzsche : embrasser l’existence, dans ses grandeurs étourdissantes comme dans ses plus frustrantes mesquineries. C’est ça, votre matière. L’art n’est jamais qu’un processus d’alchimie : de la matière brute, informe, parfois répugnante, parfois effrayante, on fait naître un soupçon de beauté. Je crois que c’est là le lot des créatifs, le fardeau et la liberté de l’artiste. Mais quand je parle de la matière, qu’est-ce que j’entends par là ?

Où puiser ses idées et sa matière ?

Un deuxième point qui me semble important, relève du simple bon sens, mais… Pour écrire, il faut de la matière. Et pourtant, nous n’avons pas tous des vies passionnantes, loin s’en faut. Je lisais il y a peu une interview de Marie NDiaye (qui a reçu le prix Goncourt en 2009 pour son roman Trois femmes puissantes) où elle disait ceci : « J’ai lu récemment le journal de Joyce Carol Oates, et elle a la vie la plus régulière, simple, normale, bourgeoise qui soit, et elle écrit des livres de monstre. Il y a cette chose qu’on appelle l’imagination, et ce n’est pas rien. Une imagination qui se construit aussi sur le réel de faits ou de rencontres, d’histoires que j’ai lues dans la presse ou qu’on m’a racontées. Le lieu où je vis m’influence aussi. » (Ce n’est pas ce que vous croyez… Je ne lis pas les Inrocks, c’est vrai, je vous jure, c’était purement professionnel !) J’ai trouvé ça intéressant, car les lecteurs demandent souvent aux écrivains d’où leur viennent leurs idées. Et il est vrai que la vie quotidienne n’offre pas nécessairement un cadre très propice au développement d’idées débridées. Et pourtant elle nous nourrit assez amplement, pour peu qu’on prête attention aux détails sur lesquels on passe d’ordinaire sans s’arrêter.
community-abed
Pour écrire, il faut être observateur, garder un œil ouvert en permanence, un œil critique, analytique, mais aussi un œil sensible, capable de capter la nuance et la singularité de ce qui est a priori jugé ordinaire. Et bien sûr, comme le souligne Marie NDiaye, il n’y a pas que le réel de « première main » qui soit utile à l’écrivain. On peut aussi se servir d’histoires entendues, et de toutes les fictions du monde (et il y a de quoi faire !).

C’est en forgeant qu’on…

Cela ressemble à un cliché éculé, mais c’est l’une des vérités presque toujours vraies du monde de l’écriture. Mozart était peut-être capable de composer des symphonies à neuf ans, mais le reste d’entre nous doit s’en tenir à ce vieil adage. Plutôt que de vouloir asséner une nouvelle fois cette formule usée, je vous invite ici à la considérer sous l’angle de notre problème, celui de la page blanche. L’écriture est une gymnastique mentale, qui engage à la fois le raisonnement, la réflexion, les capacités d’analyse ; et l’émotionnel, l’inconscient, l’intuitif. Cet exercice nécessite de se plonger dans un état d’esprit adéquat et demande une certaine préparation mentale, peut-être comparable à celle qu’effectue un sportif avant de se lancer dans la compétition, ou à celle d’un acteur qui attend dans les loges son entrée sur scène.
abed-dreamatorium
Il s’agit de laisser son propre univers déborder de soi, envahir le réel, permettre à l’imagination de s’emparer de vous. Quand on évoque un spectateur ou un lecteur, on parle de « suspension volontaire de l’incrédulité », willing suspension of disbelief en VO, expression inventée par le poète Coleridge en 1817. Ce concept très prisé, entre autres, par les études littéraires, pourrait également s’appliquer à l’artiste lui-même : créer demande un certain lâcher-prise, une vulnérabilité volontaire et même induite. L’acte artistique exige une forme d’abandon. Il faut cesser de penser à soi, museler les doutes, les angoisses, en somme les pensées parasites, un peu de la même manière qu’au moment du coucher, lorsqu’on cherche le sommeil. On doit cesser de s’attacher au réel et à la quotidienneté pour se laisser glisser dans un entre-deux capable de laisser apparaître la silhouette des rêves. À nous, ensuite, de leur donner forme.

Pour en finir avec l’inspiration

Ceci m’amène à ce dernier sujet largement débattu ces dernières années, et mon avis n’a rien de particulièrement original. L’inspiration, dans une certaine mesure, existe. Parce qu’elle se présente comme une expérience intime et subjective. L’erreur est plutôt de croire qu’elle agit en tant que puissance extérieure indépendante du psychisme. À mon avis, l’inspiration est surtout la meilleure et la plus incroyable preuve du travail prodigieux de l’inconscient. Être inspiré, cela revient à dire qu’on est en état de synthétiser, à travers une forme qui nous est propre, les données proprement colossales que nous avons accumulées sur une période de temps donnée. C’est aussi pour cette raison qu’il est vain d’espérer atteindre le sublime, là, tout de suite. La création demande une patience qu’il est impossible d’imaginer quand on se trouve face à une œuvre bouleversante. Cette œuvre nous donne cette incroyable impression de spontanéité, comme si elle avait jailli subitement ex nihilo. Rien n’est plus faux, et plus on s’habitue à cette idée, mieux on crée.

[Pour ceux qui n’auraient pas tilté sur les images, je vous invite à découvrir d’urgence la série Community, avec son humour absurde, son amour la pop-culture, sa surprenante profondeur, et son personnage le plus créatif, Abed ;)]

En guise de conclusion

Je vous propose de terminer par un catalogue très personnel des trucs qui en ce moment, m’inspirent.

Musique : On ne se lasse pas des bonnes choses.

Séries télé : Avec Orange Is the New Black, plongée drôle, usante, captivante et déprimante dans l’univers carcéral féminin. (perso je n’avais pas aimé la bande-annonce, alors je vous renvoie plutôt à la chronique de Nat & Alice, mes Youtubeuses préférées :))

Jeux vidéo : Mass Effect 3, la grosse claque vidéoludique de cet automne. Je n’ai tout simplement jamais rencontré une telle intensité épique et tragique. Et jamais je n’ai joué à un jeu aussi immersif. Je sais, il paraît que la fin… Mais je n’en suis pas encore là. Je suis définitivement une fan absolue de BioWare. Pour toujours. Je serais capable de me faire tatouer le nom de la boîte au creux des reins. Presque.

 

Et vous, qu’est-ce qui vous inspire ? Que faites-vous face à la page blanche ?

« Travail » et écriture (et création artistique en général)

L’idée de cet article – bien que la question me soit familière – m’est venue en regardant l’émission On n’demande qu’à en rire* sur France 2, où des humoristes débutants viennent faire un sketch et sont notés à la fois par le public et par un jury de professionnels. L’idée est de donner un coup de pouce à leur carrière et de les aider à progresser. Bref, dans cette émission, j‘ai souvent entendu les jurys dire « il y a du travail », ou au contraire, « il n’y a pas de travail ». Parfois c’est pertinent, mais dans une grande partie des cas, il me semble que l’appréciation est à côté de la plaque. Tout simplement parce que ce qu’on appelle « travail » n’est pas une notion univoque.

En création artistique, il ne suffit pas de le vouloir, il ne suffit pas de se motiver et de se donner de la peine. Sinon les plus bosseurs seraient tous des De Vinci. Mais ça ne marche pas comme ça. Il ne suffit pas de « travailler ». Et pire, non seulement il ne suffit pas de travailler au sens commun du terme : dans le cas de l’émission citée en exemple, réfléchir, écrire, répéter, prendre des conseils, corriger, etc ; mais le sens commun du terme « travail » ne suffit pas à couvrir toute la réalité du processus artistique.

Il y a un facteur majeur que toute la motivation et le sérieux du monde ne parviendront pas à changer : le temps. Et je ne parle pas des heures passées à trimer, ces heures où l’on fait quelque chose. Tout simplement parce qu’une grosse partie du processus se déroule inconsciemment. Personne n’a la moindre maîtrise sur ce travail de l’inconscient, ni ne saisit très bien comment ça marche. Pendant qu’on « ne travaille pas », apparemment il se passe beaucoup de choses là-haut, sous la surface, derrière le vernis des pensées conscientes. Il s’agit d’un temps indispensable de maturation. C’est de ce processus que viennent les « bonnes idées ».

Mais ces « bonnes idées » ne proviennent-elles pas également de l’inspiration ?

J’ai une théorie un peu quantique à ce sujet : une partie de ce qu’on appelle « inspiration » est du travail, et une partie de ce qu’on appelle « travail » est de l’inspiration. Les idées – on demande souvent à un écrivain où il va les chercher – se rencontrent par un semblant de hasard, au terme d’un itinéraire labyrinthique apparemment sans queue ni tête. S’il est vrai que rien n’a de sens, l’inverse est tout aussi juste. Je veux dire par-là que dans la vie quotidienne, ce ne sont pas forcément les choses qu’on a remarquées, auxquelles on a prêté attention, qui vont prendre de l’importance ou donner naissance à quelque chose dans l’inconscient. Le processus de création est quelque chose qui se vit beaucoup plus qu’il ne se comprend, et qui s’appréhende… avec le temps.

Cette notion de temps doit également être reliée à celle de la progression : pour progresser, on doit travailler, oui, mais on doit aussi tout simplement vivre. C’est ce vécu, cette expérience, développe des aptitudes que tout le travail du monde, à court terme, n’a pas le pouvoir d’améliorer.

Ce débat me semble rejoindre la notion de « volonté » évoquée précédemment par don Juan dans Voir de Carlos Castaneda. Curieusement, je commence à comprendre la volonté comme quelque chose qui a tout à voir avec le pouvoir, et pas grand-chose avec le vouloir. Peut-être s’agit-il d’un problème de traduction (j’avoue ignorer si don Juan s’adresse à Castaneda en espagnol, et même si c’est le cas, s’il a choisi le bon terme, d’autant plus que je ne suis pas encore sure de bien saisir ce que recouvre le concept de pouvoir dans la pensée de don Juan).

En effet la volonté est une force qui me semble profondément obscure. Qui se développe dans les ténèbres, parallèlement à la vie. Qui est, en dépit de notre complaisance, comme le dirait don Juan. Il  disait que la volonté permet à un sorcier de passer à travers un mur. Je crois que c’est elle qui permet à l’artiste de créer, au-delà du travail et de l’inspiration.

Alors oui, il faut travailler, mais pas travailler bêtement. Il faut travailler de tout son cœur. Mais par-dessus tout, il faut être patient, terriblement patient. Il faut être attentif aux choses insignifiantes, laisser l’inconscient faire son travail, et faire une grande place dans sa vie, dans son quotidien, au hasard et à l’intuition.

 

* Je vous invite à jeter un oeil à cette émission, parce que parfois, on y rigole bien. Comme ici :