« Les projets »

Je viens d’avoir trente-et-un an. C’est un fait. Une simple durée mesurée de façon totalement arbitraire. À 31 ans, je vis seule dans un petit appartement blindé de disques, de livres, d’images collées au mur issues de mes fictions et fanfictions préférées. J’ai un matelas par terre, une douche en plastique, deux plaques électriques, un frigo minuscule et des reliquats de bière et de Cup Noodles un peu partout. Je n’ai pas renouvelé ma garde-robe depuis deux ans, je ne vais pas laver ma voiture. Je me prends des cuites en pleine semaine, et mon temps libre, je le passe à écrire et à jouer aux jeux vidéo. Ce matin, mon banquier m’a appelé et m’a gentiment demandé si j’avais « des projets ». J’ai toujours l’impression que quand on dit « des projets », on utilise une sorte d’euphémisme du même acabit que « faire un enfant », qui signifie en fait « baiser sans contraception avec un minimum de dix-huit ans de bons et loyaux services à la clef ». Parce que qu’est-ce qu’on entend derrière « des projets » ? J’ai comme la sensation que dans la majorité des cas, ça signifie: « comptez-vous devenir propriétaire? » ou « comptez-vous », justement, « faire un enfant ». Je n’écris pas ici pour râler sur des pressions sociales existantes ou construites dans la psyché de l’individu, mais vraiment pour parler du fond du sujet.

Non, je n’ai pas de projet. Mon projet, c’est de ne pas me lever trop tard demain, de faire mon boulot, probablement de picoler le soir avec le casque volume à fond sur les oreilles tandis que j’écris l’une ou l’autre de mes fanfictions. Mon projet, c’est de progresser sur la voie qui m’est propre, d’avoir un peu moins peur, d’être un peu plus sûre de moi, de m’épanouir davantage et par-dessus tout, de profiter d’une vie brève et chaotique avant le tomber de rideau. Mon projet, c’est d’être une meilleure personne qu’hier. Non pas parce que je le dois, mais parce que c’est la promesse qui a présidé à toute ma vie.

Quand j’étais petite, j’avais investi un sens très particulier à cette chanson pop et un peu (très) honteuse :

Pour moi, ça signifiait que mon enfance était cette antichambre de la vie. Qu’un jour viendrait où j’atteindrai une sorte d’état d’harmonie, avec moi-même et avec le monde.

Je ne suis pas telle que je suis faute de mieux. Je n’ai pas de mari, pas d’enfants, pas de maison, même pas de métier stable. Je n’ai que des écrits pop, des goûts pop, une passion irrationnelle pour le shonen, des interrogations lancinantes sur la question du genre, un métier qui bien qu’instable est ma passion, des questions existentielles, très peu d’amis (mais qui valent tout l’or du monde), des journées passées entre procrastination, fébrilité, et brusques poussées de courage. J’ai des nuits d’insomnie, j’ai des matins nus et cruels et profondément angoissants.

Je n’ai que moi. Mes possessions matérielles me sont plus qu’utiles, mais je n’y attache ni valeur morale, ni sentimentale.

Comme dirait encore Jean-Jacques (Goldman, pas Rousseau 😉

J’ai pas choisi de vivre ici
Entre la soumission, la peur ou l’abandon

J’m’en sortirai, je te le jure
À coup de livres, je franchirai tous ces murs

Envole-moi
Loin de cette fatalité qui colle à ma peau
Envole-moi
Remplis ma tête d’autres horizons, d’autres mots
Envole-moi

Me laisse pas là , emmène-moi, envole-moi
Croiser d’autres yeux qui ne se résignent pas
Envole-moi, tire-moi de là !
Montre-moi ces autres vies que je ne sais pas

Cette chanson, dans toutes les soirées où on est émus, on finit par se la passer. Et pas parce qu’elle exprime un truc refoulé qu’on aurait tous échoué à atteindre, une espèce de nostalgie de l’autrefois, mais parce qu’elle continue à traduire nos aspirations présentes, notre volonté de vivre et de ne pas crever dans cette fatalité qui nous colle à la peau.

Pour nous, la vie n’est pas un chemin de croix.

Ce n’est pas une suite de compromis qui vous bouffent avec le temps.
C’est le désir pur de se surpasser, de transcender l’espace étroit dans lequel on est censé vivre et dont on est censés se satisfaire.

Pour nous, c’est se rappeler de qui on était et qui on a envie d’être. C’est aussi se prendre la réalité en pleine gueule et éprouver le besoin profond d’exprimer quelque chose que la chanson suivante et ses paroles traduisent mieux que n’importe quoi et n’importe qui (pas à l’heure où je vous écris, mais récemment, j’ai chialé juste en lisant un commentaire d’une personne disant que son compagnon lui avait envoyé cette chanson au pire moment de sa vie, et que la chanson avait probablement contribué à éviter qu’il ne se suicide) ce qu’on peut avoir envie de dire à quelqu’un qui baisse les bras :

Je n’ai pas de projets. À dix-sept ans, j’étais incapable de me projeter dans l’avenir. Et ça n’a pas changé.

2 Commentaires

  1. Nath

    J’avais complètement oublié cette chanson de Khaled… Le passage à l’électro après l’intro ne me semble pas du meilleur effet, mais faut reconnaître que c’est efficace 😛

    « Pour nous, la vie n’est pas un chemin de croix. » Je crois que je vais me l’imprimer, cette phrase ! Comme un slogan à placarder partout.

    Tiens, moi aussi j’ai pleuré quelquefois en lisant les commentaires des internautes à propos d’Illusion :)

    Ton billet m’a fait penser à une conversation que j’ai eue il n’y a pas longtemps avec Mathias : c’était à propos d’une dame qu’il avait entendue à la radio, une cheminote je crois (hihi, c’est rigolo cheminote). La dame n’était pas vraiment ulcérée par la réforme, mais terriblement inquiète, parce que son statut allait peut-être changer dans trois ou quatre ans. Peut-être changer… Avec Mathias, on se demandait : mais qui se projette dans trois ou quatre ans ? Avec la simple angoisse qu’un truc puisse changer ? Mais à quoi ressemble leur vie ? Ça nous a paru incroyablement étrange, d’autant qu’il peut arriver, dans la vie, des trucs bien pires (ou bien mieux) que ça !

    Du coup, je me dis que ces gens devraient arrêter de faire des projets, parce que ça les confronte au chaos. On s’en tire peut-être mieux en vivant.

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  2. Muriel (Auteur de l'article)

    Héhé ça m’étonne pas que t’ait oublié cette chanson, je pense que c’est le cas d’à peu près tout le monde 😀 Mais moi je l’avais en single et je l’aimais beaucoup :)

    Oui, ça m’avait beaucoup marquée quand une de nos colocs m’avait sorti ça : « Pour moi, la vie est un chemin de croix ». Je ne comprenais pas à l’époque, et je ne comprends toujours pas aujourd’hui. Et je ne veux pas comprendre :)

    Je pense qu’effectivement il faut apprendre à se laisser porter par les événements. J’ai beaucoup mis l’accent là-dessus sur les quelques conférences que j’ai faites à Angers avec les étudiants en traduction : ne vous laissez pas décourager d’avance, car rien n’est planifié d’avance. On ne sait jamais qui on va rencontrer, quel virage va prendre notre existence, et ça peut tenir à trois fois rien, même une œuvre de fiction est capable de tout bouleverser, je pense. Cela dit à mon avis il y a un phénomène de cercle vicieux : plus on a une vie stable et sûre, plus on craint le changement. Le bouquin que je lis en ce moment, The Giver (Le Passeur) aborde pas mal cette problématique, et rappelle que vouloir se protéger à tout prix signifie aussi renoncer à beaucoup de choses, dont, probablement, celles qui font tout le sel de la vie :)

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