Littérature

Des nouvelles !

Je n’ai pas écrit ici depuis bien, bien longtemps. Pas seulement ici, d’ailleurs : il y a plusieurs personnes qui attendent toujours un courriel de ma part ! Il y a plusieurs raisons à cela, du moins pour ce blog : tout simplement, je n’avais rien à dire, ou alors j’étais occupée à autre chose. Car si je n’écris guère ici, cette année est pour moi assez exceptionnelle concernant la fiction, alors je commencerai par là.

Ce que j’écris

Mon roman grossit à vue d’œil, et je ne vous parle même pas de la fan-fiction sur Fairy Tail, qui a enflé comme… Attendez, j’essaie de trouver une métaphore adéquate. Comme quand on laisse une casserole de lait sur le feu : dès que ça bout, ça déborde à vitesse grand V. Non, je ne suis toujours pas persuadée du bien-fondé de cette métaphore. Surtout pour un yaoi. Bref !

Un mot concernant le roman, provisoirement intitulé Failles-Mortes, du nom d’une vieille forteresse, mélange de Dros Delnoch dans Légende de David Gemmell (qui reste un roman très cher à mon cœur) et de Fort-Céleste dans Dragon Age : Inquisition. J’ai dû commencer à l’écrire au printemps 2016. Il y a eu des périodes de traversée du désert. Là, je suis dans les trois cent pages et force est de constater que je suis encore très loin d’en avoir terminé ! Mais je vous en parle quand même, histoire que vous ayez une idée de ce qui occupe une bonne partie de mes soirées : il s’agit d’un roman de fantasy, ça tire un peu du côté de l’heroic fantasy, mais c’est loin de ressembler à un David Gemmell (que je lis beaucoup en ce moment). Des batailles, des combats, il y en a, mais il ne s’agit pas du centre du roman. Nous sommes dans un monde technologiquement médiéval. Pas de magie à proprement parler, mais des « esprits », des créatures mystérieuses, invisibles, qui ont le pouvoir de modifier le réel à leur gré, de posséder les gens, et qui ont une fâcheuse tendance à se foutre de la gueule des humains.

Dros Delnoch, par Didier Graffet.

Dros Delnoch, par Didier Graffet.

En très gros, le roman est l’histoire des relations complexes entre les humains et ces entités. J’ai une demi-douzaine de personnages principaux, dont la vision du monde diffère, et donc dont les intérêts divergent. Que penser des esprits ? Faut-il chercher à les contrôler ou à cohabiter ? Vous ajoutez à ça de sombres histoires de famille, des histoires d’amour, des problèmes d’estime de soi et l’obsession de la quête de sens, de justice et de stabilité dans un monde qui ne cesse de changer – littéralement – à cause des esprits, et voilà la matière de base de mon livre.

Inutile de faire un résumé, puisque je n’ai pas terminé, mais voici comment tout ça commence : Sophia, gardienne d’une antique citadelle du nom de Failles-Mortes et liée aux esprits par un pacte dont elle a seule connaissance, est assassinée. En effet, une armée menée par une coalition de représentants de vieilles familles nobles dont les lignées et la gloire sont en train de s’éteindre cherche à s’emparer de la forteresse, persuadée qu’elle y trouvera le pouvoir nécessaire pour rétablir une forme de domination humaine sur un monde qui leur échappe. Trois personnages arrivent sur les lieux presque en même temps que la coalition, mais pour des raisons totalement différentes : un duo de voleurs en quête d’un trésor et un alcoolique possédé en quête de solutions pour se débarrasser de ses hôtes indésirables. Et je ne préfère pas en dire davantage, sachez juste qu’il y a au programme des voyages dans des terres exotiques, des « confessions au coin du feu » dans l’esprit de Warcraft le film mais hopefully en beaucoup mieux, des scènes de sexe torrides (pas si nombreuses que ça, mais bon, on ne se refait pas), et des questionnements et remises en question torturés qui ne surprendront probablement pas ceux qui me connaissent bien.

Voilà. Il me faudrait un agent pour me vendre, non ? Parce que si j’agrafe cette présentation-là à mon manuscrit pour de futurs éditeurs, je suis pas sûre qu’ils prennent…

Oh, et note pour Kalys : attends avant de lire le chapitre sept, Fertesol, je l’ai tellement bricolé qu’il vaut mieux que je te le renvoie avec le chapitre huit, dans l’ordre, et avec une meilleure présentation, je sais comment faire maintenant :)

fanfictionEt pour la fan-fiction, eh bien… J’ai déjà dit que c’est un yaoi (qui comprend aussi quelques scène yuri, soit dit en passant), et que c’est une fan-fiction de Fairy Tail. Donc j’ai déjà dit tout ce qu’il y avait à dire dessus (ce qui ne m’empêche pas d’en être très fière!). Ah, et c’est un Gratsu, les true sauront ce que ça signifie. Si ça vous intrigue, c’est accessible si vous avez plus de dix-huit ans. Ou si vous prétendez avoir plus de dix-huit ans. Personnellement, je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit de choquant dans ce que j’écris, mais là tout de suite, je n’ai pas envie de me lancer sur un débat sur la censure (bien que j’aie beaucoup de choses à en dire, disons simplement que ce sera pour un autre billet !).

Quand je travaille !

Parce que ça m’arrive, parfois, entre deux scène de yaoi. Les traductions, donc ! J’ai le plaisir de vous dire que ça va bien sur ce plan ! Depuis le début de l’été, je travaille régulièrement avec Exequo, agence française de localisation jeux vidéo. Actuellement à mon palmarès, Outreach, un « walking-simulator », paraît-il qu’il faut appeler ça, et vu que je l’ai traduit en entier, je peux vous dire que vous allez aimer l’intrigue, originale et flippante, Durango, jeu de survie coopératif sur mobile dans un monde avec des dinosaures (trop vaste pour un seul traducteur, on était plusieurs) et Surviving Mars (pareil, à plusieurs), jeu de gestion où il s’agit d’installer une colonie viable sur Pluton. Mais non, sur Mars, évidemment ! J’ai vu que vous ne suiviez pas.

durangoParallèlement, je continue mon travail de sous-titrages pour Visual Data, et le principal client reste Netflix (qui apparemment ont vraiment nagé dans la panade avec leur histoire de test. Et oui, je sais que « nager dans la panade », ça n’existe pas.). En ce moment, encore des vérifications de sous-titres Star Trek, sinon, des séries Disney, des émissions de bagnoles (Drive, oh my god. Si vous êtes fans de voitures, je vous déconseille mes traductions) et de cuisine (Mind of a Chef, ou la branlette pour les fins gourmets) ont été mon boulot quotidien ces derniers mois.

Mes revenus en traduction, quoique toujours un peu justes, m’ont permis de me détacher de toute activité de rédaction. Quitte à bosser dur, j’en ai eu assez de bosser pour des clopinettes, alors j’ai tout arrêté pour me consacrer à la traduction et à l’écriture.

Nouvelles en vrac

  • Esprit critique m’en a donné la confirmation : j’ai un alignement chaotique bon. Chouette vidéo, merci F. !

  • Bonne nouvelle : je crois que mes voisins ont disparu par le portail qui s’est ouvert entre notre monde et le suivant à Halloween et ont été remplacés par des fantômes. Je ne vois aucune autre explication rationnelle au silence qui règne dans l’immeuble.

  • Je regarde trop de films d’horreur. Mais je n’en suis pas encore au point d’avoir vu celui avec Ben Laden qui revient en zombie. Quoique, « The Axis of Evil Dead », c’est tellement bien trouvé que je devrais peut-être.

axis of evil dead

  • Je regarde Log Horizon, et c’est bien, même très bien. J’ai passé tout un épisode à pleurer.

  • Je ne regarde toujours pas, mais je suis devenue totalement accro à l’OST de Naruto Shippuden. Yasuharu Takanashi!! C’était le nom d’un compositeur crié par une fan, pas une insulte en japonais, au cas où vous auriez un doute.

  • J’ai découvert le sens de la vie. Mais je ne vous dirai rien.

Kata ton daimona eaytoy.

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Nourritures spirituelles d’août

Lâchez tout de suite cette serviette de plage et accompagnez-moi dans mon antre. Oubliez la crème solaire, le jogging, les mojitos en terrasse, les barbecues tardifs, venez plutôt goûter aux joies sombres et épicées que je vous ai gardées sous le coude.

La Zone du dehors, Alain Damasio

 

la zone du dehors_alain damasioPour mon anniversaire, ma plus vieille amie (celle que je connais depuis le plus longtemps, sinon, elle a le même âge que moi 😉 ) m’a offert avec beaucoup de perspicacité La Zone du dehors, d’Alain Damasio. Alors oui, je sais ce que vous allez dire : c’est maintenant que tu te mets à Damasio ? Oui, je sais, La Zone date de 1999 et entre temps, il y a eu La Horde du Contre-vent, acclamé par les critiques. Mais voilà, je n’ai jamais lu de Damasio, j’ai lu plein d’autres trucs. En tout cas, voilà, ça y est, j’ai lu La Zone du dehors. Et je n’ai même pas besoin d’avoir lu La Horde pour comprendre pourquoi mon amie a tenu à m’offrir La Zone en particulier. D’une, c’est brillant. C’est vif, voire acéré, au niveau de la pensée. De deux, la langue est parfois presque célinienne, qui ne cesse de se réinventer elle-même et de séduire ses propres limites. De trois, c’est une énorme gifle en pleine figure et dieu sait que mon esprit masochiste apprécie ce genre de claque. Ce dont on a envie vraiment, au fond, c’est d’être ébranlé, non ? Pas conforté, pas rassuré. On a envie qu’on nous engueule, qu’on nous tire des habitudes, qu’on nous… Illumine, ai-je envie de dire. Vous voyez, rien qu’en tentant de parler de ce bouquin, j’en deviens lyrique. Le livre questionne la nature de l’homme et les dérives de la démocratie. C’est un questionnement double, à la fois humain et sociétal, imprégné de pensée nietzschéenne, mais surtout emprunt d’une fureur de vivre qui m’a fait un bien fou. Comme je le disais à mon amie, ça m’a fait à peu près le même effet que la première fois que j’ai vu Le Cercle des poètes disparus. Je me suis retrouvée à pleurer sans même savoir pourquoi, à être juste bouleversée, ni triste, ni heureuse, ni rien, juste bouleversée. Ce n’est qu’après qu’on pose des mots, qu’on conceptualise, qu’on rationalise. Quand bien même, paradoxe qui m’est agréable, ce sont les mots qui vous ont foutu dans cet état.

Je voulais vous trouver de belles citations, et putain que ce livre en regorge, mais tout peut se résumer par cette unique phrase. « Parce que ça fait mal d’être libre. »

Secrets d’histoire, Louis II de Bavière

Ces dernières semaines, j’ai traduit un MMORPG du nom de Durango, par Nexon. C’était une chouette aventure, mais qui dit MMO dit listes sans fin de noms d’armes et de compétences, travail rébarbatif et automatique qui m’a laissé le loisir de laisser un œil et une oreille traîner sur mon écran gauche. Alors, pendant que je traduisais à la chaîne « épée à deux mains, épée à une main, marteau à une main, marteau à deux mains », etc, etc, j’ai regardé plein d’épisodes de Secrets d’histoire, dont le format et la narration conviennent plutôt bien pour une moitié de cerveau (ce n’est pas une insulte, hein, j’apprécie beaucoup l’émission).  Et j’ai particulièrement aimé un épisode consacré à Louis II de Bavière, un drôle de souverain davantage absorbé par sa propre imagination que par sa fonction de roi. Passionné de récits épiques, il s’est servi de son argent et de son pouvoir pour construire l’incroyable château de Neuschwanstein, à l’image de ses rêves. Passionné de musique également, il était à peu près le seul fan de Wagner du royaume et l’a tiré de la misère pour en faire ce qu’il est encore aujourd’hui : l’un des musiciens les plus influents du dix-neuvième siècle. Passionné de jeunes hommes enfin, il s’est peu à peu isolé du reste du monde pour vivre à sa guise dans le monde de ses fantasmes, payant des comédiens pour incarner les rôles épiques qu’il chérissait, oubliant même que ces jeunes hommes avaient besoin de dormir et de se nourrir.

Et, je n’avais même pas pensé à y rêver, F. l’a fait : il m’a déniché un yaoi mettant en scène le fameux roi 😀

neuschwansteinPop Redemption

Non, ce n’est pas du film que je veux vous parler ici (film que j’adore par ailleurs), mais plutôt d’un autre coming-out que je me vois forcée de faire. Il y a quelques temps, j’ai dû avouer haut et fort qu’en fait, j’aimais la romance. Eh bien il s’avère que parfois, en quantité restreinte, et de façon très spécifique, j’adore les génériques d’animes tout kitch. Surtout quand c’est MONSIEUR Pellek qui les interprète (mon deuxième Norvégien préféré, pour rappel, le premier étant MONSIEUR Mustis [F. : la solitude absolue dont je te parlais hier :) ]).

Oui, mesdames et messieurs, je me suis rendue compte que j’étais capable d’écouter ça en boucle pendant plusieurs heures 😀

Et je suis aussi friande de ceci :

Ou encore ça :

Ces musiques ont le don de me coller un sourire durable aux lèvres, et après tout, c’est tout ce qui compte !

Alcest, Nightbringer, Ex Deo, Dark Tranquillity

Rassurez-vous, tout n’est pas perdu. J’écoute toujours de la musique dark et de la musique extrême. J’ai pris un abonnement Spotify et me suis plongée dans la discographie de plusieurs groupes, dont, en premier lieu, Alcest, que j’aurai la joie de voir en concert avec Anthema en octobre prochain à Rennes ! Qualifié par certain que je ne citerais pas de « post-rock« , pour moi c’est avant tout une sensibilité black metal qui s’exprime de manière plus posée, parfois presque langoureuse, presque toujours mélancolique, et une touche de romantisme au sens initial du terme. Alcest, c’est un rêve éveillé, de la poésie lumineuse qui se déploie comme des volutes de fumée dans un appartement vide.

J’ai aussi posé une oreille attentive sur un groupe dont j’avais énormément apprécié l’album Ego Dominus Tuus (et ce titre vertigineux). Cet album-ci, Hierophany of the Open Grave, est dans la même veine, mais plus brut encore. Nightbringer est l’un des groupes de black qui tire son épingle du jeu en proposant des morceaux très denses, mais en même temps très profonds, comme si on pouvait plonger dans les différentes strates de musique jusqu’à l’abysse. Mais honnêtement, ce que je préfère dans cet album, c’est son côté malsain. Il me met subtilement mal à l’aise, comme si j’assistais à une cérémonie occulte aussi sensuelle qu’horrible.

Ensuite, j’ai largement pris mon pied avec un death épique très classe par Ex Deo, de grands fans de l’époque de la Rome antique. Je les avais vu en live lors d’une année où grâce au Hellfest, je m’étais aperçue que j’aimais le death. Pourtant, je n’ai pas réécouté ce groupe pendant des années, et je ne me souviens même pas comment je suis retombée dessus. Les détours étranges que prend l’existence, j’imagine… Personnellement, ce titre me donne envie de rejoindre directement les armées d’Hannibal :

Et enfin, j’ai redécouvert Dark Tranquillity et d’un côté, le premier album que je connais d’eux, Damage Done, et son irrépressible fougue :

Puis jeté une oreille sur des albums plus récents, plus ramassés, plus lents, plus sombres.

Drawing Blood, Poppy Z. Brite

La première fois que j’ai lu ce bouquin, Sang d’encre en français, je devais avoir dans les quinze ans. Je l’ai relu trois fois environ. Récemment, j’ai acheté sur un coup de tête ces deux romans qui avaient hanté mon adolescence, Lost Souls (Âmes perdues, trad. J-D Brèque) et Drawing Blood (traduit par le même, dire que c’est devenu mon maître Yoda de la traduction, c’est quand même incroyable, la vie !). J’ai toujours eu un faible pour Sang d’encre, entre les deux. Âmes perdues est un roman de grande jeunesse (Poppy avait dix-neuf ans au moment de la publication), et ça parle de vampires. Sang d’encre est plus psychologique, et d’une certaine manière, plus sombre. On y suit le parcours de Trevor McGee, 25 ans, traumatisé par un événement inqualifiable qui s’est produit quand il avait 5 ans. Depuis, il suit les traces de son père, et il dessine, et c’est la seule chose qui lui importe au monde. Il ne laisse personne l’approcher, personne le toucher. Il passe sa vie dans les bus, à sillonner les États-Unis jusqu’à ce qu’un jour il décide de revenir à Missing Mile, là où s’est produite cette horrible chose. Il y rencontre Zachary Bosh, un hacker de 19 ans qui s’est fait pincer et fuit la police. Zach est un rebelle qui se la raconte un peu, mais qui n’a jamais été capable de vraiment s’attacher à quiconque à cause de son passé familial de maltraitance. Le reste, c’est l’histoire de deux jeunes hommes amoureux qui affrontent leurs démons.

poppy z brite_drawing bloodJ’ai commencé la lecture, en anglais pour la première fois, et j’ai été presque aussitôt envoûtée par l’écriture empathique, sensuelle de Poppy Z. Brite, par l’atmosphère lourde du Sud des États-Unis, avec tous ces âmes perdues, ces écorchés de tous horizons qui naissent si bien sous sa plume. Mais surtout, j’ai eu la sensation incroyable d’une extrême familiarité, comme si je me souvenais de tous les détails au fur et à mesure que les phrases s’enchaînaient. J’ai eu l’impression de retrouver de vieux amis chers, longtemps perdus de vue. Et je les aime toujours, sinon plus : ado, je ne comprenais pas certaines choses, et je n’ai jamais été capable de bien m’imaginer Zach, alors qu’aujourd’hui, il est haut en couleur et en trois dimensions dans ma tête. Je me suis retrouvée la tête plongée dans le bouquin plusieurs heures d’affilée, incapable de décrocher. L’ancienne magie fonctionne toujours.

Bonus pour les amteurs(-trices)de yaoi !

Je ne vise personne en particulier 😀 Disponibles dans ma bibliothèque :

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Anthologie Ténèbres 2016

En rentrant de vacances il y a deux jours, j’ai eu le plaisir de trouver l’anthologie Ténèbres 2016 qui m’attendait dans ma boîte aux lettres. Cette anthologie annuelle dirigée par Benoît Domis recueille des nouvelles de fantastique et d’épouvante écrites par des auteurs anglophones et francophones. Comme l’année dernière, j’ai eu l’honneur d’y participer en tant que traductrice. Cette fois, j’ai traduit une nouvelle d’Anna Yeatts, intitulée Quand j’avais des yeux, je ne voyais rien. Il s’agit d’un court texte mêlant un symbolisme proche de celui de Neil Gaiman à une sordide histoire qui rapproche le texte du genre du conte cruel.

Ténèbres 2016

La couverture de l’anthologie Ténèbres 2016, illustrée par Martin Hanford

Cela fait maintenant huit ans que Benoît Domis publie son anthologie annuelle. Ouverte à tous, l’anthologie est une sélection de passionné, qui fait la part belle aux coups de cœurs. Auteurs amateur ou connus, anglais ou français, y sont sélectionnés pour la qualité seule de leur texte, et pas pour leur CV. Si vous aimez le fantastique et l’épouvante, je ne peux que vous la recommander !

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[Creepy Nights] La maison hantée

Je vous parlais fin 2015 d’une nouvelle catégorie, Creepy Nights, consacrée à mon genre favori, l’épouvante. Cela a mis du temps, mais voici le premier billet, où nous allons parler d’une thématique qui m’est chère et qui fait partie des plus courantes dans la fiction horrifique, celle de la maison hantée.

Le lieu, point de départ de l’imaginaire

Hier, en proie à l’insomnie, (vous savez, celle où on pense à sa carte grise, à son compte en banque, à ses amis, à ses erreurs, à son travail…), je me suis levée pour taper quelques mots dans mon dossier « projet 2016 », qui contient en fait les documents préparatoires de ce qui va, je l’espère, devenir un roman.

Pour ce roman, je voulais, au début, commencer par les personnages. Ceci pour deux raisons : je voulais qu’ils soient très travaillés, que je les connaisse par cœur avant de me mettre à écrire, quitte à n’utiliser que quelques informations parmi toutes celles que j’aurais collectées sur eux. Ensuite, je me disais que cela pourrait être intéressant de voir si le fait d’avoir à disposition des personnages très construits me permettrait d’élaborer une intrigue à partir de leur identité et de leurs relations, qu’ils soient à l’origine de l’histoire, et son moteur principal.

J’ai jeté quelques idées sur mon clavier. Et puis, au bout d’un moment, je me suis aperçu que j’avais bien plus d’imagination quand il s’agissait de planter le décor. Les lieux m’inspirent. Les lieux me racontent davantage d’histoires que les gens. Alors j’ai changé de cap et j’ai décidé que le lieu, une forteresse du nom de Failles-Mortes, serait le point de départ de mon histoire. Et que mes personnages seraient tous, d’une façon ou d’une autre, liés à ce lieu.

Et ceci m’amène à parler de l’importance du lieu dans la fiction. Je vais tout particulièrement parler des maisons hantées, car ce genre d’histoire figure tout en haut de ma liste de thématiques favorites, et donc que je connais un peu le sujet. Et puis, j’ai vu Crimson Peak il y a peu. Petite précision : mon analyse reste trop générale pour vous spoiler les intrigues, n’ayez pas peur ;-).

La maison hantée, topos de la fiction gothique

J’ignore s’il y a eu un livre ou un film qui aurait joué une sorte d’effet déclencheur dans ma passion des maisons hantées, car j’ai toujours aimé le sujet aussi loin que je m’en souvienne. Je suppose que le fait de grandir dans une maison où l’on jurerait entendre des bruits de pas résonner dans les pièces vides au-dessus de sa tête, avec une maçonnerie ancienne qui aime grincer et craquer, et une vaste cage d’escalier plongée dans l’obscurité, ça peut aider à forger son imaginaire !

Je me souviens cependant, dans les premières œuvres qui m’ont beaucoup marquées, d’un roman qui ne relève pas à proprement parler de cette thématique, mais qui me semble pertinent pour mon sujet. En effet, le manoir de Manderley est un lieu énigmatique empli de souvenirs…

rebecca-daphné-du-maurierDans ce livre fascinant publié en 1938 (1939 pour la traduction française de Denise Van Moppès), la narratrice épouse un homme sombre et mélancolique, Maxim de Winter, et le suit en Cornouailles pour vivre dans son vaste manoir, Manderley. Maxim est veuf, et la présence de Rebecca, sa défunte épouse, est si forte qu’on assiste pratiquement à un phénomène de hantise.

« Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici. »

L’attitude distante de l’homme aimé, le comportement tyrannique et méchant de la gouvernante (ici sous les traits de Mrs Danvers) envers une héroïne livrée à elle-même sont des marqueurs assez récurrents du roman gothique. Et comme dans d’autres romans gothiques, tel Les Hauts de Hurlevent de Charlotte Brontë, le lieu où se déroule l’intrigue est un lieu puissant, impressionnant, voire carrément imposant, et tout à fait isolé. Il sert de bulle pour l’intrigue, un endroit hors du temps et hors du monde dans lequel les personnages se retrouvent face à eux-mêmes et à leurs propres hantises.

rebecca-alfred-hitchcockLa présence de Rebecca est telle que, symboliquement, la narratrice n’est jamais nommée au cours du roman. Si le livre contient une véritable intrigue, qui raconte la difficile enquête menée par la narratrice pour découvrir les circonstances de la mort de Rebecca, sa puissance réside surtout dans la profondeur du drame psychologique. La narratrice est écrasée par le souvenir de la défunte, et le manoir fonctionne comme un tout, ses habitants sont comme les serviteurs de son invisible maîtresse qui a conservé son pouvoir intact après sa mort.

L’adaptation de Hitchcock, en 1940, est particulièrement réussie, car elle préserve l’aspect malsain et inquiétant de ce manoir où toute vie s’est figée avec la mort de Rebecca.

*

Quand j’ai choisi un roman de Shirley Jackson pour mon mémoire de traduction et que j’ai demandé à Jean-Daniel Brèque s’il voulait bien superviser mon travail, j’ai su qu’on allait s’entendre dès lors qu’il a affirmé que les premières lignes de The Haunting of Hill House comptaient parmi les plus belles de la littérature américaine.

« No live organism can continue for long to exist sanely under conditions of absolute reality; even larks and katydids are supposed, by some, to dream. Hill House, not sane, stood by itself against its hills, holding darkness within; it had stood so for eighty years and might stand for eighty more. Within, walls continued upright, bricks met neatly, floors were firm, and doors were sensibly shut; silence lay steadily against the wood and stone of Hill House, and whatever walked there, walked alone. »

« Aucun organisme vivant ne peut connaître longtemps une existence saine dans des conditions de réalité absolue. Les alouettes et les sauterelles elles-mêmes, au dire de certains, ne feraient que rêver. Hill House se dressait toute seule, malsaine, adossée à ses collines. En son sein, les ténèbres. Il y avait quatre-vingts ans qu’elle se dressait là et elle y était peut-être encore pour quatre-vingts ans. A l’intérieur, les murs étaient toujours debout, les briques toujours jointives, les planchers solides et les portes bien closes. Le silence s’étalait hermétiquement le long des boiseries et des pierres de Hill House. Et ce qui y déambulait, y déambulait tout seul. » (Traduction de Dominique Mols)

maison-hantée-shirley-jacksonComme dans Rebecca, l’accent est mis sur la psychologie des personnages. En revanche, on est bien dans un roman fantastique, mais son plus grand intérêt, ce qui le différencie de n’importe quelle autre histoire de maison hantée, c’est l’idée sous-jacente que les phénomènes qui se produisent dans la demeure sont intimement liés à un personnage, Eleanore. La maison se comporte comme une sorte de réceptacle où ses émotions se manifestent sous une forme physique, tangible. Le lieu devient au sens littéral l’expression de la psyché. La hantise peut se comprendre comme une confrontation à soi, à son inconscient, à la part d’inconnu et d’incontrôlable que l’on porte en soi. La maison fait figure de métaphore pour le labyrinthe psychique où l’héroïne se retrouve prise au piège.

la-maison-du-diable-robert-wiseLà encore, un livre où le fantastique est très intériorisé a pourtant donné lieu à une adaptation d’une grande qualité, La Maison du diable, de Robert Wise, en 1963. Je ne peux que vous recommander le film, tout comme le livre.

Afin que la maison devienne ainsi le reflet des hantises intérieures, elle a besoin d’une forte personnalité. Le décor est à la fois le catalyseur du cauchemar et son expression. La littérature et le cinéma regorgent de lieux chargés de symboles et d’une atmosphère pesante. Récemment, Guillermo del Toro a tout misé sur son décor pour son film Crimson Peak. Le lieu, par son omniprésence et son omnipotence dans la vie des personnages, apparaît à ce titre comme un personnage à part entière.

crimson-peak-guillermo-del-toroJe ne peux parler de ce film sans rendre d’abord hommage au talent de Guillermo del Toro, dont l’esthétique est reconnaissable à des kilomètres sans pour autant qu’il sombre dans sa propre parodie. Je suis amoureuse de son imagination baroque, romantique et gothique, de ses couleurs très tranchées entre le vert, le jaune, le bleu, et le rouge, et de sa sensibilité romanesque ainsi que de son attirance pour la poésie macabre. Dans Crimson Peak, la bâtisse possède des traits très reconnaissables, un univers à elle toute seule. L’argile de sous sous-sol lui donne son nom, et la folle entreprise de minage menée par ses habitants est aussi ce qui les lie à elle, dans tous les sens du terme. Liens d’affection tout comme de nécessité. Lieu de vie, et source de vie. C’est le point de rencontre des personnages, qui affrontent chacun leur démon intime. Le film est très référencé, et Paul Éluard ne fait pas partie de ces références, et pourtant, je ne sais pas pourquoi, il m’y fait penser. Sans doute parce que l’amour, la mort, la poésie, figurent parmi ses thématiques favorites.

Plus c’était un baiser

Moins les mains sur les yeux

Les halos de la lumière

Aux lèvres de l’horizon

Et des tourbillons de sang

Qui se livraient au silence.

[L’Amour la poésiePremièrement – V]

Le pouvoir de l’inquiétante étrangeté

En fiction, on relève deux façons de traiter la maison hantée. Comme on l’a vu plus haut, il peut s’agir d’un lieu très esthétisé, baroque et inquiétant. C’est là l’apanage de la fiction gothique. Mais on peut au contraire susciter la peur en la faisant surgir au cœur d’un environnement familier. L’épouvante fonctionne en grande partie sur le décalage. Le glissement qui s’opère entre une réalité connue et rassurante vers une réalité inconnue, dont on ne maîtrise aucun code, qui nous est étrangère, permet de créer cette fameuse « inquiétante étrangeté » théorisée par Freud. Le pouvoir d’épouvante repose ici non pas dans l’aspect atypique du lieu, mais au contraire, dans sa banalité.

En littérature, l’un des exemples les plus flagrants de cette intrusion de l’étrange au cœur du quotidien est sans aucun doute Le Horla, de Maupassant.

le-horla-maupassantUn homme perd peu à peu l’esprit, persuadé qu’une présence invisible le tourmente, jusqu’à le faire agir contre son gré. Le Horla est écrit sous la forme d’un journal, ce qui renforce encore cet aspect « réaliste » d’où surgit le fantastique. Le cadre est celui d’une maison au cœur de la campagne normande, sous un beau soleil d’été. Rien de plus paisible et rassurant. Mais c’est bien dans ce décor charmant que le narrateur va peu à peu sombrer dans la folie, la dépression et la paranoïa, en remettant en cause ses conceptions du réel et de la nature de la réalité les plus ancrées.

« On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace !… Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face, moi ! Je voyais le grand verre limpide du haut en bas. et je regardais cela avec des yeux affolés ; et je n’osais plus avancer, je n’osais plus faire un mouvement, sentant bien pourtant qu’il était là, mais qu’il m’échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet. »

Le narrateur découvre une réalité sous la réalité, un monde empli de créatures inconnaissables, qui méprisent notre ignorance et notre petitesse. Pas étonnant que Maupassant ait été une source d’inspiration pour le mythique Lovecraft !

« The horror-tales of the powerful and cynical Guy de Maupassant, written as his final madness gradually overtook him, present individualities of their own; being rather the morbid outpourings of a realistic mind in a pathological state than the healthy imaginative products of a vision naturally disposed toward phantasy and sensitive to the normal illusions of the unseen. Nevertheless they are of the keenest interest and poignancy; suggesting with marvellous force the imminence of nameless terrors, and the relentless dogging of an ill-starred individual by hideous and menacing representatives of the outer blackness. »

« Les récits d’épouvante narrés par la plume puissante et cynique de Guy de Maupassant, alors que la folie le gagnait peu à peu au terme de sa vie, possèdent leur propre originalité ; qu’ils relèvent des divagations morbides d’un esprit réaliste plongé dans un état pathologique, ou du produit d’une vision naturellement encline à la fantaisie et sensible aux illusions banales de l’invisible. Quoi qu’il en soit, ces récits présentent le plus grand intérêt et possèdent une intensité rare : ils suggèrent, avec une force incroyable, l’avènement imminent de terreurs sans nom, et la lutte incessante d’un personnage infortuné contre les représentants horribles et menaçants des ténèbres extérieures. »

[Supernatural Horror in Literature, traduction par mes soins]

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Ces dernières années, le cinéma d’épouvante a exploité à de nombreuses reprises la thématique de la maison hantée, et bien souvent dans un décor tout à fait familier et banal. Dans la saga Paranormal Activity, le concept est poussé à son extrême. Un peu comme de Le Horla, on ne voit quasiment rien. La présence s’impose peu à peu par des événements insignifiants. La fixité des caméras incite le spectateur à rechercher ces signes, et comme il les attend, comme il sait que quelque chose va nécessairement se produire, il entre dans un état de tension qui monte en puissance avec la violence des phénomènes. Je ne parle pas de violence dans le sens spectaculaire, mais plutôt dans la brutalité inattendue, dans la rapidité dans laquelle on passe du normal à l’anormal. Et aussi dans l’aspect dérangeant de certaines manifestations, comme dans la scène ci-dessous.

C’est un film qui nécessite une attention soutenue, et beaucoup d’imagination. On ne nous sert pas des effets spéciaux sur un plateau, on doit construire, combler les vides (ce que je dis ne concerne que les trois premiers volets de la saga). Tous les effets reposent sur le décalage. Le danger s’immisce et la présence invisible peut littéralement vous tirer par les pieds hors de votre lit. Vous ne la verrez pas venir, et vous n’avez aucun refuge.

Je peux aussi évoquer à ce sujet la saga des Freddy, qui se fait un jeu de détourner des scènes et des environnements quotidiens. Dans les films Freddy, un lit peut littéralement vous avaler, un téléphone se doter d’une langue libidineuse pour vous lécher l’oreille, une baignoire perdre son fond pour vous noyer. La perversité et l’imagination de Freddy sont sans limites. Il s’introduit par le rêve et peut, comme dans un rêve, vous faire croire que vous êtes réveillé pour mieux vous piéger. C’est lui le maître du jeu, et ce qu’il imagine pour vous est à la hauteur de vos propres peurs et fantasmes.

Les Griffes de la Nuit - Wes Craven

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Dans le film Dark Skies, une famille est victime d’une rencontre du troisième type particulièrement désagréable. La scène ci-dessous montre comment l’étrangeté la plus totale se manifeste avec une soudaineté dérangeante en plein cœur de la maison, dans la cuisine. Les objets familiers sont soudain sortis de leur contexte, les choses que l’on connaît deviennent subitement autres, pratiquement sous nos yeux. Mais on n’a pas été témoin de la transition, on ne peut que constater les dégâts : la réalité familière a été déformée par une force extérieure, qui nous fait savoir qu’elle est là. Comme dans Paranormal Activity, la maison n’appartient plus à ses habitants, mais à la force inconnue qui s’en est emparée. Le foyer, équivalent psychique de la forteresse, qui nous protège et nous isole de l’hostilité du monde extérieur, devient inhabitable.

Dans les exemples donnés ci-dessus, les choses deviennent angoissantes parce qu’elles sont sorties de leur contexte, détournées, décalées, déformées. Il y a d’ailleurs une parenté assez intrigante entre les mécanismes de la peur et ceux du rire : en effet, le comique semble lui aussi reposer sur un léger travestissement du réel.

En conclusion : la maison hantée, un mécanisme cathartique

La maison hantée est un terrain de jeu pour l’imagination. Le lieu peut être modelé, exploité, détourné, singularisé, à l’envi. C’est le cadre idéal pour peindre nos fantasmes et jouer à nous perdre dans le labyrinthe dans notre esprit. La maison est la structure la plus familière, celle que l’on maîtrise le mieux. Et que l’on croit connaître… Découvrir un aspect inquiétant à sa propre maison, prendre conscience de présences inconnues, c’est comme se confronter aux surgissements de l’inconscient, cette part insondable de l’esprit qui travaille à notre insu et produit ses propres fantômes. Les histoires de maison hantée peuvent se lire comme une projection fantasmatique d’une hantise plus intériorisée, une façon de donner du sens à des processus mentaux sur lesquels on n’a pas une entière maîtrise. La fiction accomplit alors l’une de ses fonctions premières : donner du sens, faire d’un réel non-verbal et brut une construction symbolique que l’on puisse déchiffrer et circonscrire.

Nourritures spirituelles d’avril

Aujourd’hui, il fait beau, les oiseaux chantent, les gens ont l’air de bonne humeur. Et moi aussi ! Alors une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler de choses légères, amusantes.

 

Je commence tout de suite en chanson, certains d’entre vous ont déjà eu le plaisir de déguster la vidéo que je vais vous proposer. J’ai découvert le film récemment après avoir visionné cette vidéo :

Ça m’avait intriguée, ça avait l’air plutôt cool, alors j’ai regardé mon deuxième ou troisième film Bollywood de ma vie, je ne suis pas bien sûre… Et c’était une très bonne surprise ! Le film dure près de trois heures mais c’est très rythmé, c’est une réécriture plutôt pertinente du mythe de Roméo et Juliette, et j’ai plus d’une fois éclaté de rire une fois l’effet de stupeur dissipé, comme dans le passage qui va suivre. Enjoy :)

 

Au début de l’année, j’ai traversé quelques moments un peu sombres, et je me suis vengée sur les séries de comédie. Je ne suis normalement pas très friande du genre, mais j’ai vu des choses sympas. J’ai regardé avec plaisir les épisodes de New Girl, parce que c’est frais, et que les personnages, surtout les garçons, sont très attachants.

Mais la série qui m’a vraiment plu, c’est Love, une série produite par Netflix. Cela faisait trèèès longtemps que je n’avais pas regardé une série dans laquelle tous les protagonistes me semblent normaux, et non des stéréotypes, ou des gens tellement caractéristiques d’une classe sociale que je ne pouvais guère m’y identifier. Love évite les écueils d’une énième série sur les démêlés des jeunes trentenaires, même si c’est effectivement son sujet. Seulement, le trait n’est pas forcé, et la série n’est pas formatée sur le principe d’une vanne toutes les minutes. Elle flirte plutôt avec le dramatique, mais on est très loin des drames sentimentaux complaisants et grandiloquents d’une série comme The L World.

 

Tout à l’heure, je suis allée m’asseoir sur les bords du Trieux pour prendre le temps de respirer l’air tiède chargé de senteurs printanières, un vieux monsieur m’a joyeusement accusée de boire plus que de raison étant donné que mon banc gisait au milieu des bouteilles vides (pas les miennes !), et j’ai ouvert un livre d’un auteur classique de science-fiction, Robert Heinlein. Je ne m’attendais pas à éclater de rire plusieurs fois sur les premières pages, tout en trouvant le texte poétique, émouvant, et le narrateur immédiatement sympathique. Le roman s’ouvre sur les souvenirs de ce dernier, qui raconte qu’autrefois, il vivait dans une ferme du Connecticut avec son chat Petronius, et que la maison avait la particularité de posséder onze portes d’entrée. À chaque hiver, le chat refusait de sortir par les chatières aménagées exprès pour lui et attendait que son maître lui ouvre chaque porte, dans l’espoir que l’une d’elle ouvre l’été (d’où le titre du roman, Une porte sur l’été, ici dans la traduction de Régine Vivier). Je vous recopie le passage qui suit cette ouverture :

« Mais il n’abandonna jamais sa recherche de la porte ouvrant sur l’été.

Le 3 décembre 1970, je la cherchais, moi aussi.

Ma quête était à peu près aussi désespérée que l’avait été celle de Pete en ces hivers du Connecticut. Le peu de neige existant en Californie du Sud se cantonnait sur les montagnes, pour les skieurs, non loin de Los Angeles. Elle ne serait d’ailleurs pas parvenue à traverser le brouillard de fumées qui planait sur la ville. Cependant, l’hiver était dans mon cœur.

Non que je fusse malade (mis à part une gueule de bois permanente) : j’étais du bon côté de la trentaine pour quelques jours encore, et loin d’être dans la dèche. Ni police, ni mari outragé, ni plaignant d’aucune sorte ne me cherchait. En fait, je n’avais rien qu’un peu d’amnésie n’eût guéri. Mais l’hiver était dans mon cœur, et je cherchais la porte qui aurait donné sur le soleil.

Si je vous fais l’effet d’un homme qui s’apitoie complaisamment sur son sort, vous êtes dans le vrai. J’aurais pu me dire qu’il existait sur cette planète plus de deux milliards de gens en plus mauvaise forme que moi. N’empêche, je cherchais cette porte sur l’été. »

Alors je sais ce n’est pas fantastiquement joyeux, mais je me suis immédiatement identifiée à ce personnage qui, dans le passage suivant, va boire un scotch dans un bar en emmenant son chat dans son sac, et ce chat a la particularité de boire de la ginger ale. Quand le barman le découvre, il met le narrateur dehors et ce dernier réplique :

« Sans rancune. J’avais projeté d’amener boire mon cheval, mais puisque c’est comme ça, vous n’aurez pas notre clientèle.

– Comme vous voudrez. Notre règlement ne mentionne pas les chevaux. Mais permettez, encore une petite chose : ce chat boit-il vraiment du ginger ale ? »

Je sens que je vais apprécier ce ton décalé :-)

 

Plusieurs centaines d’heure plus tard, je passe toujours d’excellents moments sur Dragon Age: Inquisition, où j’ai enfin réussi à tuer tous les dragons du jeu, yeah (sérieusement, tuer des dragons est l’un de mes passe-temps favori dans ce jeu, l’autre jour Cassandra a passé vingt minutes seule contre un dragon qui montait sa garde sans arrêt, totalement épique). Et je ne suis pas peu fière de mon dernier Inquisiteur, baptisé en l’honneur de Kaidan de Mass Effect :

ScreenshotWin32_0293_FinalBon cela dit ma version elfique n’est pas mal non plus :-)

ScreenshotWin32_0332_FinalJe n’ai pas joué qu’à ça, hein. J’ai entamé Alice: Madness Returns, et j’ai enfin terminé cette monstruosité qu’est The Witcher III, très bon jeu dans l’ensemble, une fin spectaculaire mais qui ne m’a malheureusement pas surprise.

 

Enfin, je vous laisse avec un vidéaste qui a encore des progrès à faire mais qui a su m’attendrir par sa jeunesse, son enthousiasme, et ses efforts pour produire des contenus de qualité. Si vous voulez UNE LEÇON D’HISTOIRE EN MODE ÉPIQUE, essayez :-)

Oh, et petit ajout de dernière minute, Lionel a partagé ça sur Facebook… Je pense souscrire un contrat ! 😀

Je ne lis que des auteurs morts (ou presque)

C’est la révélation qui m’a frappée cette après-midi, tandis que j’achevais une fiche de lecture sur une pièce incroyable de Sartre, Les Mouches (oui, Sartre, c’est incroyable. Non, je n’ai pas lu L’Être et le néant. Je savais que j’aurais envie de me suicider après la cinquième page.).

En fait, derrière ce titre un brin provocateur, il y a surtout le constat qu’en dehors de quelques auteurs de thrillers, d’épouvante, ou de fantasy, ma culture littéraire était faite d’une kyrielle de morts. Alors, je me suis posé des questions.

Est-ce que les gens qui attendaient avec impatience le prochain épisode des Trois Mousquetaires dans leur hebdomadaire favori lisaient d’autres auteurs contemporains, ou bien connaissaient-ils mieux Voltaire, Montesquieu, Racine, et d’autres classiques des siècles précédents ?

Est-ce qu’aujourd’hui se cache, parmi les auteurs populaires de notre temps, le sujet de futures fiches de lecture qu’un moi version futuriste rédigera avec autant de passion en se disant « putain, c’était canon, le 21ème siècle ! » (bien que je doute qu’il emploie l’expression « c’est canon », sauf s’il veut donner une tonalité charmante et désuète très « 21ème ») ? Sur son blog, Laurent Sagalovitsch émet l’idée que notre époque est trop paisible pour voir apparaître de grands romans. Je n’ai pourtant pas la sensation, comme lui, de vivre dans une société qui a « le ventre plein et la certitude que demain ressemblera à aujourd’hui. » Alors certes, quoi qu’en dise Manuel Valls, je n’ai pas non plus la sensation que nous soyons en guerre. Mais j’ai bien l’impression de vivre dans une société caractérisée par l’incertitude et la peur.

Connaissant finalement peu la littérature contemporaine, je ne sais pas vraiment quels seraient les meilleurs candidats pour une glorieuse postérité. Je suis persuadée que Stephen King deviendra un classique. À part ça, non, je ne sais pas. Qu’est-ce qui caractérisera la littérature de notre siècle ? Comment qualifiera-t-on notre époque ? Sera-t-elle célinienne, flaubertienne, ou plutôt hugolienne ? Qui aura l’élégance verbale d’un Beaumarchais, de qui brandira-t-on les vers contre le prochain totalitarisme ? À qui rétorquera-t-on qu’il n’y a « que les petits hommes qui craignent les petits écrits » ? Qui défendra la liberté avec autant de hargne que Jean-Paul Sartre ?

« ORESTE : Tu es le roi des Dieux, Jupiter, le roi des pierres et des étoiles, le roi des vagues de la mer. Mais tu n’es pas le roi des hommes.

JUPITER : Je ne suis pas ton roi, larve impudente. Qui donc t’a créé ?

ORESTE : Toi. Mais il ne fallait pas me créer libre. (…) Je ne suis ni le maître ni l’esclave, Jupiter. Je suis ma liberté ! À peine m’as-tu créé que j’ai cessé de t’appartenir. (…) Les mots que je dis sont trop gros pour ma bouche, ils la déchirent ; le destin que je porte est trop lourd pour ma jeunesse, il l’a brisée. »

Quel poète aura l’humour macabre d’un Tristan Corbière, dans sa réponse impertinente à l’Oceano Nox de Victor Hugo ? (le poème qui commence par « Oh ! Combien de marins, combien de capitaines/Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines/Dans ce morne horizon se sont évanouis ! ») (et je recopie le poème en entier parce que je le trouve génial) :

Eh bien, tous ces marins — matelots, capitaines,
Dans leur grand Océan à jamais engloutis…
Partis insoucieux pour leurs courses lointaines
Sont morts — absolument comme ils étaient partis.

Allons ! c’est leur métier ; ils sont morts dans leurs bottes !

Leur boujaron au cœur, tout vifs dans leurs capotes…
— Morts… Merci : la Camarade a pas le pied marin ;
Qu’elle couche avec vous : c’est votre bonne-femme…
— Eux, allons donc : Entiers ! enlevés par la lame !
Ou perdus dans un grain…

Un grain… est-ce la mort ça ? la basse voilure
Battant à travers l’eau ! — Ça se dit encombrer
Un coup de mer plombé, puis la haute mâture
Fouettant les flots ras — et ça se dit sombrer.

— Sombrer — Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle
Et pas grand’chose à bord, sous la lourde rafale…
Pas grand’chose devant le grand sourire amer
Du matelot qui lutte. — Allons donc, de la place ! —
Vieux fantôme éventé, la Mort change de face :
La Mer !…

Noyés ? — Eh allons donc ! Les noyés sont d’eau douce.
— Coulés ! corps et biens ! Et, jusqu’au petit mousse,
Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !
À l’écume crachant une chique râlée,

Buvant sans hauts-de-cœur la grand’tasse salée
— Comme ils ont bu leur boujaron. —
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière :
Eux ils vont aux requins ! L’âme d’un matelot
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
Respire à chaque flot.

— Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
Ils sont là ! — La houle a du creux. —

— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…
C’est leur anniversaire — Il revient bien souvent —
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
— Eux : le De profundis que leur corne le vent.

… Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !…
Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus !

Est-ce que, même, la poésie existe encore en dehors du Printemps des Poètes et des éditions de Minuit ? Où y a-t-il un autre Tristan Corbière, qui, comme lui, écrit tout seul et publie à compte d’auteur des écrits que personne ne lira jusqu’à ce qu’un nouveau Verlaine le tire de l’oubli ? (car c’est ce qu’a fait Corbière et pour la précision, publier à compte d’auteur, c’est faire ce qu’on appelle couramment de l’auto-édition). Pouvez-vous me citer un seul poète contemporain qui ait le talent d’un Baudelaire ? Le 20ème siècle a brisé allègrement les codes de la poésie et sa rigidité formelle pour sortir la créativité de ce carcan. Le problème, c’est que maintenant, on est trop flemmard pour écrire sous une quelconque contrainte. Qui possède encore la maîtrise et la technique nécessaire à un Racine pour écrire une tragédie entière en alexandrins parfaitement réguliers, tout en insufflant la force poétique et la violence émotionnelle d’une pièce comme Andromaque ?

Non, je ne vous fais pas grâce de Racine, et de l’une des plus belles tirades jamais écrites. Oreste, encore :

« Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance !
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance !
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder :
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder…
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ! Grâce au ciel j’entrevois…
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi ! »

 

Je ne suis pas en train de vous dire que c’était mieux avant. Je ne fais que poser des questions. On peut sans doute m’opposer que j’avoue moi-même mon ignorance, et qu’il existe des auteurs vivants d’une telle trempe. Mais où sont-ils ? La poésie et le théâtre font-ils vraiment encore partie intégrante de notre vie culturelle, où sont-ils plutôt en marge ?

Et quant au roman… J’ai l’impression qu’on est bloqué depuis quelques années dans une sorte de post-modernisme où la littérature est centrée sur elle-même et sur ses acquis, sans véritable volonté de dépassement. Coïncidence, certainement pas, c’est aussi l’impression que me donne la société où je vis. On s’ennuie, on a peur, et on est frileux. On se donne moins, par peur de trop (se) dépenser. En fait, peut-être bien que les écrits passionnés des auteurs morts me semblent plus vivants que la morne prose des auteurs contemporains. Je me prends toujours en pleine figure la violence blasphématoire et joyeuse d’un Henry Miller, et je me prends à bâiller sur un prix Goncourt (Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, si vous voulez des noms). Je n’évoque pas Henry Miller au hasard, d’ailleurs. Lui-même abhorrait la rigidité cadavérique de la littérature française, il préférait la discordance d’un Walt Whitman. Et avec Miller, on dépense sans compter. Un passage de Tropique du Cancer qui expose sa vision de l’artiste, une sorte de prophète hugolien version trash (traduction de Paul Rivert) :

« Côte à côte avec la race humaine, coule une autre race d’individus, les inhumains, la race des artistes qui, aiguillonnés par des impulsions inconnues, prennent la masse amorphe de l’humanité et, par la fièvre et le ferment qu’ils lui infusent, changent cette pâte détrempée en pain et le pain en vin et le vin en chansons. De ce compost mort et de ces scories inertes ils font lever un chant qui contamine. Je vois cette autre race d’individus mettre l’univers à sac, tourner tout sens dessus dessous, leurs pieds toujours pataugeant dans le sang et les larmes, leurs mains toujours vides, toujours essayant de saisir, d’agripper l’au-delà, le dieu hors d’atteinte : massacrant tout à leur portée afin de calmer le monstre qui ronge leurs parties vitales. Je vois que lorsqu’ils s’arrachent les cheveux de l’effort de comprendre, de saisir l’à-jamais inaccessible, je vois que lorsqu’ils mugissent comme des bêtes affolées et qu’ils éventrent de leurs griffes et de leurs cornes, je vois que c’est bien ainsi, et qu’il n’y a pas d’autre voie. Un homme qui appartient à cette race doit se dresser sur les sommets, le charabia à la bouche, et se déchirer les entrailles. C’est bien et c’est juste, parce qu’il le faut! Et tout ce qui reste en dehors de ce spectacle effrayant, tout ce qui est moins terrifiant, moins épouvantable, moins fou, moins délirant, moins contaminant, n’est pas de l’art. Tout le reste est contrefaçon. Le reste est humain. Le reste appartient à la vie et à l’absence de vie. »

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Ce qui me frappe le plus, c’est le décalage entre la littérature populaire et la « grande littérature » prescrite par l’institution. De nombreux « classiques » d’aujourd’hui étaient très populaires à leur époque. Toutes proportions gardées en tenant compte du nombre de gens alphabétisés et des capacités de production de l’objet livre de leur époque, Dumas, Hugo, Corneille, Beaumarchais, etc, étaient des best-sellers !

La littérature n’est ni dépassée, ni poussiéreuse. C’est nous qui le sommes. Avec nos petites inquiétudes et nos petits maux. Avec notre vision formatée et élitiste de la culture, toujours censée être grande, bien davantage noble et respectable que vivante.

D’autres formes d’expression artistique, plus en adéquation avec nos modes de vie, s’en sortent mieux. Pour moi, c’est surtout les séries télévisées et les jeux vidéo qui y parviennent. J’y trouve ce remue-ménage, ces idées qui fusent, ces tentatives de dépassement que la littérature, mon premier amour, peine à me proposer. Mais après tout, n’est-ce pas le destin des premières amours que de se flétrir dans la désillusion ? Je ne pense pas que ce serait Flaubert, en tout cas, qui me contredirait, si l’on en croit son Éducation sentimentale.

Je veux être étonnée au sens cornélien du terme, au sens fort. L’art ne prend toute sa saveur que lorsqu’il vous maltraite. L’art est tout l’opposé de la tranquillité. Il n’y a de sublime qu’au sens sacré du terme, que l’on croit en Dieu ou non.

Nourritures spirituelles de février

Quand j’ai commencé à travailler en indépendant à l’obtention de mon diplôme en 2013, je savais que ce genre de moment finirait par arriver. Mais il a fallu deux ans et demi pour y parvenir : jusqu’à la fin de mois, j’ai du travail par-dessus la tête. Je rédige une demi-douzaine de pages tous les jours, partageant mon temps de cerveau disponible entre les conseils beauté (l’huile de ricin est la meilleure alliée pour vos cheveux) et les fiches de révision à l’intention des lycéens paniqués qui n’ont pas lu Balzac, Montesquieu ou Céline à quelques mois des examens de fin d’année.

Peu désireuse de sombrer pour autant dans une routine où j’arrête de travailler à 18h, je m’ouvre une bière et me pose devant The L World jusqu’à l’heure du dîner, après quoi je disparais sous ma couette et pour bouquiner quelques heures, j’ai décidé de rédiger un petit billet pour partager avec vous les trucs du moment.

Et en ce moment, je regarde la nouvelle saison d’X-Files. Peu adepte des réseaux sociaux et assez sélective sur l’actualité, j’avoue ne pas savoir comment ce début de saison a été reçu par les fans et les newbies. Pour ma part, j’ai tout de suite adhéré. La série parvient à redémarrer avec un naturel déconcertant, tout en s’inscrivant dans la tradition. Le générique n’a pas été changé, on retrouve nos deux agents vieillis, un peu tristes, mais ils n’ont rien perdu de leur sens de l’humour. Le premier épisode démarre très fort en reprenant la trame complotiste de X-Files remise au goût du jour, avec les angoisses et les problématiques de notre époque. Il suggère un scénario plutôt complexe et plutôt casse-gueule, j’espère donc ne pas être déçue… J’ai regardé le quatrième épisode tout à l’heure, et c’est du pur X-Files, et c’est toujours aussi bon.

Côté bouquin, j’ai terminé il y a peu le deuxième tome de la série Martyrs d’Olivier Peru, qui m’a charmée tout autant que le premier malgré un petit essoufflement sur la première partie du livre. Le livre raconte l’histoire de deux frères issus d’une race de guerriers, les Arserkers, qui ont la particularité de voir la nuit grâce à leurs yeux dorés, et de ne pas avoir d’égal sur un champ de bataille. Mais les temps ont bien changé à l’époque où commence le livre, et les Arserkers sont presque éteints. Pour gagner leur vie, Helbrand et son frère Irmine opèrent en tant qu’assassins. Mais, évidemment, leur petite histoire va se mêler à la grande, et leurs actes auront une répercussion sur le royaume, en pleine transition et à la veille d’une guerre civile. Olivier Peru a un véritable don pour la narration, et je me suis laissée embarquer au fil des 650 pages sans regret. Un troisième tome est à prévoir, je l’attends de pied ferme.

olivier_peru_martyrsDepuis trois jours, j’ai entamé Le Vide, de Patrick Senécal, après avoir été convaincue par la chronique sur le blog d’Yvan, Émotions Littéraires. Et je ne suis pas déçue ! La jaquette proclame fièrement que le roman a été « la claque littéraire de ces dernières années » pour Franck Thilliez, et cela ne m’étonne pas du tout. Le Vide est un livre vertigineux, où l’angoisse existentielle atteint son paroxysme. On y éprouve une sensation de malaise tout en étant aspiré par l’histoire contée au fil des chapitres qui se succèdent dans le désordre, mais selon une implacable logique narrative.

patrick_senécal_le_vide

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Je profite de ce billet pour évoquer un film que j’ai vu il y a quelques semaines, juste avant la mort d’Alan Rickman. Il s’agit du film qu’il a réalisé, Les Jardins du roi (A Little Chaos). Alan Rickman y campe le rôle d’un Louis XIV plutôt attachant, aux côtés de Mathias Schoenaerts dans le rôle de Le Nôtre, et Kate Winslet dans celui de Sabine De Barra. Le film est assez anecdotique dans son contenu : c’est l’histoire de Sabine, qui parvient à se faire embaucher par Le Nôtre pour concevoir le bosquet des Rocailles dans les nouveaux jardins de Versailles. Mais que l’histoire tienne en quelques lignes, ça n’a pas vraiment d’importance. Le film capture un moment dans le temps, dans la vie des différents personnages, avec beaucoup de subtilité et une grande justesse dans le ton et le jeu des acteurs. Ce film n’a rien d’extraordinaire, mais il est… apaisant. Simple et beau.

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Je n’ai pas grand-chose à vous dire concernant la musique, que je n’explore pas en ce moment. Cependant, il y a peu, mon compagnon m’a fait découvrir ce groupe que je vous invite à écouter en ne faisant rien, les yeux dans le vide. On a peu de groupes comme Aquilus, avec des morceaux construits de mille nuances, qui invitent à se perdre en soi-même dans une longue contemplation sans but.

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Sinon, en vrac, j’ai écouté La Tête au carré avec Mathieu Ricard, moine bouddhiste, et Christophe André, psychiatre, sur le thème de la sagesse. J’ai regardé l’intéressant documentaire de Dirtybiology sur l’origine de la richesse. J’ai secoué la tête de dépit plusieurs fois cette semaine en lisant des articles de presse, et notamment cet article du Monde qui raconte comment le conseil régional a retiré sa ridicule subvention de 20 000 euros au Hellfest. En ce moment, j’ai l’impression que tout le monde en France vit dans un univers hermétiquement fermé et que chaque couche de la société ne comprend absolument rien à toutes les autres. Et le pire, c’est que personne ne cherche à comprendre. On préfère apparemment cette cacophonie ridicule alimentée à coup de tweets incendiaires. L’indignation est devenue une espèce de norme étrange, et les réseaux sociaux une arène où les combattants ne cherchent qu’à prouver la supériorité de leur morale (la seule, bien entendu, valable. Le moindre écart à la Morale vous conduira tout droit à la géhenne où brûlent tous ceux qui ont vu leur réputation détruite par le web en quelques heures). À ce sujet, je vous invite à lire cette intéressante analyse-et-je-suis-complètement-objective-en-disant-cela sur le blog de mon compagnon.

[Des nouvelles de R’lyeh] Henry S. Whitehead

En guise d’amuse-bouche, une semaine avant la parution du troisième volume de la collection Trois heures du matin consacré à des nouvelles de Henry S. Whitehead, je vous propose de découvrir l’analyse de Sean Eaton, spécialiste de Lovecraft, sur deux des nouvelles que je proposerai dans mon livre numérique. Afin de préserver le plaisir de lecture pour ceux qui voudraient lire les textes de Whitehead, je n’ai pas traduit les passages qui donnent des informations sur l’intrigue. Bonne lecture !

Les articles originaux :

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Passing of a God

passing of a god

 

H.P. Lovecraft considérait La Mort d’un dieu (1931) comme représentant « peut-être l’apogée de son génie créatif. » L’histoire implique de nombreux thèmes qui préoccupaient Whitehead, notamment la rencontre avec des croyances liées au surnaturel et une culture étrangère : le vaudou. En 1931, Whitehead a publié six récits. Presque tous abordaient le sujet des pratiques vaudou. La Mort d’un dieu est paru dans l’édition de janvier de Weird Tales, et Whitehead termina l’année en novembre, avec Cassius, publié dans Strange Tales. Ce dernier récit a fait l’objet d’une analyse dans le premier article de la série.

Gerald Canevin est à nouveau le narrateur, comme dans de nombreuses histoires de Whitehead. Il occupe une position similaire à celle de Randolph Carter chez Lovecraft, ainsi que John Astane chez Clark Ashton Smith, et tous les « John » (Kirowan, Conrad ou O’Donnel) dans quelques-unes des histoires d’épouvante de Robert E. Howard. Il constitue un simple spectateur intéressé, qui reconstitue les pièces du puzzle pour le lecteur et observe les terribles événements qui mènent à la conclusion. (Selon une source, « Canevin » serait dérivé de « Cærnavon », le nom ancestral de la famille de Whitehead.)

La majeure partie du récit consiste en une conversation entre Canevin et son ami le docteur Pelletier, « du corps médical de la marine, à présent stationnée dans les îles Vierges ». Mais quelle conversation ! Comme dans Cassius, Canevin doit encourager son ami à plusieurs reprises pour qu’il livre toute l’histoire, impatient comme l’est sans doute le lecteur d’en entendre davantage. Mais Pelletier se montre étrangement hésitant. Dans des termes froids et cliniques, le docteur commence à décrire ce qu’il a trouvé lors d’une opération chirurgicale réalisée sur un gentleman nommé Carswell. La juxtaposition de la conversation rationnelle avec la découverte de la bizarrerie du récit amplifie l’horreur.

L’objectif de l’opération – décrite avec un luxe de détails visuels écœurants – est de retirer une grosse tumeur, apparemment bénigne, du ventre du gentleman. Pelletier introduit son récit avec une théorie sur la nature du cancer :

« …quelqu’un a proposé il y a quelques années une hypothèse assez “folle” pour expliquer l’origine des tumeurs malignes. Cette théorie n’a pas vraiment fait l’unanimité au sein de la profession médicale, mais elle avait au moins le mérite de l’originalité – et elle était nouvelle. Elle bénéficie donc d’un certain crédit et d’aucuns y croient toujours, qu’ils appartiennent ou non à la profession. Elle prétend qu’il existe certains nuclei, ou certaines masses, pour ainsi dire, formées au stade prénatal et qui persistent par la suite. Ce n’est pas un phénomène commun, vous comprenez, mais qui se produit dans certains cas chez les personnes prédisposées à cette horrible maladie. Au stade prénatal, ces amas de tissu ne se développent pas complètement, ou pas normalement. Pour être clair, il s’agit de petites structures corporelles qui ne se sont pas développées. »

Mais il y a plus. Carswell, qui a monté un commerce et vécu en Haïti, est devenu avec le temps un fin connaisseur d’une branche locale du vaudou, qui implique le culte du serpent. Cependant, à l’occasion d’une remarque qui trahit la xénophobie et le chauvinisme américain de la fin des années 20, Carswell déclare :

« Je suis Américain, comme vous. Même après sept ans passés dans les marais, à chasser des canards la majeure partie du temps, sans aucune activité ou habitude me rappelant ma culture blanche pendant un bon paquet d’années, je ne me suis pas “naturalisé” ou quoi que ce soit dans le genre. Je ne voudrais pas que vous pensiez que je suis l’un de ces fainéants. »

Sauf que Carswell s’est, de fait, naturalisé – une inquiétude récurrente chez les représentants des puissances coloniales ou impérialistes qui vivent et interagissent avec les natifs. Il devient un personnage familier et populaire auprès des habitants, et surtout après un étrange incident durant lequel il s’évanouit dans son jardin. Lorsqu’il s’éveille, il se retrouve bardé d’anneaux et de colliers, et est devenu l’objet de la vénération d’une sorte de cérémonie religieuse dont le sens lui échappe. Plus dérangeant encore, une excroissance abdominale – un cancer, selon le diagnostic délivré sept ans plus tôt – a recommencé à grandir, bien que le phénomène ne provoque aucun inconfort.

La Mort d’un dieu constitue une métaphore des dangers de l’intégration raciale et culturelle, dangers qui devaient être nombreux à cette époque. (Voir aussi The Shadow of the Beast, de Robert E. Howard, analysée dans A Racist Nightmare). Il s’agit d’une image frappante : un homme blanc imprégné dans son essence par un symbole des croyances religieuses d’une autre culture. Et plus encore, cette maladie, portée en lui pendant des années et qui aurait pu le tuer, se transforme en une chose vivante, indépendante, qui croît en lui. Le changement peut se révéler terrifiant, et plus encore lorsqu’il provient de l’intérieur.

*

Jumbee

Jumbee

Henry S. Whitehead était un ami et un correspondant de H.P. Lovecraft. Avant de déménager à Dunedin en Floride – où Lovecraft est venu lui rendre visite –, il occupait un poste de diacre épiscopal dans une paroisse des Îles Vierges. Plusieurs de ses nouvelles s’y déroulent et impliquent généralement la rencontre avec la culture vaudou.

La plupart du temps, les nouvelles de Whitehead sont bien écrites, sans grandiloquence, et montrent une maîtrise du dialogue et de la structure de la narration plutôt bonne par rapport à d’autres auteurs pulp de la même époque. L’un des enjeux récurrents chez Whitehead est le danger de la fraternisation avec la population indigène des îles : des hommes blancs qui se « naturalisent ».

Jumbee a été publié pour la première fois dans Weird Tales en 1926. Ce numéro contenait d’autres nouvelles, notamment He de H.P. Lovecraft, et la novella d’Edmond Hamilton, Across Space. Il s’agit de l’un des premiers récits de Whitehead sur le vaudou.

Dans Jumbee, « Mr Granville Lee, un Virginien pure souche », c’est-à-dire un fils de la Confédération, consulte un certain Jaffray Da Silva à propos des légendes et pratiques magiques locales. Il désire notamment en savoir plus sur les « jumbees », ces esprits hostiles qui poursuivent les actions malveillantes d’une mauvaise personne après sa mort. Dans l’espoir de guérir de son exposition au gaz moutarde durant la Grande Guerre encore récente, Lee est venu passer l’hiver à Ste Croix.

Da Silva accède à la demande de Lee en lui faisant le récit des événements qui entourent la mort de son ami Hilmar Ivsersen. Lui et Iversen ont passé un pacte : « Celui qui partirait en premier devait tenter d’avertir l’autre ».

Whitehead se sert de son narrateur pour montrer sa connaissance du système religieux local, et sa tendresse pour ses croyances. Celles-ci sont soigneusement décrites par l’auteur, qui parvient à créer ici et là une sensation d’horreur exotique. L’effet est similaire dans le ton à celui de Manly Wade Welleman dans son inventaire des « choses-qui-bondissent-dans-la-nuit » du folklore des Appalaches dans son récit The Desrick on Yandro (1952). Da Silva et son auditeur enthousiaste tiennent pour acquis le fait que tous les éléments qui concernent les Jumbees sont vrais, et aisément observables.

Le portrait que Whitehead fait de son narrateur, Jaffray Da Silva, est intéressant. Au début de l’histoire, il présente à son lecteur une remarquable explication des divisions raciales :

« Mr Jaffray Da Silva possédait un huitième de sang africain. C’était par conséquent, selon les usages de l’île, un homme “de couleur”. Dans les Antilles, ce statut n’a rien à voir avec celui de “Noir”. Mr Da Silva avait reçu une éducation à la mode européenne. Chacun de ses mots et de ses gestes reflétait ses racines du Vieux Continent. Selon les règles et la coutume antillaises, Mr Da Silva était un gentleman de couleur, un statut social aussi net et précis qu’une miniature.
Les Antilles sont abondamment peuplées de personnes comme Mr Da Silva. Bien que différent de celui des gentlemans de couleur en Amérique du Nord, ce statut comporte tout de même certains avantages, dont celui de la logique. Pour un esprit antillais, un homme appartenant à l’élite aux sept huitièmes, même sans les armoiries, doit être traité de la manière qui convient. »

Un peu plus loin, Whitehead relate cette interaction entre Lee, le gentleman sudiste, et Da Silva : « Je vous en prie, continuez, monsieur », pressa Mr Lee, sans s’apercevoir qu’il venait d’utiliser un mot qu’on réservait aux gentlemans de pur sang caucasien dans son Sud natal. »

À quoi assiste-t-on ici ? Whiteman met en scène un homme d’ascendance africaine pour raconter son histoire – c’est Da Silva l’expert – et analyse avec soin ses origines raciales. Le cœur du récit se situe dans l’accomplissement d’une promesse entre cet homme et un ami blanc. Enfin, Whitehead fait dire « monsieur » à son Confédéré lorsque celui-ci s’adresse à Da Silva. Le lecteur moderne peut grimacer devant les préjugés implicites présentés avec nonchalance dans cette histoire, et s’interroger sur cette pseudoscience qui prétend catégoriser les gens à un huitième près de leur lignée sanguine. Que ces idées aient été populaires et largement acceptées à l’époque de Whitehead est un maigre réconfort pour ceux dont les ancêtres ont été opprimés au nom de tels préjugés.

Et pourtant, à la différence de Lovecraft dont les préjugés raciaux et ethniques étaient irrationnels et irréfléchis (et n’avaient substantiellement pas changé à la fin de sa vie), Whitehead fait preuve d’un racisme plus timide, et de davantage de sensibilité à la nuance et aux relations paradoxales entre les Anglo-Saxons et les gens d’ascendance africaine. On est encore loin des droits civiques et de l’éducation à la diversité, mais cette attitude dénote les prémisses des changements de mentalité dans l’Amérique du milieu des années 20.

[Des nouvelles de R’lyeh] Le conte cruel

J’ai reçu l’aimable autorisation de Sean Eaton, auteur du blog The R’lyeh Tribune, pour traduire certains de ses articles. Cet amateur invétéré de la littérature d’épouvante de la première moitié du 20ème siècle est érudit en la matière, et propose des analyses intéressantes sur des textes que nous ne connaissons pas toujours bien de ce côté-ci de l’Atlantique.
Voici donc le premier article pour vous, une réflexion sur le « conte cruel », qui m’a rappelé les codes de certains films d’horreur contemporains. (L’ajout des images est de ma propre initiative.)

[Lire l’article original, daté du 14 novembre 2015]

Depuis que Villiers de L’Isle Adam a inventé l’expression en 1883, et sans doute bien avant que ce type d’histoire possède un nom, le conte cruel fait partie des piliers de la fiction d’épouvante. Il s’agit d’un thriller ou d’un récit horrifique contenant peu, voire aucun élément surnaturel. Ses effets reposent sur un visuel détaillé et sur un réalisme sanglant. Dans un conte cruel typique, on retrouve plusieurs éléments familiers. Une victime arrive dans un lieu isolé suite à une série d’événements apparemment prédéterminés. Le personnage se retrouve « au mauvais endroit au mauvais moment », tout en nous donnant l’impression qu’il ne pouvait échapper à son triste sort. S’ensuivent la souffrance, le tourment et la mort, souvent entre les mains d’un méchant monomaniaque plein de ressentiment.

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Le conte cruel représente un exemple de l’horreur « hyper constrictive », un concept développé par Kirk J. Schneider dans Horror and the Holy (1993). Ces récits mettent l’accent sur l’enfermement, le confinement, avec les thèmes de la domination, de la paralysie, de l’affaiblissement du corps,  de la reddition et, à la fin, de l’anéantissement. Dans les fictions pulp du début du 20ème siècle, sur lesquelles nous nous concentrons ici, la présence d’un élément mécanique inventé ou d’un dispositif quelconque qui aide le méchant dans ses exactions (il peut parfois s’agir d’un animal dressé) suggère un chevauchement avec la proto-science-fiction. De mon point de vue du moins, l’intrigue ressemble souvent à une mauvaise blague très élaborée, un vilain tour atteignant des sommets de précision et de cruauté, mais qui reste motivé par le même désir de jouer une farce – mortelle – aux dépends de quelqu’un.

Funny Games, Michael Haneke

Le méchant, en général un homme, est une figure intéressante. Doté d’une puissance inhumaine, avide de contrôle, il peut représenter une métaphore d’un dieu vengeur et omnipotent. On peut sûrement discerner dans ces récits un écho du sermon de Jonathan Edwards, Sinners in the Hands of an Angry God (1741). Afin de tenir en haleine le lecteur ou le spectateur, il peut y avoir un ultime retournement de situation au cours duquel la victime, avec l’énergie du désespoir, parvient à contrer son bourreau, du moins pour un court instant. Il y a encore de l’espoir ! Il peut arriver que le conte cruel permette à la moralité et au sens traditionnel de la justice de triompher, quitte à verser dans le grotesque, mais il s’agit seulement d’un vœu pieux de la part de l’auteur et du lecteur. Les histoires qui se terminent mal, qui présentent une fin plus « réaliste », paraissent souvent moins rassurantes et sont peut-être plus efficaces.

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En dépit du réalisme qui caractérise cette forme d’épouvante, pour peu qu’on l’examine avec attention, la situation désespérée imaginée par l’auteur paraît absurde. Et pourtant, un conte cruel savamment écrit peut s’avérer étrangement satisfaisant, comme une sorte de gymnastique psycho-émotionnelle. Cette forme de fiction fonctionne à la manière d’un documentaire exhaustif sur le cauchemar de l’incarcération et de la claustrophobie. Dans la mesure où le lecteur s’identifie avec le protagoniste, il imagine des solutions de fuite bien avant le sauvetage ou le trépas de la victime fictionnelle.

Cependant, une telle empathie entre le lecteur et la victime est impossible dans The Doorbell, de David H. Keller (1935). L’auteur maintient une froide distance entre le lecteur et les victimes, qui ne sont que quatre, et qui succombent à une terrifiante machinerie digne d’un cartoon de Rude Goldberg. Jacob Hubler, un écrivain qui au début de l’histoire recherche un nouveau sujet d’écriture, assiste au trépas de la dernière victime. Henry Cecil, un riche industriel, lui rend un service : « Je vous suis redevable, dit l’homme, et je crois que je vais payer ma dette par une histoire. Et si vous veniez passer le week-end dans ma résidence secondaire au Canada ? »

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Bien sûr, pourquoi pas ! L’histoire ne dit pas exactement en quoi Cecil est redevable, mais il rembourse pleinement sa dette. Le fait qu’Hubler ne soit pas la victime des machinations de Cecil apporte un maigre réconfort. Il n’est qu’un simple observateur, un journaliste. Il occupe la même position que nous adoptons parfois dans nos cauchemars, quand nous assistons impuissants à l’horreur. Dans The Doorbell, Keller dissémine avec talent des détails apparemment banals, des images récurrentes, en faisant peu à peu monter la tension.

Cecil, propriétaire d’une fonderie, nourrit une curieuse fascination pour les procédés industriels : le récit s’ouvre sur la description d’une grue qui utilise un vaste aimant afin de charger de la ferraille dans un camion de fret. En toile de fond, on apprend de manière fragmentaire qu’une dispute de territoire entre un certain Hatfield et McCoy a conduit au meurtre de la mère de Cecil, un événement traumatisant dont il a été témoin pendant son enfance. Keller, psychiatre de profession, montre habilement la façon dont ce trauma a changé Cecil. Ses manies et sa maison de vacances qui donne la chair de poule amplifient encore l’aspect obsessionnel du personnage. L’incongruité de la manière factuelle et enjouée avec laquelleCecil présente les événements ajoute encore à l’atmosphère cauchemardesque. Finalement, c’est la sonnette à la porte d’entrée de la demeure isolée de Cecil qui lie ensemble tous les éléments disparates. En actionnant la sonnette, l’écrivain devient sans le savoir un élément du plan élaboré de Cecil, de son cauchemar personnel et celui de ses victimes.

L’imagerie du conte cruel dans la littérature et le cinéma est toujours populaire, particulièrement chez les jeunes. Cette forme semble exprimer une anxiété collective face au nombre croissant d’actes de violence et de cruauté aussi imprévisibles que choquants relayés par les médias. Nombreux sont les auteurs de ces actes qui exercent leur vengeance par des meurtres cruels accomplis dans des espaces confinés : des églises, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux. Il est possible qu’à travers la fiction, le conte cruel fournisse une catharsis à la peur d’une mort soudaine, violente, dépourvue de sens. Ou d’une certaine façon, qu’il nous prépare à des événements traumatiques plus courants – si une telle chose est possible. Le conte cruel serait-il comparable à une sorte de terrorisme au niveau microcosmique ?

 

*

*Rude Goldberg était un dessinateur de cartoons populaire dans la première moitié du vingtième siècle. Il est connu pour ses machineries imaginatives et compliquées inventées pour accomplir des tâches simples et quotidiennes. https://www.rubegoldberg.com/.

Un grand nombre de récits du début du vingtième siècle qui exemplifient le conte cruel ont déjà été analysés sur ce blog. Les lecteurs pourraient être intéressés par les articles suivants :

Lovecraft as Shudder Pulp Writer:The Diary of « M… (H.P. Lovecraft and Hazel Heald)
Technology and Timeframes in Weird Menace Fiction (Hugh B. Cave)
Mathematic Conte-Cruel (Stanley G. Weinbaum)
Plague as Engine of Justice (Clark Ashton Smith)

[Beaucoup d’Américains ont appris ce matin les nouvelles à propos des horribles attaques terroristes à Paris, qui ont réclamé la vie de plus d’une centaine de citoyens. Nos cœurs et nos prières sont avec le peuple de France.]

*

Je reprends la main pour dire un mot de The Doorbell. Certaines des histoires de David H. Keller ont été traduites par Régis Messac dans La Guerre du lierre (éd. La Fenêtre ouverte, coll. Les Hypermondes, 1934) et plus récemment, dans La Chose dans la cave, nouvelles traduites par Jacques Papy et France-Marie Watkins, aux éditions de L’Arbre vengeur, en 2007. Ce n’est pas le cas de The Doorbell, que j’ai lu en langue originale dans un recueil au format numérique à moins d’un euro sur Amazon.
Si comme moi cette histoire vous a intrigué, je vous conseille de la lire, mais attention, âmes sensibles s’abstenir ! Ce n’est pas gore, pratiquement tout est dans la suggestion, mais c’est glaçant, d’un sadisme très tranquille. Et si vous ne lisez pas l’anglais ou que vous avez la flemme, sachez qu’il y a de fortes chances pour que j’intègre quelques nouvelles de David H. Keller à l’un des prochains volumes de ma collection de livres numériques !

Questionnaire de lecture

Parce que ce questionnaire est sympathique et parce que, avouons-le, c’est toujours agréable de parler de soi, je réponds au questionnaire que Nathalie a publié sur son blog il y a quelques jours.

Livre d’enfance préféré

Le premier livre qui m’a profondément marquée, c’était Le Lion et la sorcière blanche et l’armoire magique, de C.S. Lewis. Oui, les chroniques de Narnia. Si vous pensez aux films, oubliez tout de suite. Lewis écrivait à l’époque de Tolkien, et moi, j’étais enfant pendant les années 90. Je précise parce que le ton et l’imaginaire que je garde de ce livre n’ont pas grand-chose à voir avec une super-production holywoodienne. Et non, je ne suis pas aigrie :)
Il y a bien sûr Alice au pays des merveilles, mais paradoxalement j’en ai tiré toute la saveur beaucoup plus tard, quand j’étais adolescente. Petite, c’est plutôt le dessin animé de Disney qui a imprégné mon imaginaire.

Livre que je suis en train de lire

Commencé il y a peu, The Spook’s Apprentice, de Joseph Delaney. C’est le premier volume d’une loooonnngue saga (douze volumes aux dernières nouvelles) pour la jeunesse sortie en France sous le nom de L’Épouvanteur. Pour l’instant, j’adore. C’est pour la jeunesse, et pourtant ça parvient à me faire peur ! (ce qui est devenu rare, étant bien rodée dans le genre)

Quels livres réservez-vous ou faites-vous commander à la bibliothèque ?

Je n’ai fait ça qu’à l’époque où je rédigeais mon mémoire de Lettres, et où j’ai fait jouer le prêt inter-universitaire pour obtenir plus de bouquins sur Jean Giono, Virginia Woolf et Henry Miller.

Une mauvaise habitude livresque

J’en ai plusieurs, je ne suis pas très soigneuse. Mes pages se retrouvent souvent tachées de café, ont parfois écopé de brûlures de cigarettes, ou bien se sont trouvées imbibées d’huile de massage. Non, vous ne voulez pas savoir.

Que cherchez-vous en ce moment à la bibliothèque ?

Alors à strictement parler en ce moment, rien, mais j’y suis allée récemment en quête d’ouvrages sur le vaudou, à des fins de recherche à la fois pour une nouvelle en cours d’écriture sur Papa Legba, et la traduction des nouvelles de Henry S. Whitehead.

Préférez-vous lire un seul livre à la fois ou plusieurs à la fois ?

Je crois que la question de ce que je préfère n’a guère d’importance puisque quoi que j’y fasse, je me retrouve inévitablement à lire plusieurs livres à la fois :) Deux ou trois, en général, et ça peut aller jusqu’à cinq.

Est-ce que vos habitudes de lecture ont changé depuis que vous avez un blog ?

Vu que je parle assez peu de mes lectures, non, absolument pas.

Le livre le plus décevant que vous ayez lu cette année

Probablement Sorceleur, d’Andrzej Sapkowski qui a inspiré la célèbre saga de jeux vidéo The Witcher. Une écriture paresseuse et brouillonne, un sérieux problème de temps verbaux (à cause de la traduction ?), une intrigue décousue, un Géralt sans profondeur. (Géralt, c’est le sorceleur en question, pour ceux qui ne suivent pas).

Le livre que vous avez préféré cette année

Sans hésiter, Asunder, de David Gaider (encore non traduit). Pour ceux qui ne me connaissent pas ou peu, vous n’avez pas eu l’occasion de m’entendre chanter les louanges de David Gaider, je précise donc qu’il s’agit du scénariste principal de la série Dragon Age, une saga de jeux vidéo développée par Bioware. David Gaider est aussi un écrivain de talent, qui a notamment publié trois romans reprenant l’univers et l’intrigue des jeux. Asunder est le troisième, le plus abouti. Il se situe juste avant Dragon Age: Inquisition et traite de la guerre entre les mages et les templiers et de la véritable nature de Cole, un personnage important dans le jeu cité.

Quel est l’endroit où vous préférez lire ?

Sous ma couette :)

Pouvez-vous lire dans les transports en commun ?

La plupart du temps, oui, mais j’ai tendance à me laisser distraire facilement alors ce n’est pas forcément quelque chose que j’aime beaucoup faire.

Cornez-vous vos livres ?

Comme je l’ai dit je ne suis pas très soigneuse, mais ça, non. Pas plus que je n’écris au stylo ou n’utilise un surligneur :)

Écrivez-vous dans les marges ?

Au crayon à papier, oui, souvent.

Qu’est-ce qui vous fait aimer un livre ?

Le fait de me sentir désarmée, secouée. Quand je ne trouve pas les mots pour en parler. Quand le style et les idées sont assez puissants pour que j’aie besoin d’une période de délayage pour diminuer son influence sur mes propres idées et ma façon d’écrire.

Qu’est-ce qui va faire que vous allez conseiller un livre ?

L’intérêt et le plaisir que j’estime qu’il pourra susciter chez autrui… Ou bien ma certitude absolue qu’il s’agit d’un livre que tout le monde DOIT lire :)

Votre genre favori

Fantastique/épouvante (sans blague ?!)

Citez un cas où l’effet de mode a détruit votre rapport à un livre

Détruit, non, jamais.

Êtes-vous souvent d’accord avec les critiques ?

Comme Nathalie, je n’en lis pas ou peu…

Que ressentez-vous quand vous donnez un avis négatif sur un livre ?

De l’agacement, souvent. Il y a tellement de bons auteurs, de talents inconnus, et on persiste à publier des trucs écrits avec les pieds, c’est frustrant.

Le livre le plus intimidant que vous ayez lu

Il s’agit plutôt d’un livre que je n’ai pas encore lu. Ulysse, de James Joyce, attend toujours patiemment dans ma bibliothèque. Mais en fait, je ne suis pas sure d’oser l’ouvrir un jour.

Nombre de livres empruntés à la bibliothèque que vous avez chez vous, en général

Je vais assez peu à la bibliothèque… j’achète beaucoup de livres… en format papier ou numérique, j’ai déjà un bon approvisionnement, que je n’ai pas encore lu.

Personnage fictif préféré

Le premier qui me vient à l’esprit, c’est Elric de Melniboné, héros du Cycle d’Elric de Michæl Moorcock. Parce que c’est un héros tragique, cruel, fier, et faible. Je pense aussi à Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, un hédoniste passionné et un peu désespéré qui cherche toujours à sublimer la moindre expérience.

Méchant fictif préféré

Il s’agit plutôt d’un duo, le père et sa fille meurtriers dans 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal. Ils sont fascinants par leur folie et leurs ambiguïtés.

Les livres que vous emmèneriez en vacances

Rien de mieux qu’un bon Stephen King :)

La plus grosse somme d’argent que vous ayez dépensé dans une librairie

Je pense que ça devait avoisiner les 80 euros.

Est-ce que vous aimez garder vos livres bien rangés ?

Pas spécialement, non. En fait, j’ai une conception assez personnelle et assez graphique du rangement. Outre le fait que j’aime assez ranger par genre ou par époque, je dispose mes bouquins de sorte que leurs couleurs, leurs formats et leurs matières s’accordent d’une manière qui me plaît :)

Y a-t-il des livres que vous évitez ?

Les pseudo-romances pseudo-érotiques du genre dont je parle dans ce billet, ou les médiocrités pondues par des écrivains très clichés dans leur façon d’écrire, comme ceux cités par Nath.

Citez un livre qui vous a rendu furieux(se)

De nombreux livres m’ont sans doute agacée, mais furieuse, non, là, je ne vois pas :)

Un livre que vous ne vous attendiez pas à aimer

Le Procès, de Franz Kafka. J’avais lu auparavant Le Château, que j’avais trouvé d’un ennui mortel. Mais je dois dire que mon prof de littérature de terminale et l’adaptation cinématographique d’Orson Wells ne sont pas pour rien dans cette petite révélation littéraire :)

Votre petit plaisir littéraire

Un thriller au suspense insoutenable qui se lit en une nuit, du style les bons Franck Thilliez.