Journal d’écriture

« Travail » et écriture (et création artistique en général)

L’idée de cet article – bien que la question me soit familière – m’est venue en regardant l’émission On n’demande qu’à en rire* sur France 2, où des humoristes débutants viennent faire un sketch et sont notés à la fois par le public et par un jury de professionnels. L’idée est de donner un coup de pouce à leur carrière et de les aider à progresser. Bref, dans cette émission, j‘ai souvent entendu les jurys dire « il y a du travail », ou au contraire, « il n’y a pas de travail ». Parfois c’est pertinent, mais dans une grande partie des cas, il me semble que l’appréciation est à côté de la plaque. Tout simplement parce que ce qu’on appelle « travail » n’est pas une notion univoque.

En création artistique, il ne suffit pas de le vouloir, il ne suffit pas de se motiver et de se donner de la peine. Sinon les plus bosseurs seraient tous des De Vinci. Mais ça ne marche pas comme ça. Il ne suffit pas de « travailler ». Et pire, non seulement il ne suffit pas de travailler au sens commun du terme : dans le cas de l’émission citée en exemple, réfléchir, écrire, répéter, prendre des conseils, corriger, etc ; mais le sens commun du terme « travail » ne suffit pas à couvrir toute la réalité du processus artistique.

Il y a un facteur majeur que toute la motivation et le sérieux du monde ne parviendront pas à changer : le temps. Et je ne parle pas des heures passées à trimer, ces heures où l’on fait quelque chose. Tout simplement parce qu’une grosse partie du processus se déroule inconsciemment. Personne n’a la moindre maîtrise sur ce travail de l’inconscient, ni ne saisit très bien comment ça marche. Pendant qu’on « ne travaille pas », apparemment il se passe beaucoup de choses là-haut, sous la surface, derrière le vernis des pensées conscientes. Il s’agit d’un temps indispensable de maturation. C’est de ce processus que viennent les « bonnes idées ».

Mais ces « bonnes idées » ne proviennent-elles pas également de l’inspiration ?

J’ai une théorie un peu quantique à ce sujet : une partie de ce qu’on appelle « inspiration » est du travail, et une partie de ce qu’on appelle « travail » est de l’inspiration. Les idées – on demande souvent à un écrivain où il va les chercher – se rencontrent par un semblant de hasard, au terme d’un itinéraire labyrinthique apparemment sans queue ni tête. S’il est vrai que rien n’a de sens, l’inverse est tout aussi juste. Je veux dire par-là que dans la vie quotidienne, ce ne sont pas forcément les choses qu’on a remarquées, auxquelles on a prêté attention, qui vont prendre de l’importance ou donner naissance à quelque chose dans l’inconscient. Le processus de création est quelque chose qui se vit beaucoup plus qu’il ne se comprend, et qui s’appréhende… avec le temps.

Cette notion de temps doit également être reliée à celle de la progression : pour progresser, on doit travailler, oui, mais on doit aussi tout simplement vivre. C’est ce vécu, cette expérience, développe des aptitudes que tout le travail du monde, à court terme, n’a pas le pouvoir d’améliorer.

Ce débat me semble rejoindre la notion de « volonté » évoquée précédemment par don Juan dans Voir de Carlos Castaneda. Curieusement, je commence à comprendre la volonté comme quelque chose qui a tout à voir avec le pouvoir, et pas grand-chose avec le vouloir. Peut-être s’agit-il d’un problème de traduction (j’avoue ignorer si don Juan s’adresse à Castaneda en espagnol, et même si c’est le cas, s’il a choisi le bon terme, d’autant plus que je ne suis pas encore sure de bien saisir ce que recouvre le concept de pouvoir dans la pensée de don Juan).

En effet la volonté est une force qui me semble profondément obscure. Qui se développe dans les ténèbres, parallèlement à la vie. Qui est, en dépit de notre complaisance, comme le dirait don Juan. Il  disait que la volonté permet à un sorcier de passer à travers un mur. Je crois que c’est elle qui permet à l’artiste de créer, au-delà du travail et de l’inspiration.

Alors oui, il faut travailler, mais pas travailler bêtement. Il faut travailler de tout son cœur. Mais par-dessus tout, il faut être patient, terriblement patient. Il faut être attentif aux choses insignifiantes, laisser l’inconscient faire son travail, et faire une grande place dans sa vie, dans son quotidien, au hasard et à l’intuition.

 

* Je vous invite à jeter un oeil à cette émission, parce que parfois, on y rigole bien. Comme ici :

Sublime et hiérarchie des arts, Part II

[avec du metal celtique qui colle bien au sentiment de renaissance et de vitalité qui circule dans l’air avec le printemps…]

Après le billet de Kalys, j’ai continué à réfléchir – plus posément – à cette histoire de sublime. Comme souvent, cela s’exprime un peu en forme de journal d’écriture, tandis que je travaille sur mon roman, La Saison sombre.

Je suis presque au bout de mon premier chapitre. Il faut penser concrètement à la suite, à ce qui peut se produire, découler des éléments mis en place dans le premier. Si j’avais tendance à ne pas croire à mon histoire dans le premier roman, je pense que c’est en partie parce qu’elle était inachevée, brouillonne, vraiment trop incertaine et lacunaire. Maintenant, je veux suivre des pistes plus claires, et corriger la tendance au fur et à mesure, et non pas en arrivant à la fin du récit, car ça laisse des traces perceptibles, comme je l’apprends de mes lecteurs;
Et surtout, je veux continuer à prendre un réel plaisir en écrivant cette histoire, et je pense que ça passe par un peu de planification. Pour me donner des directions. Et ensuite, j’explore.
Ce travail revient entre autre à la nécessité de canaliser le désir brut et brutal d’écrire, pour que ce désir s’épanouisse et se développe au sein d’une trame cohérente, dans un cadre contraignant capable de faire jaillir le meilleur de moi-même. Forcément, les délimitations ont toujours quelque chose d’arbitraire, mais on en a besoin pour la cohérence, et quoi que j’y fasse, n’importe quelle forme artistique est cohérente et réfléchie, et donc dans une certaine mesure, intellectualisée, bornée. L’art n’est pas la religion. Même si l’émotion présidant à la nécessité incroyable de créer, à ce sentiment à la fois écrasant et libérateur, est dans mon expérience quelque chose qui tient entièrement et complètement à la mystique et à la foi.

Et je me dis que finalement, il n’existe pas de hiérarchie des arts, dans le sens où tous les créateurs sont dans la même galère : condamnés par une forme de nécessité intérieure à mettre en forme le chaos. Peut-être seulement que l’écriture représente la vocation la plus contradictoire, en cela que les mots par leur nature même semblent contredire l’impulsion, ils sont peut-être la forme la moins adaptée au désir, et pourtant, ils savent également créer des chemins et ouvrir des portes qu’aucune autre forme ne sait faire apparaître. Les mots sont de nature très subtile, et volatile. Mais parfois, parfois seulement, lorsque la magie opère, ils bâtissent un pont. Entre terre et ciel, néant et existence, entre la solitude et l’infini. Entre l’être et la trame. Inlassablement, les mots racontent ces milliards d’histoire qui rappellent autant qu’elles révèlent ce que nous sommes, ce que nous avons été, et probablement aussi ce que nous serons.

PS : et je dois en partie remercier Clive Barker et Weaveworld pour m’avoir aidé à me réconcilier avec les mots :)

Sublime et art (et surtout cinéma)

Mes pages blanches où le curseur clignote avec une régularité obsessionnelle sont mon arène, mon ring, mon champ de bataille. J’y livre mes combats, et je vous assure que sur le moment, ils ont tout d’un duel à mort. Ce sont les toiles vierges de mes insomnies, l’écran noir de mes nuits blanches, comme aurait dit Nougaro. Ce sont comme des livres de prières dont on aurait effacé tout le contenu. Mes déserts, mes abîmes. Le drame, c’est que ce qui est si cruel à écrire n’est jamais à la hauteur de l’impulsion, de la raison pour laquelle on crée. C’est du moins l’impression tenace que j’ai. Même si, avec le temps, j’ai la sensation de polir mes mots davantage, et surtout, peu à peu, d’approcher de l’essentiel. En gommant les fioritures, autant de béquilles de l’écrivain hésitant.

J’ai fait un mémoire sur le sublime, et l’une des choses qu’il m’a appris, c’est que le sublime est simple. Brut, brutal, sans artifices. C’est la chose la plus compliquée et la plus aisée du monde. Il surgit quand on ne s’y attend pas. Car au fond, c’est ce que j’ai toujours recherché. Transmettre le sublime. Autrement dit, transmettre ce que je vis lorsque j’écris, dans ce que j’écris. C’est une recherche de la pureté, en somme, c’est pourquoi je ne cesse de comparer la quête esthétique à une quête spirituelle. Tant d’oeuvres ont su me transmettre cette immédiateté, m’ont communiqué cette violence instinctive, magnifique, qui ravage autant qu’elle ravit… C’est cela, que je cherche.

Je pense en réalité que le sublime dans l’art est extrêmement travaillé, et fruit d’immenses efforts, et de beaucoup d’acharnement et de persévérance.
Le truc, c’est quand il surgit enfin, ce travail ne se voit pas. Il arrive comme une évidence, et il suscite la jalousie des autres créateurs. Précisément parce qu’il paraît si simple.
J’ai envie de donner en vrac des noms d’oeuvres où j’ai éprouvé ce sublime comme une révélation brutale et évidente, quelque chose dont la violence lumineuse m’a tout simplement bouleversée.

Et je crois que je ne vais parler que des films, parce que je crois, au fond, qu’en tant qu’oeuvre d’art totale (histoire, image, musique), cela reste finalement le genre qui me bouleverse le plus (ironique, quand ma raison de vivre est l’écriture, n’est-ce pas). Avec mes scènes préférées à chaque fois.

Le Cercle des Poètes disparus


Les Noces rebelles.


La Vie de David Gale (attention spoiler – et en espagnol parce qu’il y avait que ça :))


Holy smoke

Et dans un tout autre genre :
The Dark Knight


Lords of the Rings (sérieusement avec toute ma naïveté, c’est pour moi une des plus belles scènes jamais tournées, et la musique…)

Je dois également ajouter un film qui pour moi est un trésor du cinéma :
Once upon a time in the West (spoiler aussi, dois-je le préciser…) (et merci encore Papa de me l’avoir fait découvrir…) Pour moi l’une des scènes les plus intenses du cinéma, parce que tout en retenue, tout est dans le cinéma, la manière de faire, j’adore ce silence…. (au point de vue des dialogues, je veux dire, parce que pour la musique, c’est mon morceau préféré parmi les compositions d’Ennio Morricone)

Voilà donc, je rêve de ces scènes chaque fois que j’écris…
Jusqu’ici, très peu de livres m’ont à ce point bouleversée, et Lisey’s Story de Stephen King demeure l’un des rares. Avec, entre autres, Le Royaume des Devins de Clive Barker.

PS : un dernier pour la route, parce que ce retour dans ma base de données cinématographique m’a donné des idées :

Losing my religion – again!

Petite précision : j’ai beaucoup hésité à poster ce billet ici. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mais je crois qu’il faut assumer qui l’on est, le plus possible. Éviter de trop diviser sa vie sous peine de voir éclore de multiples personnalités qui cohabitent mal. Alors oui, c’est un billet très personnel. Mais après tout, je ne fais pas autre chose lorsque j’écris de la fiction, ce ne sont que les noms et les situations qui changent. Dans la vie comme dans l’art, j’essaie désormais de m’en tenir au précepte de King : dire la vérité. C’est moi, et ça le restera quels que soient mes différents statuts sociaux. J’éprouve le besoin de réunifier tout cela. L’être humain est un feuillage, disait Giono. Ça suffit, les ruptures en tous sens. Je suis à la recherche d’harmonie. Et vous ?

 

*

 

Le ciel est d’un vaste gris et la pluie ne cesse de tomber. J’ignore presque tout de moi et du reste. Je ne sais pas ce que me veut le monde, et vice versa.

Je lutte contre le froid et l’ennui, contre l’effroi et la nuit aussi.

J’ai l’impression d’être une pute démaquillée à cinq heures du matin qui se retrouve toute seule sur le trottoir.

J’ai l’impression d’avoir mis un bazar incroyable dans mes affaires comme un enfant capricieux, et de me retrouver assise au milieu du chaos à me demander combien d’années il va me falloir pour tout ranger.

J’ai l’impression d’avoir décidé de prendre un vol pour la Lune et d’hésiter en chemin, prisonnière dans ma minuscule capsule, et de regarder par le hublot la Terre qui s’éloigne.

J’ai l’impression d’avoir dix ans et d’avoir mis les fringues trop grandes de ma grande sœur.

J’ai l’impression d’avoir embrassé un garçon sans savoir si je l’aimais vraiment.

J’ai l’impression d’avoir vu un concert que j’attendais depuis des mois et d’en sortir déçue.

J’ai l’impression d’écrire une histoire qui ne raconte rien.

De m’être rasé la tête.

D’aller au collège de nouveau.

D’offrir un cadeau qui ne plaît pas.

 

J’ai l’impression de peiner sur un problème de mathématique, de calculer des probabilités. De gommer des phrases mal faites. De parler une langue étrangère. J’ai l’impression de me promener toute nue dans une galerie des glaces. J’ai l’impression d’enterrer des talismans et des tabous. De faire de la magie noire. De cette sorte insidieuse et perverse pour laquelle il y a toujours un prix à payer.

 

J’ai l’impression de me trouver derrière une porte fermée. La gorge nouée, la bouche sèche, le sang qui bat dans mes tempes. Comme si de l’autre côté, Dieu lui-même m’attendait, assis derrière son imposant bureau de chêne. Je suis dans un vestibule noir, et le silence est si compact que ma respiration le remplit tout entier d’accents tremblotants comme un vent qui hésite à se lever. Comme des mots que l’on ne parvient pas à prononcer. Tous ces soupirs et silences qui ont remplacé ce qu’on avait prévu de dire.

 

Et pendant que cette porte muette me dévisage en se marrant, j’ai le cœur serré, contracté sous le poids d’un chagrin que j’ai traîné toute ma vie, sous le poids aussi d’une joie que j’ai éprouvé toute ma vie, sous le poids d’un désir qui ne trouve pas le moyen de sortir de mon corps.

 

Et pendant que j’attends d’avoir le courage d’ouvrir la porte, je vois ma vie défiler.

J’ai ce sentiment de fin qui me poursuit, jour après jour.

À mon avis, la mort pense à moi.

C’est ce qu’on veut dire, je crois, quand on dit que « quelqu’un marche sur votre tombe ».

 

Je ne sais même plus ce qui m’arrive, et comme toujours une seule chose m’évite l’abysse qui guette dans toutes les minuscules fêlures invisibles du quotidien : que j’ai encore le pouvoir de m’emparer de cette matière brute, et juste d’en faire quelque chose de beau.

C’est ma solution existentielle, elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est la seule que j’ai trouvée.

 

Jachère

Je traverse actuellement cette étrange période de « l’après ». J’ai terminé mon roman exactement le 24 décembre au soir et pour tout dire je garde un souvenir presque flou des dernières pages. J’ai décidé de n’y jeter aucun coup d’œil avant d’avoir eu un retour de ceux parmi mes amis qui se sont dévoués pour lire la chose (merci !). J’ai cette tentation qui revient me taquiner presque quotidiennement d’ouvrir le document contenant les trois cents pages et de me remettre à le lire, par curiosité, et par une sorte de narcissisme. La mémoire de ce que l’on a écrit est quelque chose de très volatil. Je sais en gros ce que j’ai fait, évidemment, mais j’ai envie de me relire comme si j’allais découvrir quelque chose de nouveau, comme si j’allais y percevoir quelque chose de ce qu’en percevront mes lecteurs.

Je ne le cache pas, je suis très impatiente d’avoir vos avis à ce sujet. Il y a des jours où je pense que c’est pas mal, et d’autres où il me semble que c’est gravement nul. C’est mon premier roman, il doit être bourré de défauts, mais j’espère au fond de moi que quelque chose de ce que j’ai voulu y faire passer transparaît. Une certaine intensité, un soupçon de beauté. Mais écrire est une entreprise très solitaire et je vous le redis à tous, sans vouloir vous mettre la pression : très honnêtement, et humblement, j’ai simplement besoin de vous (d’ailleurs cette multiplication d’adverbes est un bon exemple de ce que j’ai sans doute fait et qu’il ne faut pas faire). À quoi bon écrire si personne ne vous lit ? Il y a bien longtemps que j’ai dépassé le stade de l’écriture comme pur défouloir, sans quoi j’aurais été bien incapable d’écrire ces 300 pages. Mais je pense aussi qu’elles sont très « brut » et justement qu’elles manquent de travail en finesse, parce que j’ai écrit de nombreux passages sous le coup de l’intuition, de l’émotion très particulière qui vous force à écrire, quelque chose qui est incroyable à éprouver, mais dont le résultat, sur le long terme, peut peut-être laisser à désirer.

Je m’explique : je pense que nombre d’entre nous avons ce fantasme de créer de la pure beauté, de faire quelque chose de bouleversant, de sublime, d’un coup. D’une, ça ne se passe jamais ainsi pour la simple raison qu’à mon sens en matière de création il n’existe rien d’absolument spontané (parce que tout a été longuement mûri inconsciemment), mais aussi parce que nos plus belles fulgurances peuvent être au meilleur des cas magnifiques en tant que telles, mais elles ne s’intégreront pas à l’ensemble de l’œuvre que l’on s’échine à créer sans un long travail parfois fastidieux d’articulation et de réajustements. Je trouve personnellement que c’est une chose très frustrante. Mais force m’est d’admettre que la beauté d’un roman tient à son ensemble, et non à des passages. D’ailleurs chez nos grands écrivains français, n’en déplaise à l’Académie, c’est précisément le reproche que je ferais à leur œuvre. Là tout de suite, je pense immédiatement à Chateaubriand et à Marcel Proust. Ce dernier m’a particulièrement marquée par des passages sublimes, d’une poésie extrême, par sa délicatesse, sa subtilité, sa finesse, sa sensibilité. Mais allez vous tartiner la Recherche, bourrée d’anecdotes niaises. Je suis partisane d’un « best-of » de la Recherche, oui parfaitement, je n’ai pas peur de le dire. Comme on le disait précédemment pour le Hobbit, Monsieur Proust a péché par orgueil. Il a écrit un truc incroyablement narcissique plein de pathétiques aventures et de nombreux aspects pathologiques qui rappellent Rousseau (fantasmes inavouables, confessions indésirables du genre je ne peux pas me passer de ma maman). Et en même temps, dans la même putain d’œuvre, dilué entre ses niaiseries (qui oserait écrire « faire catleya » en substitut à « faire l’amour » ?? [les catleyas sont des fleurs dont sa fiancée porte des motifs à son chemisier]) Monsieur Proust écrit de belles envolées lyriques, cependant plus comparables aux fulgurances d’un journal, ou même de ce qu’on appellerait aujourd’hui un blog, qu’au roman. Ce n’était pas le genre de gars à savoir raconter une histoire. Plus passionné, plus « authentique », en un sens, Chateaubriand me comble avec sa fougue :

« L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j’entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. »

Mais c’est mon côté incurablement romantique (et je précise, je me réfère bien au romantisme comme mouvement artistique, et non pas à des créations du genre « comédies romantiques », ou tout autre utilisation abusive du terme pour qualifier quelque chose de « fleur bleue »), je suppose.

Toujours est-il que, pour revenir au sujet initial, j’ai mis au monde une « chose » dont j’ignore tout. Pour moi, elle n’est qu’intentions. Et je ne sais pas si ces intentions se sont concrétisées ou non.

Et dans tous les cas, j’attends maintenant de refaire le plein, et je n’écris plus depuis plus d’un mois et demi. Je sais que quelque chose vient, mais je ne sais pas ce que c’est, ni comment ça se manifestera. C’est une période à la fois excitante et frustrante, à laquelle se mêlent des soupçons d’impatience. Dans ce processus, le temps est mon allié. Je dois faire preuve de patience. L’écriture pour moi est comme une relation amoureuse : on passe son temps inquiet, fébrile, et chaque jour, l’on doit vivre avec l’incertitude. Entre exaltation et mélancolie, la seule chose que l’on possède vraiment, c’est la certitude d’avoir fait le bon choix.