Problèmes de langues

Traduction et localisation

Encore novice en termes d’expérience dans la profession de traducteur, je me heurte en ce moment de plein fouet à une réalité du métier : la traduction est bien sœur jumelle de la localisation.

Pour mes lecteurs qui ne sont pas des traducteurs, la localisation est un processus d’adaptation par lequel on rend un texte compréhensible pour le public cible. Je connaissais déjà la localisation, parfois confondue avec la traduction en elle-même, mais n’ayant jamais été confrontée à des problèmes qui en relevaient, je n’avais pas saisi toute son importance. Sans localisation, une traduction peut manquer complètement son objectif : faire passer un texte d’une langue A à une langue B, en restant strictement fidèle au contenu, et, dans la mesure du possible, aux intentions du texte.

(Pour la question des intentions du texte, liée à celle de l’interprétation, je recommande aux personnes chatouillées par le désir de traduire et aux traducteurs de lire Umberto Eco, que je trouve extrêmement pertinent, humble, et pédagogue. Cf : Dire presque la même chose, Grasset, 2007. Ce livre m’a beaucoup inspirée durant la rédaction de mon mémoire de fin d’études de traduction.)

Or, pour retranscrire fidèlement un contenu, on ne peut pas se contenter de trouver des mots en langue B qui correspondent à la langue A. Ceci parce qu’une langue recouvre des concepts et des réalités culturelles qui peuvent tout à fait n’appartenir qu’à leur pays ou leur aire linguistique d’origine. Et c’est bien là le problème auquel je me heurte : on m’a demandé de traduire un document créé pour un public américain (USA), et le travail de localisation n’a pas été fait. Je précise qu’on m’a bien confié une traduction, on ne m’a pas demandé de localiser. Si cela devait se faire, je devrais réécrire une partie du document. En effet, il s’agit de phrases qui doivent être rentrées dans un logiciel conçu pour les personnes incapables de parler pour quelque raison que ce soit. Le logiciel fonctionne avec des symboles : lorsque la personne appuie sur le symbole, l’appareil dit la phrase. Alors je me retrouve avec des dizaines de phrases à propos de baseball, sport éminemment populaire aux États-Unis certes, mais qu’on m’explique la pertinence de ces phrases en France ?! Il faudrait probablement remplacer toutes ces phrases par d’autres qui parleraient… de foot !

Le problème se renouvelle avec la gastronomie : moi, je suis contente, j’apprends plein de choses sur la cuisine américaine, mais personne en France n’aura l’occasion de demander pour le dîner un « chicken and biscuits », des « curly fries », des « chicken rings » ou des « French toast sticks », à moins qu’il ne se trouve dans un restaurant spécialisé… Je peux toujours traduire : poulet aux biscuits, frites ondulées, anneaux de poulet, et bâtonnets de pain grillé, mais vous conviendrez que l’on commence doucement à frôler le surréalisme – ou les menus loufoques dans les bouquins de Bret Easton Ellis.

Pire encore, on me demande traduire : « I always watch the news on CNN ». ça m’étonnerait que ce soit le cas de beaucoup de gens ici, et je n’ai aucune instruction : dois-je remplacer CNN par France Télévision ? Mais CNN n’est même pas une chaîne publique ! Sachant que c’est de l’info continue, je fais de la pub à qui ? À BFM TV ? À I-Télé ? En plus, je ne sais même pas si ça serait légal !

Une autre anecdote : « Do you accept this insurance? » J’ai mis un temps à comprendre. Mais oui, c’est parce que certaines assurances ne fonctionnent qu’avec leurs partenaires, aussi on peut se retrouver dans le cas où vos soins ne seront pas remboursés dans l’établissement où vous vous rendez, parce qu’il n’a pas de partenariat avec votre assurance ! Une nouvelle fois, la question n’a tout simplement pas lieu d’être en France !  Vous imaginez ? « Bonjour, vous prenez des patients de la MACIF ? » « Est-ce que les malades assurés chez la MAIF peuvent être soignés chez vous ? » En France, là encore, c’est du surréalisme.

Du coup, je m’amuse bien, je ricane, mais j’apprends également beaucoup de choses, d’expressions courantes et de coutumes et habitudes culturelles qui me ravissent par leur exotisme :) ça paraît un peu cynique dit comme ça, mais que l’on se rassure : je n’ai pas choisi l’anglais par hasard, et je rêve toujours d’aller aux États-Unis, et c’est pour cette raison que traduire ce genre de document me procure un réel plaisir (même si c’est également très usant et cela nécessite énormément de concentration).

Les langues vivantes sont des sauvages

Une langue est vivante dans bien des aspects. Elle est vivante parce qu’elle est parlée, bien évidemment, mais également parce qu’elle est littéralement éprouvée comme telle par l’apprenant, comme diraient les profs. Elle se rebelle, elle est rétive, elle ne laisse pas apprivoiser si facilement. La domestiquer demande patience, persévérance, et un petit quelque chose d’autre :

« The hardest thing about learning a language is that, at its core, it is black magic. No one can tell you when, where or how you will crossover–some people will even tell you that no such crossover exists. The only answer is to put one foot in front of the other, to keep walking, to understand that the way is up. The only answer is a resource which many of us have long ago discarded. C’est à dire, faith. »

L’expérience de cet Américain à Paris m’a beaucoup touchée. Et c’est encore plus difficile pour lui, qui en est à sa première langue étrangère. Et ça fait plaisir de voir un anglophone prendre la peine d’apprendre une langue étrangère, d’ailleurs. Et puis, son récit m’a rappelé combien il est difficile de se trouver en exil linguistique, et à quel point on se rapproche presque instinctivement de ceux qui parlent notre langue. L’exil linguistique créé du manque, et il est encore l’occasion d’apprécier plus encore sa langue maternelle, qui, je crois, restera toujours inégalée (quelle qu’elle soit, c’est un truc personnel).

Personnellement, je suis en train d’apprendre ma troisième langue. Chaque apprentissage est différent. J’ai commencé à apprendre l’anglais au lycée, puis de façon approfondie à la fac. J’ai méprisé l’apprentissage de l’espagnol au lycée et fait le strict minimum, toutefois suffisant pour satisfaire aux standards très bas pour obtenir la moyenne avec la deuxième langue au bac. J’ai un peu stagné à la fac puis, prise de panique en réalisant que j’en avais besoin pour accéder à mon master traduction, j’ai donné un coup d’accélérateur et tout repris depuis la base. Je suis tombée amoureuse de l’anglais avec le temps, avec son histoire et sa littérature, auxquelles mon cursus universitaire me donnait largement accès. Et aussi grâce aux séries et au cinéma. J’ai appris à aimer l’espagnol de même, en m’intéressant à la culture de l’Espagne, à ses œuvres, à sa sensibilité propre. Mais je reste encore une demi-étrangère à cette langue, avec laquelle je ne suis pas autant en contact que je le voudrais, mais j’y travaille.

Et maintenant, je commence le néerlandais, avec lequel j’espère nouer une relation durable et prospère. Une partie de ma famille est néerlandaise, j’espère que cela pourra aider. Ayant fait au préalable une incursion préalable dans l’apprentissage de la langue de Goethe, j’ai trouvé mes débuts grandement facilités.

Une autre chose avec les langues vivantes, c’est qu’elles sont aussi très voraces, et demandent une attention perpétuelle. Aussi, c’est presque tous les jours qu’il faut entrer en contact avec elle, en écrivant, écoutant, parlant, lisant. Et quand on le fait tout seul et qu’on jongle avec plusieurs langues, c’est loin d’être une tâche aisée.

Si vous êtes d’un assez bon niveau en espagnol et que vous souhaitez vous divertir en entretenant votre langue, je vous recommande :

— L’émission télévisée Intermedio, une sorte de Petit Journal à l’espagnole

— Les émissions de radio de Miguel Blanco sur le paranormal, le surnaturel, etc. C’est souvent intéressant.