Métier

Localisation jeux vidéo et financement participatif : Pillars of Eternity et Torment: Tides of Numenera

La localisation jeux vidéo, un travail d’amateur

Il y a quelques temps, je vous parlais d’un projet tombé à l’eau pour la localisation de Torment: Tides of Numenera, paru début 2017. Il s’agit d’un RPG à l’ancienne du style Baldur’s Gate, la forme vidéoludique  la plus proche du jeu de rôle avec papier/stylo/dés. On m’avait donc proposé de participer à la traduction, ou plus exactement, de réviser une traduction catastrophique. Pour cela, on me proposait des conditions de travail carrément inacceptables, que j’étais prête à accepter quand même, car j’avais très, très envie de travailler sur ce projet. J’étais censée être rémunérée 0,04 centimes du mot, et réviser les traductions à un rythme fou de 4000 mots/jour. Ces tarifs et ces quantités donnent un premier indice sur ce que les développeurs JV y connaissent en localisation : absolument rien. En effet, réviser une traduction catastrophique, c’est un boulot complexe, très gourmand en temps et en énergie. Demander des tarifs (déjà très bas) de relecture pour un tel travail, c’est du foutage de gueule. Réécrire (et non pas relire, j’insiste) toute une traduction au rythme de 4000 mots par jour, je vous le dis, c’est du travail d’esclave. Peu importe, je le voulais, ce job. Une semaine plus tard, mon contact (un travailleur indépendant, comme moi), m’a informée que la boîte avait trouvé moins cher. J’étais atterrée. Je me suis demandée dans quel pays à minuscule PIB ils avaient déniché des gens prêts à travailler pour moins que ça. Hier, j’ai enfin eu ma réponse.

tormentEn effet, un charmant couple d’amis à qui je fais de gros bisous m’a offert le jeu, et j’ai aussitôt commencé à y jouer (pas par esprit revanchard pour pouvoir le descendre, j’adore ce type de jeu et j’étais impatiente de voir ce que celui-ci valait). Il ne m’a fallu que quelques heures de jeu pour avoir la certitude que la traduction avait été faite par des amateurs. Et pour de la traduction amateur, c’est bien. Mais compte tenu du nombre de fautes (orthographe, accords, fautes de frappe), de l’aspect très calqué de la traduction (la phrase française suit religieusement la tournure de la phrase anglaise), et de certaines bizarreries de formulation, pour moi la question ne fait guère de doute.

À l’époque, j’avais déjà tiqué sur un jeu du même genre, et également financé par Kickstarter, que j’avais aussi adoré, Pillars of Eternity. Dans ce cas, la traduction était catastrophique et il a même été question de modder le jeu pour y apporter une traduction française corrigée, c’est dire (quand on voit le document de travail de ces bénévoles pleins d’entrain, on a déjà de la peine pour eux en constatant l’ampleur de la tâche). Ces deux exemples m’amènent à un constat qui me désole et m’agace tout à la fois : le volet traduction, dans le processus de production d’un jeu vidéo, est considéré comme accessoire par ces studios qui font appel au financement participatif. Ils ne prennent pas la peine de payer des professionnels, pensant peut-être que « n’importe qui peut le faire ». Peut-être croient-ils que la traduction, c’est remplacer un mot en langue A par un mot en langue B, et effectivement, dans ce cas, il suffit d’ouvrir son dictionnaire et de se mettre au boulot.

De l’importance du texte dans un RPG traditionnel

Je trouve ça d’autant plus ironique que dans les deux cas cités, on parle de jeux de rôle à l’ancienne, autant dire que le texte est au moins aussi important que l’environnement du jeu proprement dit. Une énorme partie de l’immersion se trouve là : on vous raconte plutôt qu’on vous montre. Vous rencontrez un personnage dont vous ne voyez que l’aspect général, le texte vous indique à quoi il ressemble précisément, la manière dont il s’exprime, ses tics, et même ce que votre personnage éprouve à son égard.  Dans ce genre de jeu, aimer lire, se plonger dans un univers complexe, prendre son temps, sont des prérequis. Le texte d’un RPG vidéoludique est l’équivalent du récit et des commentaires du maître du jeu quand on joue autour d’une table. De plus, des jeux comme Pillars of Eternity et Torment emploient une langue littéraire, parfois volontairement désuète, ornée de métaphores et d’expressions poétiques. Il s’agit donc d’un texte complexe, parfois épineux à traduire, qui demande une sensibilité littéraire en langue source comme en langue cible. Un traducteur technique suerait probablement sang et eau à s’attaquer à ce genre de texte :

pillars-of-eternity-textQuand la localisation passe par la case « on s’en fout on n’a pas de budget », on aboutit au mieux à un travail approximatif, à une qualité médiocre mais acceptable, comme c’est le cas pour Torment: Tides of Numenera. Au pire, on se retrouve avec des phrases boiteuses que l’on peine à déchiffrer, et des formulations troublantes : lit-on une expérimentation surréaliste ratée, ou essaie-t-on de nous immerger dans une atmosphère particulière ? Avec la quantité de texte recelée dans un jeu comme Pillars of Eternity, on finit par avoir envie de pleurer :

pillars-of-eternity-traduction

Financement participatif : pas de budget pour la localisation ?

La localisation, dans ce type de jeu vidéo où la narration passe essentiellement par le texte, est donc confiée à des traducteurs amateurs, quand bien même, et c’est là peut-être le plus ironique, les financements apportés grâce à Kickstarter dépassent largement le montant demandé à l’origineCe sont quatre millions de dollars que récolte Obsidian Entertainment, qui en espérait un seul.  Quant à Torment: Tides of Numenera, il dépasse le record établi par Pillars of Eternity, avec un objectif initial à peu près similaire. Vous avouerez qu’il est difficile de croire qu’il n’y avait pas de budget pour la traduction : j’en conclus donc que la localisation est considérée au mieux comme un bonus. Ce qui est un non-sens dans un jeu qui s’appuie à ce point sur le texte.

torment-tides-of-numeneraMais voilà, il semble que les studios de développement et les éditeurs ne soient pas les seuls à se foutre de la qualité de la traduction. J’ai bondi quand j’ai lu le test de Gamekult, qui nous explique que « le tout jouit d’une localisation française au top, bien loin des séances de Google Translate observées chez certains représentants récents dans le genre. » « Bien loin de Google Translate » ?!! Quand on part d’un standard aussi bas, la moindre tentative maladroite de traduction relève forcément du génie ! Une localisation « au top » ? Une traduction comportant des fautes, des écarts de niveau de langue, des formulations maladroites calquées de l’anglais, des incohérences dans les choix de traduction (on passe par exemple allègrement du « vous » au « tu »), c’est ça, le « top » ? C’est malheureux, mais si le niveau d’exigence est bas, on voit effectivement mal pourquoi les studios s’embêteraient à payer des professionnels.

*

Je conclus avec un instant promo : si vous voulez jouer à un jeu traduit par une professionnelle, c’est-à-dire : moi :) , vous le pourrez d’ici la fin de l’année avec Outreach, un jeu d’aventure spatiale à la première personne où l’on incarne un cosmonaute enquêtant dans une station spatiale russe, dont l’équipage a mystérieusement disparu, dans un contexte de guerre froide. Une intrigue bien ficelée, une atmosphère inquiétante, ce premier jeu des studios britanniques Gambitious me paraît prometteur !

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Quoi de neuf ? Dernières traductions et actualités

Juste un petit billet pour vous dire ce qui se passe.

Je suis en train de préparer un billet pour la catégorie Creepy Nights, où je vais continuer ma chronique du catalogue horreur de Netflix sous l’angle d’une problématique : la réception des films d’horreur pour les amateurs pas encore blasés mais bien rodés du genre.

Cependant, je peine à l’écrire non pas parce que c’est compliqué, mais parce que j’ai beaucoup à faire ces temps-ci. Mes employeurs indiens et californiens de Visual Data me mettent la pression pour traduire une série de documentaires massifs pour le compte de Netflix. J’ai déjà entamé un cycle de trois semaines de boulot 7/7j. De l’évolution d’homo sapiens à la Deuxième Guerre mondiale, j’apprends plein de choses passionnantes, et je vous invite d’ailleurs, pour les abonnés, à faire un tour dans la section « documentaires » de Netflix, qui s’agrandit à vue d’œil et pour laquelle j’ai pas mal travaillé ces derniers temps (notamment pour la traduction du documentaire sur les Rolling Stones Crossfire Hurricane et celui sur le personnage plus qu’étrange de John McAfee (Gringo, The Dangerous Life), créateur du premier antivirus au monde). Et non, ce n’est pas « corporate », Netflix n’est pas mon employeur, simplement, je suis fière de mon boulot, et je trouve ces documentaires réellement intéressants :) J’en ai aussi fait un sur Joe Cocker et sur Bruce Springsteen, pour les amateurs.

C'est pour ça que ça existe, les traducteurs professionnels.

C’est pour ça que ça existe, les traducteurs professionnels.

Notons d’ailleurs ceci : si je vous en parle ouvertement, c’est que j’en ai le droit. D’ordinaire, dans l’industrie de la traduction, on a l’habitude d’être des petites mains de l’ombre sous-payées qui n’ont même pas l’insigne honneur de revendiquer leurs propres traductions. Dans le monde de l’audiovisuel, les choses changent. La norme est devenue d’indiquer le nom du traducteur à la fin de la vidéo. J’ai été très surprise quand mon employeur me l’a annoncé : je suis habituée aux pas en arrière, pas aux avancées. Pour la première fois dans ma jeune carrière, je peux revendiquer ouvertement être l’auteure de ces traductions, alors je ne m’en prive pas. Sur ce même sujet, je prévois un article sur la localisation du jeu Torment: Tides of Numenera, mais pour cela, il faudrait que j’ai le temps d’y jouer, ça va donc devoir attendre. Pourquoi ? Parce qu’on m’a proposé de traduire ce jeu pour 0,04 € du mot, 4 500 mots par jour, avec cette précision apportée par mon collègue qui m’en parlait : « la trad est parfois à réécrire, parfois non. » Il s’agissait en fait de revoir une traduction complètement loupée, et je sais par expérience que ce genre de travail demande souvent plus de temps qu’une simple traduction. Autant vous dire qu’à ce rythme-là, à ce volume-là, avec une deadline d’un mois (sur un RPG old-school, autant dire la taille d’un roman en terme de texte), c’était payé une misère. Le projet a été annulé : ils ont trouvé moins cher. Ce genre de mésaventure dénote pour moi un profond malaise dans le métier, et j’aurai l’occasion de revenir là-dessus en temps voulu.

À côté des activités professionnelles prenantes, j’avance sur mon roman déjà vieux de presque un an, mais fort d’environ 130 pages et très loin de se terminer, et je m’adonne de nouveau aux plaisirs de la fan-fiction avec un yaoi à base de Fairy Tail que je publie ici (quatrième chapitre en cours d’écriture !). Et dans ce qu’il me reste de temps… je dors et je regarde Full Metal Alchimist… Et tout ça, c’est sans compter Mass Effect: Andromeda qui arrive dans quelques jours. Après, j’ai toujours le temps pour un café ou une petite mousse, pas d’inquiétudes ! J’espère que vous allez bien, en tout cas !

Edit du 21 mars : j’ai oublié de vous annoncer quelque chose qui me tenait à cœur. J’ai enfin pu lâcher l’un de mes employeurs chez qui je m’ennuyais depuis deux-trois ans à écrire des articles en rédaction web, payés une misère, grâce à la remontée fulgurante de mes revenus associée à mon travail en sous-titrage. J’ai passé mes trois premières années post-diplôme dans une grosse galère professionnelle et financière, jusqu’au point où j’ai très sérieusement envisagé la réorientation, et je rêvais de voir ce jour arriver. Comme quoi parfois, l’acharnement, ça paie.

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Travailler à domicile

Dans le même esprit que mon billet sur l’écriture, aujourd’hui j’aimerais parler du travail à domicile. Les avantages, les inconvénients, les difficultés rencontrées… Bref, une nouvelle fois, partager mon expérience sur le sujet !

L’organisation de la journée et les joies de l’improvisation

Les avantages du travail à la maison sont nombreux : personne ne fait les frais de votre mauvaise humeur le matin, vous pouvez travailler en pyjama, pas de patron pour vous surveiller… Quand on aime son chez-soi, on est heureux !
Mais pour moi, il y a un autre avantage de taille : pouvoir improviser. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’avoir envie d’aller me balader en plein milieu de la journée : je l’ai fait sans me poser de questions ! Car en ce qui concerne l’organisation de l’emploi du temps, je fais tout simplement ce que je veux. Avoir la possibilité de s’échapper, à presque n’importe quel moment, pour aller respirer l’air de la forêt et écouter la rivière s’écouler sans rien faire, à mes yeux, ça n’a pas de prix.
Cela dit, je ne suis pas un oiseau de nuit, je préfère les horaires « normaux ». Alors les heures non travaillées parce que je n’avais pas envie ou que j’avais autre chose à faire, je ne les reporte pas le soir, mais le week-end, ou le lendemain matin en commençant un peu plus tôt. Comme chacun sait, le travailleur indépendant est soumis à des lois extérieures, et doit parfois faire face à plusieurs semaines de chômage technique. Mais quand il y a du travail, je bosse en général six jours sur sept, et parfois sept jours sur sept. Je préfère travailler un peu tous les jours que beaucoup sur peu de jours. Comme je vis seule, ma pause-déjeuner se réduit au strict minimum, ce qui me fait gagner du temps. Je ne mange pas mal pour autant : ma technique, c’est de cuisiner plusieurs fois par semaine des plats prévus pour plusieurs repas.

Maintenir sa concentration

À la maison, c’est encore plus facile de se laisser distraire par les sirènes d’Internet, et notamment, dans mon cas, de Youtube… Paradoxalement, c’est de Youtube dont je me sers pour m’aider à me concentrer. Il y a peu, mon cher et tendre m’a fait découvrir quelque chose qui a changé ma vie : l’ambient noise. Je ne dis pas que ça marche pour tout le monde ! Mais pour moi, c’est magique. Les ambiances de vaisseaux spatiaux sont idéales, je trouve qu’elles ont un côté rassurant et enveloppant. Avoir l’impression de travailler à bord de l’Entreprise ou du Normandy, je vous assure, c’est chouette !

Sinon, il paraît que certains sont fascinés par le pouvoir du logiciel Focus@will, qui proposent différentes musiques d’ambiance censées s’accorder avec nos ondes cérébrales. J’ai essayé, mais je préfère l’ambiance du pont du Normandy… On est geek, ou on ne l’est pas ! 😉

L’isolement

Un réel danger guette les travailleurs indépendants, c’est l’isolement. Certaines personnes, dont je fais partie, aiment être seules et se passent plutôt bien de la compagnie des autres. Mais cela ne signifie pas qu’on est prêt à affronter la solide entière et totale. On a toujours besoin des autres. De nos amis proches aux simples connaissances, en passant par un bref échange de mots avec d’illustres inconnus, on a toujours besoin de contact humain. Quand on n’en bénéficie pas ou très peu pendant de longues périodes, on a tendance à se replier sur soi et à développer toutes sortes de pensées négatives. On tombe très vite dans un cercle vicieux. En effet, quand on n’a que soi dans sa vie, on devient auto-centré et cela entraîne toutes sortes de conséquences néfastes : on se met à exagérer les choses, on devient un peu parano, et surtout, on est putain de triste. C’est pourquoi certains travailleurs indépendants décident de louer des locaux pour travailler en compagnie d’autres freelance, histoire d’être dans la même pièce et d’avoir des gens avec qui discuter pendant la pause café, et aussi pour pouvoir s’entraider directement, au lieu de passer par les forums, réseaux sociaux ou mailing lists.
Pour ma part, j’entretiens des contacts virtuels avec des collègues et des amis, et j’ai changé de ville pour habiter plus près de ma sœur et de son compagnon, et pouvoir ainsi les voir plus souvent !

Faire face aux angoisses

Être travailleur indépendant, c’est accepter un rythme de travail pour le moins fluctuant et, comme j’y faisais allusion plus haut, à l’absence de travail. On est toujours dans l’incertitude, et quand on débute, c’est encore pire. Il faut du temps pour se constituer une petite réputation, et il faut être prêt à se battre sur une longue durée pour se constituer un portfolio digne de ce nom. Comment démarrer dans la traduction quand on n’a jamais rien traduit ? La plupart du temps, c’est un petit coup de pouce que quelqu’un vous donne. Ou un coup de chance. En rédaction, j’ai répondu à une annonce, et ça a fonctionné. Aujourd’hui, cette activité ne me rapporte pas suffisamment et je suis donc à la recherche d’une autre agence pour augmenter mon activité. Deux ans d’expérience, ça permet de donner quelque chose, une certaine garantie. Je ne sais pas si ça aidera, mais c’est en tout cas nettement plus facile d’écrire mes lettres de motivation que ça ne l’était au début, quand je n’avais pour moi que mes diplômes. Car de nos jours, les diplômes, c’est bien beau, mais les recruteurs ne jurent que par l’expérience… Or, la possibilité de faire des stages reste assez limitée par la durée de nos études et la place qu’elles y laissent. Pour ma part, une fois sortie du système éducatif, il était hors de question que je continue à faire des stages, plus ou moins légaux d’ailleurs. Mais je dois avouer avoir été plutôt surprise par l’hostilité du monde du travail. Tous ceux qui ont accumulé les refus polis – ou les postulations demeurées sans réponse – voient sans doute très bien ce que je veux dire. Je pensais avec une certaine naïveté que ma licence et mes deux masters seraient un atout… Cela fait deux ans et demi que je suis officiellement dans la vie active, et je ne suis plus du tout sûre que cela soit vraiment le cas. Soit on demande des gens hyper-spécialisés, soit il faut deux ans d’expérience dans le poste convoité. Et encore, on est mis en compétition avec tellement d’autres personnes que cela peut parfois sembler sans espoir !

En conclusion…

Être travailleur indépendant, ça tient à la fois du paradis et de l’enfer. Il faut impérativement aimer la solitude, savoir un minimum s’auto-réguler, et ne pas être trop inquiet de nature. Et avec les conditions du marché du travail actuel, la concurrence est rude, trop rude. D’un autre côté, c’est amusant, cela offre beaucoup de liberté, et c’est très pratique. Et confortable.
Mais quelles que soient vos conditions de travail…

Star-Trek-Meme-Spock

Écriture : avec ou sans méthode ?

«  J’écris pour voir ce que j’écris quand j’écris  »

Non, je ne vais pas vous faire un brief théorique sur les deux grandes tendances des écrivains et tout ce qu’il y a entre les deux  : l’approche structurale consistant à tout planifier, ou l’approche «  improvisation  » où l’histoire se déroule au fur et à mesure qu’on l’écrit. L’idée est plutôt de proposer des réflexions en vrac, dans une démarche empirique, et non pas donner un cours. Je propose simplement de vous parler de la façon dont je travaille, afin de partager mon expérience.

J’ai eu envie d’écrire ce billet en écoutant Agnès Desarthe parler de son nouveau roman, Ce Cœur changeant, qui a reçu le prix littéraire du Monde 2015. Cette dame se réclame de Marguerite Duras, qu’elle cite  : «  J’écris pour voir ce que j’écris quand j’écris  ». Ce à quoi le journaliste lui réplique qu’avec tout le respect qu’il doit à Duras, pour elle cela s’accompagnait de quelques bouteilles de rouge, et Desarthe de rétorquer «  À chacun ses méthodes  ». Cela m’a fait sourire, et je me suis dit que dans une certaine mesure, je pourrais reprendre les mots de Duras à mon compte.

À une époque, je m’étais pas mal intéressée aux différentes techniques d’écriture, convaincue (et je le suis toujours) qu’écrire, cela s’apprend. Mais si on me demandait maintenant de résumer ce que j’ai appris, je ne suis pas sûre que je saurais quoi dire  ! Alors, est-ce que je n’ai rien retenu  ? En fait, je crois plutôt que les outils d’écriture, qui peuvent poser problème au début, deviennent de plus en plus instinctifs, et surtout que l’écriture est quelque chose qui se vit avant d’être une chose qui s’analyse et se met en théorie.

L’écriture et/ou la vie

Lionel Davoust l’a dit  : pour écrire, il faut d’abord se connaître soi-même1. Et ça, c’est un processus qui peut prendre des années. J’écris des nouvelles depuis quinze ans, j’ai écrit une novella reprise et continuée pendant trois ans, puis tenté plusieurs fois l’aventure du roman, jamais vraiment satisfaite de ce que j’avais fait. L’un de mes romans est resté inachevé, un autre est en cours d’écriture. Et à chaque fois, j’aborde l’écriture au long cours d’une façon différente.

Pour le roman, je planifie, mais le strict minimum, sans quoi je m’ennuierais et je m’empêcherais de me surprendre au fur et à mesure. L’inconvénient de cette approche, c’est qu’elle oblige à retravailler le texte énormément, à corriger de multiples choses, revenir en arrière, rectifier des incohérences. Cela dit, il semble bien que ce soit ma méthode  : en traduction, je travaille de la même manière. Le premier jet sort vite  : je n’aime pas me poser un millier de questions qui cassent mon «  flow  », comme le disent mes collègues anglophones. Alors une fois le premier jet terminé, je reprends tous les points problématiques, effectue les recherches non essentielles (celles qui concernent une orthographe, la syntaxe, la terminologie…), je cisèle et reformule mes phrases. Une phrase qui m’embête peut être reformulée une dizaine de fois. Là encore, je préfère être dans l’action que dans la théorie  : je teste. Je choisis ensuite la formulation qui me semble la plus souple, la plus jolie, la plus idiomatique.

En écriture, c’est à peu près la même chose. Il m’arrive cependant aussi d’écrire très lentement, de passer une heure sur un paragraphe, parce que j’ai le sensation d’avoir quelque chose de très précis à écrire. Bien sûr, cela dépend de la nature de la scène concernée. Une scène érotique, par exemple, demande souvent beaucoup d’attention, parce que tout est dans le détail, le rythme, le choix des mots. C’est quelque chose qui demande beaucoup de précision, je trouve. De même pour une scène de combat. J’ai tendance à aller plus vite pour les dialogues, et pour les scènes de monologue intérieur, qui sont celles où je suis le plus à l’aise, car si je m’identifie suffisamment à mon personnage, j’écris alors comme si je rédigeais mon propre journal intime.

L’acte d’écriture est toujours un acte de synthèse. C’est le résumé d’une pensée, d’une émotion, d’une vision. C’est le produit final d’un travail inconscient d’une part, et d’un travail conscient de l’imagination d’autre part. Et là encore, je trouve la phrase de Duras pertinente  : pour ma part, de toute évidence, mon inconscient est un bosseur (il en faut bien un  !), et quand j’écris, je découvre le fruit de son dur labeur. Souvent, mon inconscient m’emmène dans une direction intéressante et inattendue, et c’est bien la raison pour laquelle je lui fais tellement confiance.

Mais l’inconscient a beau être puissant, il a besoin d’un coup de pouce. Je le nourris avec le plus de fictions possible, qu’elles soient littéraires, télévisuelles ou vidéoludiques. Il m’arrive également souvent de réfléchir à la trame narrative d’une œuvre et de l’analyser pour tenter de comprendre pourquoi elle fonctionne si bien ou au contraire, quelles sont les raisons pour lesquelles elle échoue à me donner un sentiment de satisfaction, ou à m’émouvoir.

Cette façon d’apprendre à écrire est sans doute comparable au fait d’améliorer son orthographe en lisant beaucoup  : on apprend par assimilation, à force de se confronter au texte. Et j’avoue que cette approche, finalement, me convient plutôt bien. Pendant longtemps, j’ai vécu mon rapport à l’écriture comme éminemment conflictuel  : pour moi, j’avais deux vies  : une «  normale  », et celle où j’écrivais. Agnès Desarthe relate la même expérience quand, dans son interview, elle parle du phénomène de «  transe  ». Aussi, pendant longtemps, pour moi l’enjeu a été de réconcilier l’art et la vie. Mais comme le disait Stephen King dans son livre Écritures, c’est l’art qui doit s’adapter à la vie, et non l’inverseJe n’entends pas par là que la création est soumise aux aléas de l’existence. Ce que je veux dire, c’est que chacun doit décider de la place qu’il accorde à la création dans sa vie quotidienne, et des modalités selon laquelle elle s’exprime. Plus d’excuses  : il faut déterminer, une fois pour toutes, à quel point on veut écrire. Tout comme, quand on se met en couple, on réfléchit aux modalités de la cohabitation, on établit des limites. L’écriture est comme une amante un peu envahissante  : c’est à vous de fixer les règles si vous voulez voir perdurer la relation. Ce qui importe, donc, c’est de trouver la méthode et la philosophie d’écriture qui correspond le mieux à sa façon d’être… et surtout à sa façon de vivre.

Les cartes mentales

Depuis peu, je me suis initiée à un autre moyen pour faire fleurir les idées et canaliser son imagination  : l’utilisation de la carte mentale (terme calqué sur l’anglais «  mind mapping  », à mon avis bien préférable à une expression absconse telle que «  carte heuristique  »). J’ai téléchargé le logiciel gratuit FreeMind, qui jusqu’ici m’apparaît comme un bon outil au service de la créativité. Par son côté malléable, aisément personnalisable, le logiciel permet de créer des schémas pour non seulement exposer ses idées, mais aussi les relier entre elles. Il paraît que ce genre de représentation mentale est bien plus utile que des listes, car le cerveau possède un modèle de pensée non linéaire. Là, on peut juxtaposer, empiler, construire en cascade, mettre en parallèle ou en opposition des idées. On peut plier la carte mentale à sa propre pensée, inutile que le voisin la comprenne. L’avantage, c’est qu’on peut réaliser un schéma qui nous parle vraiment, même si c’est incompréhensible ou pas très pertinent pour les autres. Nous, on s’y retrouve. Voilà un exemple du travail préparatoire que j’ai fait pour une nouvelle où je voulais faire apparaître la figure d’Odin, sans idée précise de scénario.

carte_mentale

Ce n’est pas forcément aussi bordélique  : ce genre d’outils fait uniquement ce que vous lui demandez. Moi, j’ai besoin de chaos pour m’y retrouver. J’ai besoin que ça fuse, qu’il y en ait partout. Mais cette représentation graphique me permet de visualiser d’un seul coup d’œil l’ensemble de mon désordre psychique, et c’est là sa force.

En conclusion

J’ai appris une chose vraiment essentielle au cours de ces années d’écriture  : il faut toujours, toujours prendre du plaisir. Rien ne doit être forcé, il faut s’amuser. Cela ne signifie pas que c’est toujours facile, mais la difficulté n’est pas forcément synonyme de souffrance, selon le point de vue, elle peut même être source de stimulation. Si je peux me permettre un conseil, n’écrivez que ce que vous aimez. Assumez, et n’essayez pas de plaire, ou de sortir de votre zone de confort juste parce que vous pensez que vous le devez. À mon avis, chaque histoire est par essence une aventure  : il n’y a pas de zone de confort, seulement un long chemin cabossé et sinueux qui croise à multiples reprises des carrefours sans indications.

 

1Si vous voulez vous renseigner sur les différentes techniques d’écriture, je vous recommande chaudement son blog  !

La littérature érotique à succès

Beaux gosses, BDSM et malbouffe littéraire

 

Il est jeune, beau, riche. Elle est jeune, belle, pas forcément riche, souvent naïve, et elle ne rêve que d’une chose : appartenir (l’inverse est rarement vrai) corps et âme à son bad boy d’amant. Ils lient une relation passionnelle, tumultueuse, charnelle, intense, et sexuellement plus ou moins classique.

Voilà ce qui pimente les lectures des jeunes filles, jeunes femmes, femmes mûres, et qui sait, peut-être des séniores aussi ! Je n’ai pas lu de statistiques sur la question, mais j’ai cru comprendre que le public cible tournait autour de la trentaine.

Je m’y suis intéressée parce que, sous ma casquette de rédactrice indépendante, on m’a demandé d’écrire un article sur quatre séries érotiques qui marchent du tonnerre. Et aussi parce que la littérature érotique, ça me botte. Alors voir ce qu’on en fait, ça m’énerve : ce qui pourrait se déguster comme un plat fin et subtil est représenté dans une très large mesure par de la grosse bouffe de fast-food. Du prêt à consommer sans saveur aussi lourdement chargé en clichés que les frites sur lesquelles un employé trop zélé a renversé la salière. Alors vous allez me dire, un petit hamburger bien gras de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Sauf quand les chaînes de restauration rapide commencent à supplanter les établissements qui servent de la bonne bouffe. Quand ils deviennent la norme. Et qu’est-ce qu’un best-seller, sinon le porte-étendard de la littérature dominante, le représentant adulé de la culture – et reflet de la pensée – de masse ?

 

Au commencement était Twilight

 

Bien sûr, il fallait s’en douter. Avec le succès fulgurant de 50 nuances de Grey, on allait forcément voir fleurir toute une palanquée de suiveurs. Mais le vrai responsable, ce n’est pas 50 nuances… Linksthesun a bien raison d’en faire une obsession : la racine du mal n’est autre que Twilight[1] ! Car 50 nuances de Grey est à l’origine une fan-fiction, et la série à succès de Christina Lauren, Beautiful, en est également une (Christina Lauren est en réalité une entité à deux têtes composée de Christina Hobbs et Lauren Billings). Il semble que Bella et Edward ont su captiver l’imagination de nombreuses auteures, et il est assez étonnant de voir que certaines de ces fan-fiction, publiées sur le net ou auto-publiées en e-books, ont connu un succès tel que les auteures ont été contactées par les éditeurs papier ! Ainsi, on assiste à la professionnalisation express d’auteures amateurs qui écrivaient probablement sans rêver de gloire. Dès lors, il n’y a aucune raison de s’étonner de la qualité discutable de la littérature qu’elles produisent « professionnellement »… puisque ce sont des auteures amateurs ! Loin de moi l’idée de critiquer l’écriture amateur, ce serait cracher dans la soupe, puisque je la pratique (et la fan-fiction aussi). Je constate juste un fait. Mais il y a pire ! Des auteures professionnelles, qui ont dans leurs bagages des dizaines de best-seller, écrivent elles aussi comme je le ferais si on me tirait du lit alors que j’étais en train de cuver un pack de bières. Ainsi, Maya Banks écrit :

« Soudain, il crispa les paupières.

—Tes yeux, Gabe, commanda-t-elle d’une voix suave, comme il l’avait fait si souvent par le passé. Je veux voir tes yeux quand tu jouis.

Aussitôt, il obéit, pupilles dilatées. Il serra les mâchoires mais ne se détourna pas.

—Tout ce que tu veux, ma belle, murmura-t-il.

Ces quelques mots faillirent lui faire perdre la tête, et elle sentit qu’elle l’inondait tant elle était excitée.

Avec un soupir d’ivresse, elle accéléra la cadence, entraînant Gabe avec elle jusqu’à ce qu’il en soit réduit à bafouiller des paroles inintelligibles, le regard fou. »[2]

(Comme je le disais à mon cher et tendre, j’ai également remarqué ailleurs une « voix chaloupée », un choix de mots très intéressant.)

Bon, d’accord, il y a le passage à la traduction. Trois possibilités méritent considération. 1) Le traducteur ou la traductrice est mauvais(e). 2) Le texte original est mauvais. 3) L’éditeur français a imposé une adaptation. Ce point me semble important. J’ignore la politique d’un éditeur comme Milady (une maison d’édition rattachée au plus gros éditeur de l’imaginaire français, Bragelonne, qui publiait à l’origine de la bit-lit mais qui ratisse aujourd’hui un un public aussi étendu que l’électorat de l’UMP ), qui édite Maya Banks dans la collection Romantica. Ou celle de Hugo & Cie, qui publie les sagas de Christina Lauren et de Katy Evans (Fight for love). Mais je connais celle d’Harlequin.

 

Les enjeux de la traduction de la littérature érotique : réécriture, clichés et stéréotypes

 

Quand j’étais en Master Traduction à Angers, Maïca Sanconi est venue nous parler de son expérience de traducrice aux éditions Harlequin. Ça a été très édifiant. Mme Sanconi nous a montré les extraits originaux en parallèle avec ses traductions, et nous avons constaté que tout ce qu’il y avait d’amusant, de déjanté, tout ce qui semblait relever de la touche personnelle de l’auteur avait été impitoyablement gommé, effacé. Malheureusement, je ne retrouve pas mes cours et je ne peux pas vous donner d’exemple. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que le travail qu’on demande aux traducteurs chez Harlequin, ce n’est pas de la simple traduction, mais de la réécriture. L’éditeur estime que son public-cible a certaines attentes et qu’il ne faut pas sortir du cadre qu’il considère comme étant la zone de confort des lectrices. Résultat : on aligne les clichés en restant dans la plus pure banalité.

Pourtant, le cliché, ou le stéréotype, a toute sa place en littérature, pourvu qu’on l’exploite correctement. Je m’explique : quand vous lisez un Maigret de Georges Simenon et que vous adorez cette série, vous éprouvez du plaisir à retrouver les stéréotypes qui lui sont propres. L’inspecteur bourru et peu loquace, les villes françaises sous la pluie, le chapitre d’explication finale où Maigret prend la parole et rabat le caquet à tous ses interlocuteurs en faisant la preuve de son esprit brillant tout en donnant au lecteur toutes les clés de l’enquête. Ces stéréotypes représentent à la fois les codes du roman policier à énigme, et ceux propres à la série des Maigret. Mais si vous répétez la même formule – sans la moindre subtilité, sans quasiment changer de personnage et de mise en scène – à tous les romans à énigme, le lecteur risque de s’ennuyer ferme. Si vous ne détournez pas les codes à l’avantage de votre intrigue, si vous les respectez scrupuleusement sans jamais chercher à jouer avec, vous ne produirez rien d’intéressant.

Alors oui, il y a toujours des gens pour acheter des romans Harlequin. Mais y en aurait-il moins si l’éditeur autorisait quelques fantaisies ? Franchement, je n’en suis pas si certaine.

Mais laissons-là ce débat et revenons-en à nos romans érotiques. Mise à part la qualité littéraire discutable, pourquoi me hérissé-je donc ? (c’était trop beau pour ne pas l’écrire 😉

Non mais t’as vu ce que tu lis ?[3]

 

Le milieu SM est en émoi, les féministes tournent de l’œil, les gens de bon sens doutent une énième fois du bien-fondé de la démocratie. Des bloggeuses parlent de personnages masculins « romantiques », « attachants », avouent « ne pas être choquées » par ce qu’elles ont lu. Certaines auraient peut-être besoin d’un shoot de lucidité. Je ne peux m’empêcher de tiquer lorsque je lis, à propos de la saga de Maya Banks toujours (À fleur de peau), un commentaire comme celui-ci : « J’ai tout de suite pensé à Cinquante Nuances avec le contrat, mais ça ne m’a pas gênée outre mesure car je pense que c’est une pratique courante dans ce milieu. » Le « contrat » en question est une invitation à la soumission totale. Dites-moi si je me trompe, mais il me semble qu’une relation sado-masochiste n’est pas basée sur un consentement définitif, d’où l’existence des mots de passe, des mots choisis parce qu’on ne risque pas de les crier par accident dans le feu de l’action (spéciale dédicace à Iron Bull de Dragon Age Inquisition ;). Une relation sado-maso ne peut fonctionner de façon saine et mature que dans la mesure où l’on respecte son partenaire. C’est un jeu sexuel, et PAS un mode de vie, et certainement pas un modèle sentimental, parce que si c’était le cas, le dominant serait clairement un dangereux narcissique… Je vous invite chaleureusement à lire cette chronique de Vivien Leigh à propos de Rush qui m’a beaucoup fait rire, et qui contrairement aux autres posts de blog sur le sujet montre sans ambages le véritable contenu du livre, décrit ailleurs comme une belle histoire d’amour.

 

Florilège

 

Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager des morceaux choisis, des extraits copiés-collés que j’ai trouvé sur ce blog[4], et que j’ai envoyés à mon chéri pour le faire rire, en espérant que cela vous divertisse de même :)

 

Beautiful player, Christina Lauren

– Mais que fais-tu?

Il fixe mes bras croisés sur ma poitrine.

– Mes seins me font mal. Je me demande comment font les garçons.

– Eh bien, nous n’avons pas…

Il ponctue ses paroles d’un geste vague vers ma poitrine.

– Oui, mais le reste? Par exemple, tu cours avec un caleçon?

Bordel de merde, que m’arrive-t-il ? Problème n°1 : je dis tout ce qui me passe par la tête.  Je n’ai jamais été très très subtile, et la présence de Will me perturbe assez pour m’empêcher de réfléchir avant d’ouvrir la bouche.

Il me regarde, l’air désorienté, et manque trébucher sur une racine.

– Quoi?

Je répète très distinctement.

– Un caleçon. Ou tu portes quelque chose de spécial pour empêcher tes parties de…

Un énorme éclat de rire m’interrompt, qui résonne dans le parc glacial et silencieux.

– Ciel.

– Je suis seulement curieuse.

– Ouais, pas de caleçons, répond-il après s’être repris. Ça bougerait trop là dessous. Particulièrement dans mon cas.

– Tu as trois couilles?

Il me lance un regard amusé.

– Puisque tu veux tout savoir, je porte un short de course. Conçu pour le confort des hommes.

– J’imagine que les filles ont de la chance. Rien qui… se balance. Tout est compact.

Nous arrivons sur un plat, nous ralentissons pour marcher un peu. Will éclate à nouveau de rire.

– J’ai remarqué.

– Tu es l’expert.

Il a l’air sceptique.

– Quoi ?

Mon cerveau essaie désespérément de m’empêcher d’aller jusqu’au bout de ma pensée. Trop tard.

– L’expert en … chattes. »

 

Fight for love, Katy Evans :

La foule devient dingue, appelant « Riptide ! Riptide ! » sans s’arrêter. Et puis le silence se fait comme si quelque chose d’indescriptible venait de se passer. J’ai a peine le temps de me demande pourquoi que j’entends des pas derrière moi. Une main attrape la mienne, des frissons me parcourent alors que je me retourne.

– Qu’est-ce que…

Je bredouille en avisant un torse d’homme puis, en relevant la tête, des yeux bleus qui brillent. Je perds le contrôle. Il est si près de moi que son odeur me fait l’effet d’un shoot d’adrénaline.

– Ton nom, murmure-t-il, haletant, ses yeux sauvages dans les miens.

– Euh… Brooke.

– Brooke comment ? dit-il sèchement.

Il a un magnétisme animal si puissant que ma voix se brise. Il a envahi mon espace,il est tout autour de moi, il m’absorbe, il prend mon oxygène et je n’arrive plus à contrôler les battements de mon cœur. Je suis là debout, tremblante malgré la chaleur, concentrée sur l’endroit de mon corps où il a posé sa main. Dans un effort surhumain je lève ma main libre et regarde Mélanie qui arrive derrière lui, les yeux écarquillés.

– C’est Brooke Dumas, dit-elle et elle donne joyeusement mon numéro de portable. À mon grand regret.

Ses lèvres se retroussent et il me regarde.

– Brooke Dumas…

Il a prononcé mon nom comme s’il le baisait, et devant Mel en plus. Alors que je sens sa langue s’enrouler autour de ces deux mots, que j’entends sa voix grave, le désir coule entre mes jambes. Ses yeux sont brûlants et j’ai le sentiment de lui appartenir. Personne ne m’avait jamais regardée comme ça avant.

Il fait un pas en avant, et sa main humide glisse sur ma nuque. Mon cœur bat la chamade quand je vois sa tête brune se baisser pour me donner un petit baiser sec sur mes lèvres. J’ai l’impression qu’il pose sa marque. Comme s’il me préparait pour quelque chose d’exceptionnel. Quelque chose qui pourrait à la fois changer et détruire ma vie.

 

Crossfire, Sylvia Day :

« – Votre relation a-t-elle été intensément sexuelle dès le début ? demanda-t-il.

– Nous sommes très attirés l’un par l’autre, acquiesçai-je.

– De toute évidence, commenta-t-il avec un gentil sourire. J’aimerais cependant discuter avec vous de l’éventualité d’une période d’abstinence pendant que nous…

– C’est absolument hors de question, l’interrompit Gideon. Je suggère que nous nous concentrions sur ce qui ne fonctionne pas sans éliminer l’une des rares choses qui fonctionnent.

– Je ne suis pas certain que cela fonctionne vraiment, Gideon, observa le Dr Petersen d’un ton égal. Pas comme cela le devrait.

Gideon cala la cheville sur le genou opposé et se carra dans le canapé – l’image même de l’inflexibilité.

– Docteur Petersen, déclara-t-il d’un ton grave, la seule façon que j’aurais de me retenir de toucher Eva serait de me donner la mort. Trouvez un autre moyen d’arranger les choses entre nous. »

 

Du coup, on lit quoi ?

 

C’est là où le bât blesse : bien qu’intéressée par le sujet, je ne m’y connais guère. Je peux cependant vous orienter vers les sagas de Laurell K. Hamilton. C’est de la bit-lit, donc du fantastique, oui, mais ce n’est pas la seule raison qui me fait apprécier les séries Anita Blake et Meredith Gentry. C’est intelligent, drôle, parfois cruel. Les rapports de force ne se réduisent pas à un homme (ou une femme) dans la position du dominant, qui fait exécuter le moindre de ses caprices au (à la) soumis(e). La saga des Anita Blake développe des rapports complexes entre les différents protagonistes, et aborde la question du pouvoir au sens large (dans la société, dans les relations humaines, entre les différents groupes aussi bien qu’entre les individus). La saga Meredith Gentry est un pur fantasme, mais bourré d’imagination et de situations cocasses. Le côté fantastique fonctionne ici comme un véritable outil, car il permet de créer des personnages hors du commun, et donc des expériences sexuelles plutôt exotiques (comme avec Sholto, le beau gosse à tentacules).

Si quelqu’un passe par là et a une bonne série ou un bon roman à me conseiller sans jeune fille naïve et bad boy plein aux as, je suis preneuse :)

 

 

Après tout ça, il me semble de bon ton d’écouter les maîtres de la reprise pop ironique :)

Become the citizen of the first global state of the universe! (yay!)

 

[1] Pour ceux qui, comme moi, ont toujours un doute sur la prononciation, Wordreference me confirme que c’est bien [twaïlaït] 😉

[2] J’ai trouvé cet extrait ici.

[3] Oui, encore une référence à Links, dont j’apprécie beaucoup la chaîne youtube 😉

[4] Si les auteures de ce blog viennent à me lire : je n’ai aucune intention de vous froisser. J’ai apprécié de lire vos chroniques, qui m’ont d’ailleurs été très utiles pour mon travail, merci !

Des projets, des logiciels, Albi et des peintres

Après un début d’année professionnellement glacial et personnellement lunaire (insérez ici le sens que vous souhaitez donner à cette expression), le temps s’adoucit et la vie aussi (et apparemment ça me rend poète).

Des nouvelles très bientôt concernant mes projets et mon actualité en traduction, mais il est encore un poil trop tôt pour en parler « officiellement » (je préfère avancer dans lesdits projets, et l’actualité n’est pas encore tout à fait d’actualité).

Alors je vais rester un peu plus triviale. Je me sens d’humeur légère, alors pas de « nourritures spirituelles », mais des trucs. Avec beaucoup de post-scriptum.

Atmosphère : j’écoute Trust, les Sex Pistols et les Ramones en buvant du bourbon.

 

Antidote. Le coup de foudre au premier regard. Le logiciel permet de visualiser facilement les diverses parties du discours, il analyse intelligemment la logique de la phrase, il suggère des choses, et repère toutes ses petites scories agaçantes comme les doubles espaces.

antidote

Ici, je lui ai demandé de surligner tous les adverbes pour vois s’il n’y avait pas trop de -ment.

 

L’application Kindle pour PC. Je suis fascinée par une fonction en particulier : en faisant un clic droit sur un mot, j’obtiens directement la définition du dictionnaire ! Immensément pratique pour les textes en anglais. Et moi qui suis une lectrice n’utilisant pas de marque-pages et perdant systématiquement ses marque-pages, ici l’application s’en souvient à ma place. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est cool.

 

La semaine dernière, j’étais à Albi pour la Semaine de l’édition organisée par les bénévoles du Frigo (ainsi nommé parce que les locaux semblent frisquets à ces sudistes qui se plaignent dès que la température est sous les 20°… et aussi parce qu’il y a de la bière au frais). Invitée à discuter du métier de traducteur avec mon ex-tuteur Jean-Daniel Brèque (ex-tuteur, mais toujours Yoda en puissance), proclamé par moi-même rockstar de la traduction (je ne peux pas faire autrement, il a traduit notamment deux immenses classiques de mon adolescence, Âmes Perdues de Poppy Z. Brite, et Le Royaume des Devins de Clive Barker). Très gentiment accueillis par la traductrice Michelle Charrier, nous avons passé un chouette séjour dans cette ville magnifique (non, comme d’habitude, je n’ai pas pris de photos, demandez à Google). Je ne connaissais pas les villes du sud-ouest et j’ai donc découvert la couleur si particulière des matériaux, entre le rose et l’ocre. Je me serais crue dans une BD d’Astérix, quand ça se passe dans une ville romaine. J’ai pu visiter le musée Toulouse-Lautrec, et je suis navrée de vous apprendre que je n’aime PAS Toulouse-Lautrec. Traitez-moi d’inculte, mais voici ce que j’ai retenu de ma visite : Toulouse-Lautrec était un type qui avait souvent la flemme de peindre un arrière-plan, et qui passait sa vie au bordel ou au cabaret.

Par contre j’ai découvert dans un catalogue le travail du peintre surréaliste Alfred Kubin, qui m’a hautement intriguée.

kubin

Et dans la galerie d’art moderne, les personnages fantomatiques du peintre symboliste Eugène Carrière :

carrière

carrière2

En tout cas, je reviendrai avec plaisir dans le sud-ouest, j’ai été charmée par le peu que j’ai vu. Prochaine étape : Toulouse !

Sur ce, douce soirée à vous.

 

PS : Au fait, qui se souvient de cette délicieuse et si stupide chanson ? (le clip vaut le détour)

PS II : Réflexion philosophique. Après sauvegarde, je suis prise d’un vertige métaphysique en m’apercevant que ma vie entière tient en 2,17 Go. C’est la taille de mon dossier Mes Documents, avec le boulot, les études, les images, les textes persos, les textes créatifs… 2,17 Go. On est bien peu de choses :)

PS III : Un peu de bonne humeur dans ce monde de brutes, grâce à mon deuxième Norvégien préféré (mais qui est le premier ?…)

Wakefield – Nathaniel Hawthorne

Je vous propose de découvrir ou re-découvrir ce récit de Nathaniel Hawthorne, qui figure parmi les nouvelles les plus étranges que j’ai pu lire jusqu’ici. On y est invités à s’immiscer dans l’esprit de Wakefield, un homme plutôt banal, qui décide un jour de faire une « plaisanterie » à sa femme. Il lui annonce qu’il va s’absenter une semaine à la campagne, au lieu de quoi il loue un appartement dans la rue voisine. Mais au lieu d’y séjourner une semaine comme prévu, il va y passer vingt ans de sa vie…

À télécharger en format pdf sur la page Réalisations.

Splendeurs et misères du monde de la traduction littéraire

Depuis quelques jours, je sens en moi monter une irrépressible envie de râler, aussi, j’ai décidé de m’adonner à ce sport national en essayant d’être constructive. En lisant mon titre, je suis sûre que vous vous trompez sur l’objet de mon mécontentement. Car non, je ne vais pas parler de chômage, de tarifs tirés vers le bas, de sécurité sociale précaire, ou de retraite ; mais plutôt de snobisme, de mauvaise foi, de guerre d’égos, et de jeunes traducteurs naïfs. Allons-y !

Ce week-end, j’ai pris le train pour Arles, où je devais assister aux 31èmes Assises de la Traduction. C’était la première fois que je me rendais à cet événement annuel, espérant en tirer un quelconque profit pour ma carrière de traductrice littéraire. J’en reviens avec des sentiments mitigés, mais je suis contente d’avoir fait le déplacement.

D’abord parce que Arles, que je ne connaissais pas, est une jolie ville. En arrivant, j’ai rejoint le centre en longeant le Rhône, puis découvert les multiples petites ruelles entourées par de hautes maisons aux façades claires. Problème, elles se ressemblent toutes, et quoique l’hyper-centre soit très peu étendu, il est étonnamment facile d’y perdre son chemin. Puis, au bout d’une rue, je suis tombée nez-à-nez avec l’imposant amphithéâtre, et les plus imposantes encore arènes, dont la pierre presque blanche se découpait avec une assurance impériale sur le ciel d’un bleu dur. Et puis, j’aime tout particulièrement la Provence quand l’automne tire sur l’hiver : le paysage, encore très vert, prend des notes cuivrées, et la douceur de la lumière rase allonge les silhouettes des vieux arbres, pins, cyprès, platanes, trembles, oliviers, qui déclinent le vert de l’argenté à l’obscur. Et même si la richesse des parfums du sud s’attiédit un peu cette saison, il suffit d’une averse pour les ressusciter.

Ensuite, parce que ça a son importance en voyage, j’ai aimé mon hôtel. Il s’agissait plus exactement d’une auberge de jeunesse à l’architecture éminemment casse-gueule en raison des volées de marches étroites et inégales à tous les endroits du bâtiment, qui possédait une salle de séjour avec une grande table, une cuisine où se faire ses propres repas, et de petits dortoirs à quatre lits. J’y ai rencontré des gens sympathiques et intéressants, ce qui m’a permis de passer deux bonnes soirées.

 

Littérature « blanche » et littérature « de genre » : une guerre qui est aussi celle des traducteurs

Concernant le festival en lui-même, au-delà de l’impression d’être un peu perdue et désorientée, qui me semble naturelle en arrivant dans un environnement nouveau plein de visages inconnus, j’ai appris des choses et apprécié les discussions, mais j’ai également ressenti un certain snobisme. C’est ce snobisme qui explique en partie, je crois, la scission dont je viens de prendre conscience entre les traducteurs des littératures de l’imaginaire et ceux qui traduisent la littérature parfois dite « blanche », autrement dit, la littérature qui n’est pas « de genre ». En fait, pour aller plus loin, je dirais que les traducteurs de l’imaginaire qualifient avec un certain dédain l’autre littérature de « blanche », tandis que les autres traducteurs qualifient avec le même dédain la littérature de l’imaginaire (ainsi que le policier, l’érotique, etc.), de littérature « de genre ». Et chacun tourne en rond de son bocal respectif. C’est triste, mais les faits sont là.

En effet, la semaine dernière, j’étais aux Utopiales, et j’ai appris que très peu de traducteurs de l’imaginaire étaient inscrits à l’Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF), mais qu’ils avaient leur propre communauté, et liste de diffusion. Ça m’a étonnée. La semaine suivante, j’étais donc à Arles, et l’atmosphère change du tout au tout : là où règne une certaine détente et convivialité, plus un petit côté rock’n’roll et passionné chez les traducteurs de l’imaginaire (ainsi qu’un certain corporatisme et occasionnellement un côté mondain), on trouve une communauté socialement beaucoup plus reconnaissable et homogène : petite bourgeoisie, hautes études, et cette espèce d’assurance élitiste d’exercer un métier noble, et de faire partie des meilleurs. Ce que moi, provinciale, avec mon petit racisme commun, j’appelle un côté parisien, hype, snob, petit bourgeois. Que cela soit clair : personne n’a été désagréable ou hautain. C’est plus une impression générale.

À une exception près, et pas des moindres. Mona de Pracontal, traductrice et membre de l’ATLAS, interrogeait Isabelle Stoufflet, directrice de collection chez Gallimard jeunesse. Puisque le thème des Assises cette année était « Traduire la guerre », la question était de savoir quel genre de livre jeunesse on publiait sur le sujet. Premier motif de grief : l’anticipation, la science-fiction, l’uchronie, la fantasy, bien qu’éminemment populaires (et pas seulement, chère Madame, auprès des adolescents et jeunes adultes), ont été à peine évoqués. Et quand cela a été fait, ça a été pour demander avec un dédain à peine dissimulé si cette littérature de « divertissement » pouvait elle aussi avoir un intérêt pédagogique pour les jeunes sur le sujet de la guerre. Si Mme de Pracontal avait eu le même respect pour cette littérature « de genre » que pour ces romans réalistes dont certains étaient franchement niais, de toute évidence elle n’aurait pas posé cette question. Si c’est pour entendre ce genre de chose, je ne peux que comprendre l’absence des traducteurs de l’imaginaire à ce type d’événement.

Autre élément qui va dans le sens d’un certain snobisme, c’est ce qui a fini par se produire lors de l’atelier de traduction auquel j’ai participé. Mes professeurs de Lettres auraient hurlé, et je ne les en aurais pas blâmé. Je m’explique : comme les bons traducteurs que nous sommes, nous commençons à nous questionner sur le choix du vouvoiement ou du tutoiement dans le dialogue que nous avions sous les yeux. Il s’agit d’une question souvent difficile à trancher, et selon moi, il faut tendre vers ce qui paraîtrait le plus naturel. Or, ici la discussion a complètement dérivé, en cessant de prendre en compte l’usage et les normes sociales. Et plouf, on a sauté à pieds joints dans la mare vaseuse de la psychologie des personnages. À essayer de démêler ce que pensait ou ressentait tel ou tel personnage. Toujours en s’éloignant davantage du texte, en l’intellectualisant complètement. Chacun y allait de sa petite opinion. Mais lorsqu’on traduit, on travaille sur un texte, qui est notre seule ressource dans le cas (comme celui-ci) où l’auteur est décédé. Tordre le texte pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas est la pire injure qu’on puisse lui faire.

 

Jeunes traducteurs, à quoi vous attendiez-vous ?

Au cours du festival, j’ai assisté à une réunion de jeunes traducteurs qui m’a permis de réaliser que les autres jeunes diplômés rencontraient exactement les mêmes difficultés que moi, et que nous avions des parcours plutôt similaires. Cependant, la grogne globale que l’on sentait poindre au cours de la réunion m’a agacée. Voici pourquoi.

Oui, moi aussi j’ai été surprise, décontenancée, voire carrément déprimée, à ma sortie d’études. Parce que c’était pire que je l’avais imaginé. Mais s’il vous plaît, faites la part des choses : on a d’un côté un marché en crise, qui n’embauche pas beaucoup, et de l’autre, une profession qui de toute façon n’a jamais été facile. Alors certes, nous avons été mis en confiance (plus ou moins, car on a été suffisamment avertis je crois) par nos formations et nos diplômes, et dur est le retour à la réalité. Et alors ? Allons-nous descendre dans la rue et exiger qu’on nous obtienne des emplois qui n’existent pas ? Si vous trouvez ça difficile, écoutez ce qu’on vous dit : changez de métier. Ou alors, n’en changez pas, mais arrêtez de gémir qu’on ne cesse de vous répéter de changer de métier. Assumez vos choix, et battez-vous.

 

Les éditeurs ont bon dos

À l’occasion de cette petite poussée de mauvaise humeur, je voulais évoquer ce qu’on pourrait appeler le bashing d’éditeurs, malheureusement trop commun dans cette profession qui aurait parfois besoin d’une bonne dose d’humilité. Souvent, il semble qu’on aime à faire figurer les éditeurs dans le rôle du bourgeois capitaliste qui n’entend rien aux affaires intellectuelles et encore moins à l’art. Il est bon de rappeler que ce monde est rempli d’éditeurs compétents et qu’à la base, c’est quand même grâce à eux (et à leur argent !) que les livres sont publiés et donc rendus accessibles à ceux pour qui ils sont écrits. Il y a des cons parmi eux, mais il y en a autant chez les traducteurs. Certains d’entre eux, du côté de l’imaginaire ou de la blanche, arriveraient mieux à marcher s’ils prenaient des mesures contre ces petits kilos d’égo en trop.

Traduction et localisation

Encore novice en termes d’expérience dans la profession de traducteur, je me heurte en ce moment de plein fouet à une réalité du métier : la traduction est bien sœur jumelle de la localisation.

Pour mes lecteurs qui ne sont pas des traducteurs, la localisation est un processus d’adaptation par lequel on rend un texte compréhensible pour le public cible. Je connaissais déjà la localisation, parfois confondue avec la traduction en elle-même, mais n’ayant jamais été confrontée à des problèmes qui en relevaient, je n’avais pas saisi toute son importance. Sans localisation, une traduction peut manquer complètement son objectif : faire passer un texte d’une langue A à une langue B, en restant strictement fidèle au contenu, et, dans la mesure du possible, aux intentions du texte.

(Pour la question des intentions du texte, liée à celle de l’interprétation, je recommande aux personnes chatouillées par le désir de traduire et aux traducteurs de lire Umberto Eco, que je trouve extrêmement pertinent, humble, et pédagogue. Cf : Dire presque la même chose, Grasset, 2007. Ce livre m’a beaucoup inspirée durant la rédaction de mon mémoire de fin d’études de traduction.)

Or, pour retranscrire fidèlement un contenu, on ne peut pas se contenter de trouver des mots en langue B qui correspondent à la langue A. Ceci parce qu’une langue recouvre des concepts et des réalités culturelles qui peuvent tout à fait n’appartenir qu’à leur pays ou leur aire linguistique d’origine. Et c’est bien là le problème auquel je me heurte : on m’a demandé de traduire un document créé pour un public américain (USA), et le travail de localisation n’a pas été fait. Je précise qu’on m’a bien confié une traduction, on ne m’a pas demandé de localiser. Si cela devait se faire, je devrais réécrire une partie du document. En effet, il s’agit de phrases qui doivent être rentrées dans un logiciel conçu pour les personnes incapables de parler pour quelque raison que ce soit. Le logiciel fonctionne avec des symboles : lorsque la personne appuie sur le symbole, l’appareil dit la phrase. Alors je me retrouve avec des dizaines de phrases à propos de baseball, sport éminemment populaire aux États-Unis certes, mais qu’on m’explique la pertinence de ces phrases en France ?! Il faudrait probablement remplacer toutes ces phrases par d’autres qui parleraient… de foot !

Le problème se renouvelle avec la gastronomie : moi, je suis contente, j’apprends plein de choses sur la cuisine américaine, mais personne en France n’aura l’occasion de demander pour le dîner un « chicken and biscuits », des « curly fries », des « chicken rings » ou des « French toast sticks », à moins qu’il ne se trouve dans un restaurant spécialisé… Je peux toujours traduire : poulet aux biscuits, frites ondulées, anneaux de poulet, et bâtonnets de pain grillé, mais vous conviendrez que l’on commence doucement à frôler le surréalisme – ou les menus loufoques dans les bouquins de Bret Easton Ellis.

Pire encore, on me demande traduire : « I always watch the news on CNN ». ça m’étonnerait que ce soit le cas de beaucoup de gens ici, et je n’ai aucune instruction : dois-je remplacer CNN par France Télévision ? Mais CNN n’est même pas une chaîne publique ! Sachant que c’est de l’info continue, je fais de la pub à qui ? À BFM TV ? À I-Télé ? En plus, je ne sais même pas si ça serait légal !

Une autre anecdote : « Do you accept this insurance? » J’ai mis un temps à comprendre. Mais oui, c’est parce que certaines assurances ne fonctionnent qu’avec leurs partenaires, aussi on peut se retrouver dans le cas où vos soins ne seront pas remboursés dans l’établissement où vous vous rendez, parce qu’il n’a pas de partenariat avec votre assurance ! Une nouvelle fois, la question n’a tout simplement pas lieu d’être en France !  Vous imaginez ? « Bonjour, vous prenez des patients de la MACIF ? » « Est-ce que les malades assurés chez la MAIF peuvent être soignés chez vous ? » En France, là encore, c’est du surréalisme.

Du coup, je m’amuse bien, je ricane, mais j’apprends également beaucoup de choses, d’expressions courantes et de coutumes et habitudes culturelles qui me ravissent par leur exotisme :) ça paraît un peu cynique dit comme ça, mais que l’on se rassure : je n’ai pas choisi l’anglais par hasard, et je rêve toujours d’aller aux États-Unis, et c’est pour cette raison que traduire ce genre de document me procure un réel plaisir (même si c’est également très usant et cela nécessite énormément de concentration).

Métaphores militaires

Une journée productive passée à traduire et à envoyer des candidatures pour le travail dont je rêve, traductrice littéraire. C’est comme envoyer une flopée de bouteilles à la mer. Il est assez rare de parler à un humain à l’autre bout de la fibre optique, car même s’il y en a certainement un, il vous évince généralement avec une indifférence magistrale. Vous êtes terriblement anonyme. Ce n’est pas que vous souhaitiez de la reconnaissance, mais vous voudriez simplement avoir la sensation d’être davantage qu’un spectre électronique, ou fantôme de papier lorsque vous utilisez le bon vieux courrier postal. Vous vous démenez en espérant qu’un jour, l’une de ces portes s’entrebâille, et que quelqu’un à l’intérieur vous fasse un signe amical.

Courage à tous ceux qui ont fait le même choix contre-nature d’une carrière contre laquelle toutes les personnes rencontrées vous ont mis en garde, et qui ont décidé d’ignorer les mines contrites des dites personnes pour mieux poursuivre leur propre chemin, et tant pis pour toutes les incertitudes.

Si ça marche, et je suis persuadée que l’acharnement mène forcément quelque part, même si c’est un endroit auquel l’on ne s’attend pas, la récompense n’en sera que plus grande.

La seule chose que j’ai retenu de ces galères post-diplôme, c’est qu’il ne faut jamais rester sur ses acquis, demeurer ouvert à toute nouvelle possibilité, apprendre à changer de stratégie, et à s’adapter à l’ennemi (lequel est, tant qu’il ne nous a pas donné de travail, l’employeur potentiel).

Trouver du travail devient à mes yeux équivalent à assaillir une forteresse. Et je sais qu’un siège, c’est très long, très usant, parfois désespérant, et qu’il faut la jouer très finement pour réussir enfin à percer les défenses de l’ennemi. Alors, tel un général conspirant avec ses officiers dans sa tente, je prépare inlassablement mes plans de bataille. À l’intérieur de la forteresse se trouve mon graal, et si ça se trouve, il ne ressemble en rien à ce que j’attendais.

Patience, exigence, et persévérance sont mes ordres. Pour la prudence, tout juste ce qui est nécessaire.

Rendez-vous au prochain assaut, ne lâchez pas vos armes :)