Opinions

La littérature érotique à succès

Beaux gosses, BDSM et malbouffe littéraire

 

Il est jeune, beau, riche. Elle est jeune, belle, pas forcément riche, souvent naïve, et elle ne rêve que d’une chose : appartenir (l’inverse est rarement vrai) corps et âme à son bad boy d’amant. Ils lient une relation passionnelle, tumultueuse, charnelle, intense, et sexuellement plus ou moins classique.

Voilà ce qui pimente les lectures des jeunes filles, jeunes femmes, femmes mûres, et qui sait, peut-être des séniores aussi ! Je n’ai pas lu de statistiques sur la question, mais j’ai cru comprendre que le public cible tournait autour de la trentaine.

Je m’y suis intéressée parce que, sous ma casquette de rédactrice indépendante, on m’a demandé d’écrire un article sur quatre séries érotiques qui marchent du tonnerre. Et aussi parce que la littérature érotique, ça me botte. Alors voir ce qu’on en fait, ça m’énerve : ce qui pourrait se déguster comme un plat fin et subtil est représenté dans une très large mesure par de la grosse bouffe de fast-food. Du prêt à consommer sans saveur aussi lourdement chargé en clichés que les frites sur lesquelles un employé trop zélé a renversé la salière. Alors vous allez me dire, un petit hamburger bien gras de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Sauf quand les chaînes de restauration rapide commencent à supplanter les établissements qui servent de la bonne bouffe. Quand ils deviennent la norme. Et qu’est-ce qu’un best-seller, sinon le porte-étendard de la littérature dominante, le représentant adulé de la culture – et reflet de la pensée – de masse ?

 

Au commencement était Twilight

 

Bien sûr, il fallait s’en douter. Avec le succès fulgurant de 50 nuances de Grey, on allait forcément voir fleurir toute une palanquée de suiveurs. Mais le vrai responsable, ce n’est pas 50 nuances… Linksthesun a bien raison d’en faire une obsession : la racine du mal n’est autre que Twilight[1] ! Car 50 nuances de Grey est à l’origine une fan-fiction, et la série à succès de Christina Lauren, Beautiful, en est également une (Christina Lauren est en réalité une entité à deux têtes composée de Christina Hobbs et Lauren Billings). Il semble que Bella et Edward ont su captiver l’imagination de nombreuses auteures, et il est assez étonnant de voir que certaines de ces fan-fiction, publiées sur le net ou auto-publiées en e-books, ont connu un succès tel que les auteures ont été contactées par les éditeurs papier ! Ainsi, on assiste à la professionnalisation express d’auteures amateurs qui écrivaient probablement sans rêver de gloire. Dès lors, il n’y a aucune raison de s’étonner de la qualité discutable de la littérature qu’elles produisent « professionnellement »… puisque ce sont des auteures amateurs ! Loin de moi l’idée de critiquer l’écriture amateur, ce serait cracher dans la soupe, puisque je la pratique (et la fan-fiction aussi). Je constate juste un fait. Mais il y a pire ! Des auteures professionnelles, qui ont dans leurs bagages des dizaines de best-seller, écrivent elles aussi comme je le ferais si on me tirait du lit alors que j’étais en train de cuver un pack de bières. Ainsi, Maya Banks écrit :

« Soudain, il crispa les paupières.

—Tes yeux, Gabe, commanda-t-elle d’une voix suave, comme il l’avait fait si souvent par le passé. Je veux voir tes yeux quand tu jouis.

Aussitôt, il obéit, pupilles dilatées. Il serra les mâchoires mais ne se détourna pas.

—Tout ce que tu veux, ma belle, murmura-t-il.

Ces quelques mots faillirent lui faire perdre la tête, et elle sentit qu’elle l’inondait tant elle était excitée.

Avec un soupir d’ivresse, elle accéléra la cadence, entraînant Gabe avec elle jusqu’à ce qu’il en soit réduit à bafouiller des paroles inintelligibles, le regard fou. »[2]

(Comme je le disais à mon cher et tendre, j’ai également remarqué ailleurs une « voix chaloupée », un choix de mots très intéressant.)

Bon, d’accord, il y a le passage à la traduction. Trois possibilités méritent considération. 1) Le traducteur ou la traductrice est mauvais(e). 2) Le texte original est mauvais. 3) L’éditeur français a imposé une adaptation. Ce point me semble important. J’ignore la politique d’un éditeur comme Milady (une maison d’édition rattachée au plus gros éditeur de l’imaginaire français, Bragelonne, qui publiait à l’origine de la bit-lit mais qui ratisse aujourd’hui un un public aussi étendu que l’électorat de l’UMP ), qui édite Maya Banks dans la collection Romantica. Ou celle de Hugo & Cie, qui publie les sagas de Christina Lauren et de Katy Evans (Fight for love). Mais je connais celle d’Harlequin.

 

Les enjeux de la traduction de la littérature érotique : réécriture, clichés et stéréotypes

 

Quand j’étais en Master Traduction à Angers, Maïca Sanconi est venue nous parler de son expérience de traducrice aux éditions Harlequin. Ça a été très édifiant. Mme Sanconi nous a montré les extraits originaux en parallèle avec ses traductions, et nous avons constaté que tout ce qu’il y avait d’amusant, de déjanté, tout ce qui semblait relever de la touche personnelle de l’auteur avait été impitoyablement gommé, effacé. Malheureusement, je ne retrouve pas mes cours et je ne peux pas vous donner d’exemple. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que le travail qu’on demande aux traducteurs chez Harlequin, ce n’est pas de la simple traduction, mais de la réécriture. L’éditeur estime que son public-cible a certaines attentes et qu’il ne faut pas sortir du cadre qu’il considère comme étant la zone de confort des lectrices. Résultat : on aligne les clichés en restant dans la plus pure banalité.

Pourtant, le cliché, ou le stéréotype, a toute sa place en littérature, pourvu qu’on l’exploite correctement. Je m’explique : quand vous lisez un Maigret de Georges Simenon et que vous adorez cette série, vous éprouvez du plaisir à retrouver les stéréotypes qui lui sont propres. L’inspecteur bourru et peu loquace, les villes françaises sous la pluie, le chapitre d’explication finale où Maigret prend la parole et rabat le caquet à tous ses interlocuteurs en faisant la preuve de son esprit brillant tout en donnant au lecteur toutes les clés de l’enquête. Ces stéréotypes représentent à la fois les codes du roman policier à énigme, et ceux propres à la série des Maigret. Mais si vous répétez la même formule – sans la moindre subtilité, sans quasiment changer de personnage et de mise en scène – à tous les romans à énigme, le lecteur risque de s’ennuyer ferme. Si vous ne détournez pas les codes à l’avantage de votre intrigue, si vous les respectez scrupuleusement sans jamais chercher à jouer avec, vous ne produirez rien d’intéressant.

Alors oui, il y a toujours des gens pour acheter des romans Harlequin. Mais y en aurait-il moins si l’éditeur autorisait quelques fantaisies ? Franchement, je n’en suis pas si certaine.

Mais laissons-là ce débat et revenons-en à nos romans érotiques. Mise à part la qualité littéraire discutable, pourquoi me hérissé-je donc ? (c’était trop beau pour ne pas l’écrire 😉

Non mais t’as vu ce que tu lis ?[3]

 

Le milieu SM est en émoi, les féministes tournent de l’œil, les gens de bon sens doutent une énième fois du bien-fondé de la démocratie. Des bloggeuses parlent de personnages masculins « romantiques », « attachants », avouent « ne pas être choquées » par ce qu’elles ont lu. Certaines auraient peut-être besoin d’un shoot de lucidité. Je ne peux m’empêcher de tiquer lorsque je lis, à propos de la saga de Maya Banks toujours (À fleur de peau), un commentaire comme celui-ci : « J’ai tout de suite pensé à Cinquante Nuances avec le contrat, mais ça ne m’a pas gênée outre mesure car je pense que c’est une pratique courante dans ce milieu. » Le « contrat » en question est une invitation à la soumission totale. Dites-moi si je me trompe, mais il me semble qu’une relation sado-masochiste n’est pas basée sur un consentement définitif, d’où l’existence des mots de passe, des mots choisis parce qu’on ne risque pas de les crier par accident dans le feu de l’action (spéciale dédicace à Iron Bull de Dragon Age Inquisition ;). Une relation sado-maso ne peut fonctionner de façon saine et mature que dans la mesure où l’on respecte son partenaire. C’est un jeu sexuel, et PAS un mode de vie, et certainement pas un modèle sentimental, parce que si c’était le cas, le dominant serait clairement un dangereux narcissique… Je vous invite chaleureusement à lire cette chronique de Vivien Leigh à propos de Rush qui m’a beaucoup fait rire, et qui contrairement aux autres posts de blog sur le sujet montre sans ambages le véritable contenu du livre, décrit ailleurs comme une belle histoire d’amour.

 

Florilège

 

Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager des morceaux choisis, des extraits copiés-collés que j’ai trouvé sur ce blog[4], et que j’ai envoyés à mon chéri pour le faire rire, en espérant que cela vous divertisse de même :)

 

Beautiful player, Christina Lauren

– Mais que fais-tu?

Il fixe mes bras croisés sur ma poitrine.

– Mes seins me font mal. Je me demande comment font les garçons.

– Eh bien, nous n’avons pas…

Il ponctue ses paroles d’un geste vague vers ma poitrine.

– Oui, mais le reste? Par exemple, tu cours avec un caleçon?

Bordel de merde, que m’arrive-t-il ? Problème n°1 : je dis tout ce qui me passe par la tête.  Je n’ai jamais été très très subtile, et la présence de Will me perturbe assez pour m’empêcher de réfléchir avant d’ouvrir la bouche.

Il me regarde, l’air désorienté, et manque trébucher sur une racine.

– Quoi?

Je répète très distinctement.

– Un caleçon. Ou tu portes quelque chose de spécial pour empêcher tes parties de…

Un énorme éclat de rire m’interrompt, qui résonne dans le parc glacial et silencieux.

– Ciel.

– Je suis seulement curieuse.

– Ouais, pas de caleçons, répond-il après s’être repris. Ça bougerait trop là dessous. Particulièrement dans mon cas.

– Tu as trois couilles?

Il me lance un regard amusé.

– Puisque tu veux tout savoir, je porte un short de course. Conçu pour le confort des hommes.

– J’imagine que les filles ont de la chance. Rien qui… se balance. Tout est compact.

Nous arrivons sur un plat, nous ralentissons pour marcher un peu. Will éclate à nouveau de rire.

– J’ai remarqué.

– Tu es l’expert.

Il a l’air sceptique.

– Quoi ?

Mon cerveau essaie désespérément de m’empêcher d’aller jusqu’au bout de ma pensée. Trop tard.

– L’expert en … chattes. »

 

Fight for love, Katy Evans :

La foule devient dingue, appelant « Riptide ! Riptide ! » sans s’arrêter. Et puis le silence se fait comme si quelque chose d’indescriptible venait de se passer. J’ai a peine le temps de me demande pourquoi que j’entends des pas derrière moi. Une main attrape la mienne, des frissons me parcourent alors que je me retourne.

– Qu’est-ce que…

Je bredouille en avisant un torse d’homme puis, en relevant la tête, des yeux bleus qui brillent. Je perds le contrôle. Il est si près de moi que son odeur me fait l’effet d’un shoot d’adrénaline.

– Ton nom, murmure-t-il, haletant, ses yeux sauvages dans les miens.

– Euh… Brooke.

– Brooke comment ? dit-il sèchement.

Il a un magnétisme animal si puissant que ma voix se brise. Il a envahi mon espace,il est tout autour de moi, il m’absorbe, il prend mon oxygène et je n’arrive plus à contrôler les battements de mon cœur. Je suis là debout, tremblante malgré la chaleur, concentrée sur l’endroit de mon corps où il a posé sa main. Dans un effort surhumain je lève ma main libre et regarde Mélanie qui arrive derrière lui, les yeux écarquillés.

– C’est Brooke Dumas, dit-elle et elle donne joyeusement mon numéro de portable. À mon grand regret.

Ses lèvres se retroussent et il me regarde.

– Brooke Dumas…

Il a prononcé mon nom comme s’il le baisait, et devant Mel en plus. Alors que je sens sa langue s’enrouler autour de ces deux mots, que j’entends sa voix grave, le désir coule entre mes jambes. Ses yeux sont brûlants et j’ai le sentiment de lui appartenir. Personne ne m’avait jamais regardée comme ça avant.

Il fait un pas en avant, et sa main humide glisse sur ma nuque. Mon cœur bat la chamade quand je vois sa tête brune se baisser pour me donner un petit baiser sec sur mes lèvres. J’ai l’impression qu’il pose sa marque. Comme s’il me préparait pour quelque chose d’exceptionnel. Quelque chose qui pourrait à la fois changer et détruire ma vie.

 

Crossfire, Sylvia Day :

« – Votre relation a-t-elle été intensément sexuelle dès le début ? demanda-t-il.

– Nous sommes très attirés l’un par l’autre, acquiesçai-je.

– De toute évidence, commenta-t-il avec un gentil sourire. J’aimerais cependant discuter avec vous de l’éventualité d’une période d’abstinence pendant que nous…

– C’est absolument hors de question, l’interrompit Gideon. Je suggère que nous nous concentrions sur ce qui ne fonctionne pas sans éliminer l’une des rares choses qui fonctionnent.

– Je ne suis pas certain que cela fonctionne vraiment, Gideon, observa le Dr Petersen d’un ton égal. Pas comme cela le devrait.

Gideon cala la cheville sur le genou opposé et se carra dans le canapé – l’image même de l’inflexibilité.

– Docteur Petersen, déclara-t-il d’un ton grave, la seule façon que j’aurais de me retenir de toucher Eva serait de me donner la mort. Trouvez un autre moyen d’arranger les choses entre nous. »

 

Du coup, on lit quoi ?

 

C’est là où le bât blesse : bien qu’intéressée par le sujet, je ne m’y connais guère. Je peux cependant vous orienter vers les sagas de Laurell K. Hamilton. C’est de la bit-lit, donc du fantastique, oui, mais ce n’est pas la seule raison qui me fait apprécier les séries Anita Blake et Meredith Gentry. C’est intelligent, drôle, parfois cruel. Les rapports de force ne se réduisent pas à un homme (ou une femme) dans la position du dominant, qui fait exécuter le moindre de ses caprices au (à la) soumis(e). La saga des Anita Blake développe des rapports complexes entre les différents protagonistes, et aborde la question du pouvoir au sens large (dans la société, dans les relations humaines, entre les différents groupes aussi bien qu’entre les individus). La saga Meredith Gentry est un pur fantasme, mais bourré d’imagination et de situations cocasses. Le côté fantastique fonctionne ici comme un véritable outil, car il permet de créer des personnages hors du commun, et donc des expériences sexuelles plutôt exotiques (comme avec Sholto, le beau gosse à tentacules).

Si quelqu’un passe par là et a une bonne série ou un bon roman à me conseiller sans jeune fille naïve et bad boy plein aux as, je suis preneuse :)

 

 

Après tout ça, il me semble de bon ton d’écouter les maîtres de la reprise pop ironique :)

Become the citizen of the first global state of the universe! (yay!)

 

[1] Pour ceux qui, comme moi, ont toujours un doute sur la prononciation, Wordreference me confirme que c’est bien [twaïlaït] 😉

[2] J’ai trouvé cet extrait ici.

[3] Oui, encore une référence à Links, dont j’apprécie beaucoup la chaîne youtube 😉

[4] Si les auteures de ce blog viennent à me lire : je n’ai aucune intention de vous froisser. J’ai apprécié de lire vos chroniques, qui m’ont d’ailleurs été très utiles pour mon travail, merci !

Splendeurs et misères du monde de la traduction littéraire

Depuis quelques jours, je sens en moi monter une irrépressible envie de râler, aussi, j’ai décidé de m’adonner à ce sport national en essayant d’être constructive. En lisant mon titre, je suis sûre que vous vous trompez sur l’objet de mon mécontentement. Car non, je ne vais pas parler de chômage, de tarifs tirés vers le bas, de sécurité sociale précaire, ou de retraite ; mais plutôt de snobisme, de mauvaise foi, de guerre d’égos, et de jeunes traducteurs naïfs. Allons-y !

Ce week-end, j’ai pris le train pour Arles, où je devais assister aux 31èmes Assises de la Traduction. C’était la première fois que je me rendais à cet événement annuel, espérant en tirer un quelconque profit pour ma carrière de traductrice littéraire. J’en reviens avec des sentiments mitigés, mais je suis contente d’avoir fait le déplacement.

D’abord parce que Arles, que je ne connaissais pas, est une jolie ville. En arrivant, j’ai rejoint le centre en longeant le Rhône, puis découvert les multiples petites ruelles entourées par de hautes maisons aux façades claires. Problème, elles se ressemblent toutes, et quoique l’hyper-centre soit très peu étendu, il est étonnamment facile d’y perdre son chemin. Puis, au bout d’une rue, je suis tombée nez-à-nez avec l’imposant amphithéâtre, et les plus imposantes encore arènes, dont la pierre presque blanche se découpait avec une assurance impériale sur le ciel d’un bleu dur. Et puis, j’aime tout particulièrement la Provence quand l’automne tire sur l’hiver : le paysage, encore très vert, prend des notes cuivrées, et la douceur de la lumière rase allonge les silhouettes des vieux arbres, pins, cyprès, platanes, trembles, oliviers, qui déclinent le vert de l’argenté à l’obscur. Et même si la richesse des parfums du sud s’attiédit un peu cette saison, il suffit d’une averse pour les ressusciter.

Ensuite, parce que ça a son importance en voyage, j’ai aimé mon hôtel. Il s’agissait plus exactement d’une auberge de jeunesse à l’architecture éminemment casse-gueule en raison des volées de marches étroites et inégales à tous les endroits du bâtiment, qui possédait une salle de séjour avec une grande table, une cuisine où se faire ses propres repas, et de petits dortoirs à quatre lits. J’y ai rencontré des gens sympathiques et intéressants, ce qui m’a permis de passer deux bonnes soirées.

 

Littérature « blanche » et littérature « de genre » : une guerre qui est aussi celle des traducteurs

Concernant le festival en lui-même, au-delà de l’impression d’être un peu perdue et désorientée, qui me semble naturelle en arrivant dans un environnement nouveau plein de visages inconnus, j’ai appris des choses et apprécié les discussions, mais j’ai également ressenti un certain snobisme. C’est ce snobisme qui explique en partie, je crois, la scission dont je viens de prendre conscience entre les traducteurs des littératures de l’imaginaire et ceux qui traduisent la littérature parfois dite « blanche », autrement dit, la littérature qui n’est pas « de genre ». En fait, pour aller plus loin, je dirais que les traducteurs de l’imaginaire qualifient avec un certain dédain l’autre littérature de « blanche », tandis que les autres traducteurs qualifient avec le même dédain la littérature de l’imaginaire (ainsi que le policier, l’érotique, etc.), de littérature « de genre ». Et chacun tourne en rond de son bocal respectif. C’est triste, mais les faits sont là.

En effet, la semaine dernière, j’étais aux Utopiales, et j’ai appris que très peu de traducteurs de l’imaginaire étaient inscrits à l’Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF), mais qu’ils avaient leur propre communauté, et liste de diffusion. Ça m’a étonnée. La semaine suivante, j’étais donc à Arles, et l’atmosphère change du tout au tout : là où règne une certaine détente et convivialité, plus un petit côté rock’n’roll et passionné chez les traducteurs de l’imaginaire (ainsi qu’un certain corporatisme et occasionnellement un côté mondain), on trouve une communauté socialement beaucoup plus reconnaissable et homogène : petite bourgeoisie, hautes études, et cette espèce d’assurance élitiste d’exercer un métier noble, et de faire partie des meilleurs. Ce que moi, provinciale, avec mon petit racisme commun, j’appelle un côté parisien, hype, snob, petit bourgeois. Que cela soit clair : personne n’a été désagréable ou hautain. C’est plus une impression générale.

À une exception près, et pas des moindres. Mona de Pracontal, traductrice et membre de l’ATLAS, interrogeait Isabelle Stoufflet, directrice de collection chez Gallimard jeunesse. Puisque le thème des Assises cette année était « Traduire la guerre », la question était de savoir quel genre de livre jeunesse on publiait sur le sujet. Premier motif de grief : l’anticipation, la science-fiction, l’uchronie, la fantasy, bien qu’éminemment populaires (et pas seulement, chère Madame, auprès des adolescents et jeunes adultes), ont été à peine évoqués. Et quand cela a été fait, ça a été pour demander avec un dédain à peine dissimulé si cette littérature de « divertissement » pouvait elle aussi avoir un intérêt pédagogique pour les jeunes sur le sujet de la guerre. Si Mme de Pracontal avait eu le même respect pour cette littérature « de genre » que pour ces romans réalistes dont certains étaient franchement niais, de toute évidence elle n’aurait pas posé cette question. Si c’est pour entendre ce genre de chose, je ne peux que comprendre l’absence des traducteurs de l’imaginaire à ce type d’événement.

Autre élément qui va dans le sens d’un certain snobisme, c’est ce qui a fini par se produire lors de l’atelier de traduction auquel j’ai participé. Mes professeurs de Lettres auraient hurlé, et je ne les en aurais pas blâmé. Je m’explique : comme les bons traducteurs que nous sommes, nous commençons à nous questionner sur le choix du vouvoiement ou du tutoiement dans le dialogue que nous avions sous les yeux. Il s’agit d’une question souvent difficile à trancher, et selon moi, il faut tendre vers ce qui paraîtrait le plus naturel. Or, ici la discussion a complètement dérivé, en cessant de prendre en compte l’usage et les normes sociales. Et plouf, on a sauté à pieds joints dans la mare vaseuse de la psychologie des personnages. À essayer de démêler ce que pensait ou ressentait tel ou tel personnage. Toujours en s’éloignant davantage du texte, en l’intellectualisant complètement. Chacun y allait de sa petite opinion. Mais lorsqu’on traduit, on travaille sur un texte, qui est notre seule ressource dans le cas (comme celui-ci) où l’auteur est décédé. Tordre le texte pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas est la pire injure qu’on puisse lui faire.

 

Jeunes traducteurs, à quoi vous attendiez-vous ?

Au cours du festival, j’ai assisté à une réunion de jeunes traducteurs qui m’a permis de réaliser que les autres jeunes diplômés rencontraient exactement les mêmes difficultés que moi, et que nous avions des parcours plutôt similaires. Cependant, la grogne globale que l’on sentait poindre au cours de la réunion m’a agacée. Voici pourquoi.

Oui, moi aussi j’ai été surprise, décontenancée, voire carrément déprimée, à ma sortie d’études. Parce que c’était pire que je l’avais imaginé. Mais s’il vous plaît, faites la part des choses : on a d’un côté un marché en crise, qui n’embauche pas beaucoup, et de l’autre, une profession qui de toute façon n’a jamais été facile. Alors certes, nous avons été mis en confiance (plus ou moins, car on a été suffisamment avertis je crois) par nos formations et nos diplômes, et dur est le retour à la réalité. Et alors ? Allons-nous descendre dans la rue et exiger qu’on nous obtienne des emplois qui n’existent pas ? Si vous trouvez ça difficile, écoutez ce qu’on vous dit : changez de métier. Ou alors, n’en changez pas, mais arrêtez de gémir qu’on ne cesse de vous répéter de changer de métier. Assumez vos choix, et battez-vous.

 

Les éditeurs ont bon dos

À l’occasion de cette petite poussée de mauvaise humeur, je voulais évoquer ce qu’on pourrait appeler le bashing d’éditeurs, malheureusement trop commun dans cette profession qui aurait parfois besoin d’une bonne dose d’humilité. Souvent, il semble qu’on aime à faire figurer les éditeurs dans le rôle du bourgeois capitaliste qui n’entend rien aux affaires intellectuelles et encore moins à l’art. Il est bon de rappeler que ce monde est rempli d’éditeurs compétents et qu’à la base, c’est quand même grâce à eux (et à leur argent !) que les livres sont publiés et donc rendus accessibles à ceux pour qui ils sont écrits. Il y a des cons parmi eux, mais il y en a autant chez les traducteurs. Certains d’entre eux, du côté de l’imaginaire ou de la blanche, arriveraient mieux à marcher s’ils prenaient des mesures contre ces petits kilos d’égo en trop.

Traduction et localisation

Encore novice en termes d’expérience dans la profession de traducteur, je me heurte en ce moment de plein fouet à une réalité du métier : la traduction est bien sœur jumelle de la localisation.

Pour mes lecteurs qui ne sont pas des traducteurs, la localisation est un processus d’adaptation par lequel on rend un texte compréhensible pour le public cible. Je connaissais déjà la localisation, parfois confondue avec la traduction en elle-même, mais n’ayant jamais été confrontée à des problèmes qui en relevaient, je n’avais pas saisi toute son importance. Sans localisation, une traduction peut manquer complètement son objectif : faire passer un texte d’une langue A à une langue B, en restant strictement fidèle au contenu, et, dans la mesure du possible, aux intentions du texte.

(Pour la question des intentions du texte, liée à celle de l’interprétation, je recommande aux personnes chatouillées par le désir de traduire et aux traducteurs de lire Umberto Eco, que je trouve extrêmement pertinent, humble, et pédagogue. Cf : Dire presque la même chose, Grasset, 2007. Ce livre m’a beaucoup inspirée durant la rédaction de mon mémoire de fin d’études de traduction.)

Or, pour retranscrire fidèlement un contenu, on ne peut pas se contenter de trouver des mots en langue B qui correspondent à la langue A. Ceci parce qu’une langue recouvre des concepts et des réalités culturelles qui peuvent tout à fait n’appartenir qu’à leur pays ou leur aire linguistique d’origine. Et c’est bien là le problème auquel je me heurte : on m’a demandé de traduire un document créé pour un public américain (USA), et le travail de localisation n’a pas été fait. Je précise qu’on m’a bien confié une traduction, on ne m’a pas demandé de localiser. Si cela devait se faire, je devrais réécrire une partie du document. En effet, il s’agit de phrases qui doivent être rentrées dans un logiciel conçu pour les personnes incapables de parler pour quelque raison que ce soit. Le logiciel fonctionne avec des symboles : lorsque la personne appuie sur le symbole, l’appareil dit la phrase. Alors je me retrouve avec des dizaines de phrases à propos de baseball, sport éminemment populaire aux États-Unis certes, mais qu’on m’explique la pertinence de ces phrases en France ?! Il faudrait probablement remplacer toutes ces phrases par d’autres qui parleraient… de foot !

Le problème se renouvelle avec la gastronomie : moi, je suis contente, j’apprends plein de choses sur la cuisine américaine, mais personne en France n’aura l’occasion de demander pour le dîner un « chicken and biscuits », des « curly fries », des « chicken rings » ou des « French toast sticks », à moins qu’il ne se trouve dans un restaurant spécialisé… Je peux toujours traduire : poulet aux biscuits, frites ondulées, anneaux de poulet, et bâtonnets de pain grillé, mais vous conviendrez que l’on commence doucement à frôler le surréalisme – ou les menus loufoques dans les bouquins de Bret Easton Ellis.

Pire encore, on me demande traduire : « I always watch the news on CNN ». ça m’étonnerait que ce soit le cas de beaucoup de gens ici, et je n’ai aucune instruction : dois-je remplacer CNN par France Télévision ? Mais CNN n’est même pas une chaîne publique ! Sachant que c’est de l’info continue, je fais de la pub à qui ? À BFM TV ? À I-Télé ? En plus, je ne sais même pas si ça serait légal !

Une autre anecdote : « Do you accept this insurance? » J’ai mis un temps à comprendre. Mais oui, c’est parce que certaines assurances ne fonctionnent qu’avec leurs partenaires, aussi on peut se retrouver dans le cas où vos soins ne seront pas remboursés dans l’établissement où vous vous rendez, parce qu’il n’a pas de partenariat avec votre assurance ! Une nouvelle fois, la question n’a tout simplement pas lieu d’être en France !  Vous imaginez ? « Bonjour, vous prenez des patients de la MACIF ? » « Est-ce que les malades assurés chez la MAIF peuvent être soignés chez vous ? » En France, là encore, c’est du surréalisme.

Du coup, je m’amuse bien, je ricane, mais j’apprends également beaucoup de choses, d’expressions courantes et de coutumes et habitudes culturelles qui me ravissent par leur exotisme :) ça paraît un peu cynique dit comme ça, mais que l’on se rassure : je n’ai pas choisi l’anglais par hasard, et je rêve toujours d’aller aux États-Unis, et c’est pour cette raison que traduire ce genre de document me procure un réel plaisir (même si c’est également très usant et cela nécessite énormément de concentration).

Liberté, j’écris ton nom

Nous serions dans une société policée. Politiquement correcte. Où la liberté d’expression est restreinte par les tenants du pouvoir, qui seraient également les tenants de la morale. Un discours de persécution se développe chez certaines franges de la population.

Comme par hasard, ces discours coïncident avec des tentatives, universitaires, politiques, ou simplement issues de particuliers s’exprimant par le biais de blogs, de tentatives de remises en question.

Ce qui semble à l’heure actuelle insupportable.

Je suis trop énervée, lassée, usée, trop en colère, pour faire dans la dentelle, pour tout bien expliquer, pour tout relativiser.

J’en ai assez que les gens se permettent de cracher leur haine au nom de la liberté d’expression.

Il y a un moment donné, quand on a vécu toute sa vie dans la soie – et je ne parle pas seulement des élites, mais du citoyen lambda qui n’a jamais réellement souffert de quoi que ce soit (famine, agressions, mépris, humiliations, etc) – l’on doit relativiser la menace. Des centaines de menaces fantômes sont invoquées pour donner des noms à ses peurs, et créer des cibles à abattre.

Si la liberté est aussi difficile, c’est aussi, il me semble, pour la même sempiternelle raison : la peur. La peur de la souffrance en première place. Les propos de ma sœur sur son expérience de prof face à des élèves qui vivent une vie difficile me confortent là-dessus. On préfère évacuer la souffrance. Tu auras un comportement correct ou tu seras exclu.

Et les personnes capables de supporter la souffrance en souriant seront sanctifiées.

Parce qu’elles ne causent pas de problèmes. Elles ne dérangent pas.

Elles demeurent bien assises dans le rang.

Comme le disait le Joker dans The Dark Knight, si vous me permettez la citation approximative, personne ne panique tant qu’il y a un plan.

Je suis désolée de voir que la plupart des gens n’ont pas la force requise pour être libres. Ils demandent des codes, des cellules, des interdits, des restrictions. Quand on chamboule leurs repères, ils deviennent méchants.

Le Joker n’est pas méchant. Et c’est pourquoi c’est le meilleur « méchant du cinéma ». Il incite Harvey à dépasser sa morale conventionnelle, qui n’est qu’une jolie surface. La véritable morale s’atteint au terme d’un long parcours. Parce que la véritable morale n’est pas transmise ni transmissible. Elle ne peut reposer que sur une éthique individuelle. Aussi arbitraire soit-elle, elle sera à mes yeux toujours plus valable que n’importe quelle morale que l’on reçoit en héritage, et que l’on ne remet pas en question.

La liberté est la chose la plus difficile et la plus belle au monde. C’est, je crois, la seule valeur pour laquelle je donnerais aisément ma vie. Mais dans un cadre privé. Parce que je crois de moins en moins en la liberté collective. La démocratie n’est qu’un aimable masque posé sur un troupeau terrifié. Qui vote dans toutes les directions sans raison ni sens.

Le plus terrible, c’est que je suis comme tout un chacun. Je me crois moralement supérieure. Tout comme la majorité des gens croient mieux conduire que la moyenne. Et je ne sais pas ce qui pourrait m’ôter cette impression.

Et pourtant, au cœur de mon marasme individuel, je continue à entretenir cette foi que j’espère seulement modérée. J’espère échapper au fanatisme, tout en éprouvant le feu sacré.

Paradoxal…

Mais je crois aussi que le doute est constitutif de la foi. Et comme tous les croyants, je suis persuadée que ma foi est plus pure, plus authentique. Je ne demande même pas à savoir qui a raison, parce que je sais que j’ai raison. Mais n’est-ce pas ce que tous disent ?

[En même temps, il me semble qu’encore peu de gens ont réfléchi à la question de la foi dans un cadre athée. Si vous avez des références à ce sujet, je suis plus que preneuse.]

En fait, c’est toujours la même chose, au final, je suis beaucoup plus triste qu’en colère.

La série X-Files nous disait que la vérité est ailleurs. Tout comme la justice, et tout comme la liberté.

Parmi ces trois valeurs, éternels objectifs foireux de la destinée humaine, je suis convaincue que seule la liberté est véritablement à notre portée. Et la liberté implique de reconnaître sa propre ignorance quant à ces deux autres valeurs.

Tout comme dans mon dernier billet je finissais par reconnaître qu’il est impossible d’établir une hiérarchie des arts, de même je reconnais qu’il m’est impossible de définir absolument la vérité. Pour la justice, j’ai une réserve. Je ne comprends aucune pensée de la justice pénale. Je ne comprends pas sur quel système, sur quel argument, on peut se baser pour punir. La seule chose que je comprends, c’est le comportement moral individuel, qui doit seulement se résumer à la maxime kantienne : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l’on te fasse.

Mais la liberté…

La liberté, c’est accepter sa propre ignorance. Et vivre avec.

Ma grand-mère avait ce poème encadré chez elle, que j’ai lu de nombreuses fois. Ma grand-mère était la personne la plus bienveillante que j’ai jamais connue, et cela en dépit de ses préjugés. Au fond, elle était semblable à ce poème.

Liberté

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffées d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes raisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

 

Et au final je comprends. Certaines choses sont inaliénables. Elles font partie de votre chair, de votre sang. D’autres valeurs imprègnent d’autres personnes, avec un passé aussi fort. Et on ne pourra jamais se comprendre.

Jamais.