Voyage au bout de la terre

« On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par l’assoupissement de l’extase. Quand les yeux sont remplis d’un excès de beauté et de lumière, c’est une volupté de les fermer. »

[Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer]

Il y a une semaine, je me promenais avec mon compagnon sur les côtes déchiquetées du Finistère, sous un ciel bleu écrasant. Le voyage a commencé par des stations balnéaires, entre vieilles pierres et ports ultra-modernes. Carantec et son littoral brisé en mille morceaux, la silhouette sévère, vaguement inquiétante, du château du Taureau qui défend la baie de Morlaix. Roscoff et ses innombrables panneaux draguant les Anglais, promettant des merveilles de bières et de vins, apparemment dissimulées dans des hangars miteux postés au beau milieu de champs de patates étendus à perte de vue. Le crépuscule nous a cueillis dans un frisson glacial. On a battu en retraite à Châteaulin, à la recherche d’un endroit chaud où boire un coup.

dsc00200Après une Grim de Noël, un petit whisky et une pizza, nous nous mettons à la recherche d’un hébergement. L’hôtel nous a averti avec beaucoup de sérieux qu’ouvrir la fenêtre engageait notre responsabilité personnelle, alors je ne me suis pas lassée de l’ouvrir une demi-douzaine de fois pour voir si c’était très dangereux. Et non, il n’y avait personne de caché derrière la haie qui nous séparait du parking. J’étais presque déçue, à force.

Le lendemain, de vieilles chansons résonnent à bord du Brittany qui évoluent dans une atmosphère solaire, ciel d’azur, feuillages de cuivre, et routes désertes.

La paix s’installe. Les routes se déploient avec une telle ingénuité que j’ai la nette impression d’être la première à les arpenter. Les rares véhicules que l’on rencontre s’évanouissent les uns après les autres, la réalité continue à se diluer à mesure que la lumière augmente. L’ouest ultime est tout près, la mer m’appelle, l’horizon nu. Il paraît qu’on peut voir la Statue de la Liberté depuis les falaises du Finistère. Ce matin, j’ai presque envie d’y croire.

On approche du littoral. Les falaises se contractent sur elles-mêmes comme la cage thoracique d’un titan. On sort de la voiture, enveloppés par le silence parfait d’une matinée d’hiver. On passe la frontière bordée de pins et d’ajoncs violentés par les vents, et soudain, cristallin dans l’air immobile, le murmure monotone du ressac emplit toutes les perspectives.

dsc00204Le sentier, un peu traître, nous fait contourner les épines rocheuses. Le vent n’a pas forci, mais il est froid. Il aiguillonne l’avancée dans les landes rousses, et en l’écoutant mugir, je relève la tête. Le ciel et la mer, et juste un bout de côte. Je me sens vivante, dans cet endroit où la vie se replie dans les petites anfractuosités qui la laissent s’épanouir.

Un présage de fin du monde, un aperçu d’infini. Il faut reprendre la route pour, cette fois, aller vraiment au bout du monde.

dsc00216Ces étendues désolées me donnent envie d’une musique plus barbare, plus primitive. Les cieux et la mer se conjuguent au temps de la lumière, les landes âpres se déploient dans la gloire fragile du matin, et toujours là-bas, qui pulse et appelle, l’océan sans borne que j’ai hâte de rejoindre.

Un virage et soudain, la terre qui se divise en deux, deux falaises s’érigent de chaque côté et entre elles, une plage apparemment immense, presque blanche, offerte toute nue dans la splendeur de la désolation hivernale.

dsc00222La fin du monde est proche, là, dans tout ce soleil éblouissant, cette plage magique qui semble s’étendre à perte de vue. Des oiseaux boudeurs nous snobent, mais moi, je les traque parce que je les trouve adorables.

dsc00231On fait tout le tour de la plage. On découvre au nord un paysage assailli par la marée, incroyablement calme et apaisant.

dsc00247Au sud, on se retrouve sur Mars. Des colonies de coquillages sur des rochers qui, selon les perspectives, se mettent à ressembler à des montagnes.

dsc00275Des replis obscurs dans les falaises attirent notre attention, et l’on rentre dans une cathédrale de roche, aux curieuses nuances entre le vert et le doré d’un côté, le rouge et le violet de l’autre.

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J’aurais pu rester sur cette plage pendant des heures. Peut-être même toute la semaine. Près de l’hôtel, un groupe de gens travaille sur une vaste figure tracée dans le sable. Un couple brave la morsure des vagues. L’éternel solitaire balade ses chiens. Et nous, nous sommes seuls, pris en otage entre deux immensités. La mer et le ciel nous travaillent au corps, nous font pencher dans les deux sens. On adore ce sentiment de diminution. Être réduit à sa dimension de chair fragile, confronter l’immensité de son monde intérieur à la vaste indifférence du vent, du ciel et de la mer… Pourquoi est-ce aussi réconfortant ?

On reprend la route. La fin du monde attend toujours. Un autre parking, presque désert. À peine sortie du Brittany, je bifurque sur la gauche. L’univers a prévu un spectacle sons et lumières rien que pour nous.

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dsc00295Je penche sur toutes mes photos, j’imagine que le Finistère me donne un peu le vertige. La pointe du Raz a achevé de convaincre mon compagnon, qui m’annonce d’un ton officiel qu’il est devenu Breton.

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Pointe qui demeure d’ailleurs figée dans un bout d’éternité, sous le regard indifférent de la Dame des naufragés, ignorante des suppliques.

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On fait le tour de la pointe, en revenant par le côté nord, depuis lequel on aperçoit la presqu’île de Crozon. Affamés et fatigués, on profite du calme intense qui règne sur les landes.

dsc00348Une crêperie plus tard, nous voilà de retour à bord du Brittany. Nous passons non loin de la Bouche de l’Enfer (coucou Régina !), et poursuivons notre périple jusqu’aux territoires hantés du sud des Côtes d’Armor. Un endroit boisé et brumeux où je suis à peu près certaine que les loups-garous se donnent rendez-vous.

C’était deux jours brefs, à peine une parenthèse, mais la mer et le ciel sont perpétuellement affamés et ce n’est pas difficile de s’y abandonner et de les laisser dévorer les angoisses, de purger par l’infini les douleurs latentes et les chagrins rentrés.

« C’est un endroit, ici, où tu prends congé de toi-même. Ce que tu es se détache doucement de toi, peu à peu. Et à chaque pas, tu le laisses derrière toi, sur ce rivage qui ne connaît pas le temps et ne vit qu’un seul jour, toujours le même. »

[Alessandro Baricco, Océan mer]

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Nourritures spirituelles de novembre [Fairy Tail]

Hum… Alors en fait, à l’heure où je commence ce billet, je prends des vacances dans deux jours. Le billet ne sera probablement publié qu’au moment où lesdites vacances commenceront. Ce billet, qui conjugue normalement plusieurs domaines artistiques, va cette fois-ci être totalement monomaniaque, et ceci parce que ces temps-ci, quand je ne travaille pas, ne dors pas, ne joue pas (Skyrim nouvelle édition !) ou ne passe pas ma soirée à discuter à bâtons rompus sur le sens de la vie, l’élection de Donald Trump, ou encore les aléas si agaçants et frustrants du monde du travail, je regarde Fairy Tail. J’ai passé deux mois de folie niveau boulot, mon environnement et mon visage se sont progressivement dégradés, et là je vous écris depuis ce qui semble être l’avant-poste du champ de bataille : sur mon bureau, les bouteilles de bière côtoient étrangement un flacon de ciboulette vide, des sous épars, des prospectus en pagaille comme si l’office de tourisme venait d’exploser (cf mon nouveau boulot auprès du Petit Futé), une boîte de doliprane, l’éternelle tasse à thé, une prodigieuse accumulation sur le chevalet de lecture mêlant en vrac cartes de ma main pour mon roman en cours, guidelines Netflix pour mon boulot de sous-titrages (vérification des sous-titres de Star Trek), ainsi notes et brouillons pour ma collection Trois heures du matin.

Bref ! Il n’y a pas très longtemps, je m’ennuyais sur Netflix et je désespérais de trouver quelque chose qui accroche vraiment mon attention. Désireuse de découvrir un peu plus l’animation japonaise, j’ai opté pour Fairy Tail, qui me semblait correspondre à ce dont j’avais besoin : magie, fantasy, humour décalé.

Dès le premier épisode, j’ai flashé. Et je suis devenue très vite complètement fan :)

Bon, si vous êtes fans de manga, sachez qu’il s’agit d’un shonen. Genre qui, à en croire mon compagnon, est extrêmement codifié. Mais, toujours d’après lui, et d’après ce que je lui ai raconté et les épisodes qu’on a vus ensemble, celui-là est un peu à part. Il s’amuse avec les codes du genre et les décale. Contrairement à la plupart des shonen, il n’y a pas à proprement parler un héros. Natsu (le petit mec aux cheveux rose ci-dessus) peut être vu comme le personnage principal, mais il me semble que Lucy (en tenue d’écolière bleue) l’est tout autant, et tous les autres personnages présents sur l’image, et bien d’autres, sont développés au fur et à mesure de l’histoire, et chacun a droit à un épisode, ou une série d’épisodes, qui revient sur son passé, ou tout simplement à un arc narratif dont il est le personnage principal.

En deux mots, le pitch de Fairy Tail

Alors de quoi ça parle, Fairy Tail ? Ça se passe dans un monde fantasy où la magie fait partie du quotidien des gens. À peu près n’importe qui peut apprendre à la maîtriser, et en faire son métier. Ainsi, on a un royaume où fleurissent les guildes de mages, qui sont en fait des mercenaires magiques. Ils effectuent des missions diverses et variées pour de l’argent. L’histoire commence avec Lucy, dont le rêve est d’intégrer la guilde de Fairy Tail. À son arrivée, elle s’aperçoit qu’il s’agit d’une guilde extrêmement soudée remplie de mages excentriques. Quand ils ne travaillent pas (et ça arrive souvent, car ils sont flemmards), ils passent leur temps à boire et à se bagarrer dans le QG de la guilde. Très vite, elle se lie d’amitié avec Natsu, un mage du feu élevé par un dragon, ainsi qu’avec Erza et Grey. Une équipe se forme et c’est parti pour de folles aventures.

Ne me demandez pas pourquoi la guilde s’appelle ainsi, je crois que je n’ai jamais compris l’explication donnée à plusieurs reprises au fil des épisodes :)

Kawaii !!

Il y a un petit moment, j’écrivais ici un article sur le kawaii. Il y a largement de quoi le mettre à jour avec cette série, et notamment avec Happy, qui me fait complètement fondre, surtout dans cet épisode où il est déguisé :

happy4sans-titreLes personnages

La série propose tout un tas de personnages aussi attachants les uns que les autres. Il y a Gajeel, le chasseur de dragon d’acier, et sa manie d’improviser des concerts à base de voix blues et de « shoubidou-bidou-wah ». Grey, le mage de glace qui passe son temps à se désaper (charmante habitude) et à se battre avec Natsu sans raison valable. Natsu, justement, son enthousiasme et son optimisme inébranlables, son tempérament hyperactif et ses crises d’hystérie. Lucy, susceptible, adorable, copine avec des esprits aussi variés qu’un homme-cheval (et non, il ne s’agit pas d’un centaure), une divinité aquatique revêche, un bonhomme de neige de compagnie, ou encore une soubrette sado-maso. Erza, qui associe une discipline de fer à un mental en béton armé, qui prend tout extrêmement au sérieux tout en étant à sa façon complètement kawaii.

lucynatsugreygajeelerza

La musique de Fairy Tail

Il y a un autre truc que j’adore dans cette série, c’est sa musique ! Efficace, dynamique, elle sait toujours vous prendre aux tripes aux moments forts de l’aventure. J’ai toujours les larmes aux yeux dans les épisodes où revient ce thème, et j’ai l’impression qu’il participe autant à l’émotion qu’à ce qui se déroule dans l’épisode. Mais bon, il faut dire que quand on veut me faire pleurer, il suffit de me mettre du biniou et des percus militaires et l’affaire est conclue 😉

De Buffy contre les vampires à Fairy Tail : l’éternelle adolescence

Quand j’avais douze-treize ans, à l’époque où j’enregistrais la Trilogie du samedi soir sur M6 sur VHS, j’étais une énorme fan de Buffy. Il y avait un peu plus que le fait que j’adorais la série. Comme Dragon Age et maintenant Fairy Tail, c’était pour moi l’une de ces fictions qui vous remontent le moral et vous aident à voir les choses sous un meilleur jour. Je sais à quel point ça peut paraître bébête, et peut-être que ça l’est, mais certaines fictions ont pour moi ce pouvoir magique de vous donner de la force pour le quotidien. Buffy, c’était cette jeune fille paumée qui détestait les vampires et pourtant en tombait amoureuse, et qui quoi qu’il arrive sortait toutes les nuits pour accomplir ce devoir qu’elle réprouvait. C’était le courage à l’état brut, l’humour qui désamorce le pire, le décalage offert par la fantaisie et l’imagination, un espace où les personnages apprennent à devenir eux-mêmes et à maîtriser leurs pouvoirs… ou leur absence de pouvoir. Fairy Tail, pour moi, c’est pareil. Comme je le disais en début d’article, Fairy Tail est un shonen, un genre qui s’adresse aux adolescents. De même, Buffy démarre à l’époque où les personnages sont au lycée. Je crois que dans ces deux fictions, c’est ça qui me touche : ça parle aux gens qui sont perdus, qui ont la flamme et qui se brisent les ailes, ça parle aux gens qui sont enterrés sous le carcan des convenances sociales, à ceux qui ne cessent jamais de rêver et cherchent une porte de sortie pour ne pas subir la mort lente de l’âge adulte.

buffy

fairy-tail-ile-de-tenroAlors oui, comme tous les shonen (si j’ai bien appris ma leçon), Fairy Tail vous parle du pouvoir de l’amitié. Mais il vous en parle bien, comme Buffy. L’obstination complètement dingue des personnages finit par devenir contagieuse. Et comme la série use à foison d’un humour très « méta » (coucou les Inrocks et Télérama !), le ton reste léger, sans trop se prendre au sérieux. C’est peut-être ce décalage qui fait aussi que les moments solennels et tristes sont si poignants. Si on me demandait ce qui fait pour moi qu’une fiction est bonne, la réponse serait très simple : je prends mon pied quand une œuvre, quelle qu’elle soit, parvient à me faire passer du rire aux larmes. Parce que je sais que j’ai l’air d’une grosse sensible avec mes derniers billets blog, et c’est sans doute le cas, mais il faut savoir que ce n’est pas souvent que j’éclate de rire et verse des larmes sur la même œuvre.

Je vous invite donc à jeter un œil, si ce n’est déjà fait, sur cette série, en espérant que ça vous amuse autant que moi !

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21 ans de BioWare, mon palmarès !

Cette année, BioWare a eu 21 ans, et moi 29, et j’ai décidé de me faire plaisir en revenant sur tout ce que j’aime. Attention, ceci est un billet de fan girl (mais pas que…). Et puis, en ces temps troublés, ça fait pas de mal de penser à des trucs réjouissants :)

*

J’ai acheté mon premier jeu BioWare sans le savoir il y a bien dix ans de cela, et je l’ai oublié dans un tiroir jusqu’à ce que je m’en souvienne très récemment et que je m’y mette enfin. C’était Knights Of The Old Republic  (KOTOR pour les intimes). Mais ma véritable histoire avec BioWare n’a que deux ans. En décembre 2014, j’ai commencé à jouer à Dragon Age: Origins, j’ai enchaîné sur le deuxième, puis le troisième, et après, je me suis enfilé la trilogie Mass Effect, que j’ai faite deux fois entièrement (trois fois ME2, et deux fois et demi ME3, que je n’ai pas re-re-terminé encore). Et je ne préfère par divulguer le nombre de fois que j’ai fait DA… Sachez simplement que j’ai plus de 500 heures au compteur… seulement pour Dragon Age: Inquisition 😀

En plus de cela, j’ai fait KOTOR 1 et 2, et commencé Jade Empire. J’ai beaucoup aimé KOTOR 1, mais je n’ai rien compris à KOTOR 2, et j’avoue d’ailleurs qu’il a pas mal joué avec mes nerfs, mais pas dans le bon sens du terme (et d’ailleurs ce n’est pas BioWare, mais Obsidian Entertainment qui en responsable).

Mon jeu BioWare préféré

dragon_age_originsmass-effect-3Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Disons qu’objectivement, c’est Mass Effect 3, mais sentimentalement et émotionnellement, c’est Dragon Age: Origins qui l’emportera toujours. En fait, pour faire simple, Mass Effect 3 est le meilleur jeu auquel j’ai jamais joué, MAIS, je préfère l’univers, l’esthétique, et les personnages de la série DA.

Dans les détails, maintenant.

Pourquoi Dragon Age ?

En 2014, je ne disposais que de Mordin (c’est ainsi que j’appelle mon ordinateur portable, baptisé d’après Mordin Solus, le Galarien de Mass Effect). Et Mordin n’était pas capable de faire tourner Dragon Age: Inquisition, qui venait de sortir. Comme je bavais sur l’écran de mon compagnon de l’époque, celui-ci m’a dit : pourquoi ne jouerais-tu pas à Dragon Age, premier du nom ? Je savais que j’aimais les jeux de rôle sur PC, alors je me suis dit, pourquoi pas. Et voilà. Il a amèrement regretté sa recommandation par la suite, mais pas moi 😉 Parce qu’une fois que je suis tombée dans la marmite, je n’en suis pas ressortie. Dragon Age: Origins n’est pas un jeu absolument incroyable ni au niveau de son scénario, ni de son gameplay. Et pourtant, j’ai eu le coup de foudre.

dragon age origins

Rough day in Thedas

J’imagine que cela tient à la fois au fait que j’ai véritablement découvert à cette occasion le RPG sur PC, avec une vraie histoire et des dialogues à foison et tout. Parce qu’avant DA, pour moi c’était Skyrim (un faux RPG à bien des égards, mais je ne vais pas développer ici), Heroes of Might and Magic (c’est un jeu de stratégie mais il a une dimension RPG), et Might and Magic tout court (un RPG plus old school, mais plus basé sur l’univers que sur les personnages). Et voilà, en fermant cette parenthèse, j’y viens, à ce qui a fait de DAO une petite révélation pour moi : les personnages.

J’ai adoré ce fameux campement où l’on pouvait revenir à tout moment pour discuter avec nos compagnons de route et en apprendre davantage sur eux. Je n’avais pas de simples coéquipiers en deux dimensions, définis par leur fonction dans le groupe, mais de véritables personnes avec leur passé, leurs manies, leurs propres opinions, et leurs propres aspirations. J’ai passé des heures à discuter avec mes compagnons. Tous.

Je me souviens d’ailleurs d’une soirée entière à l’occasion de laquelle j’ai passé outre mon agacement vis à vis d’Alistair, et où je l’ai écouté parler de la Garde des Ombres. Et je ne me suis pas ennuyée une seule minute. Parce que ces séquences de dialogue ne servent pas seulement à mieux connaître ses compagnons, à obtenir leur approbation, ou à développer une romance avec eux (la romance était une grande nouveauté pour moi dans un RPG et j’admets que j’adore ça). Non, ces séquences ont également pour but de nous immerger dans un univers pensé de A à Z.

 

David Gaider, ce héros

David_Gaider_-_DAII_promotionDavid Gaider était le scénariste en chef de la série Dragon Age (il est parti après Inquisition). Et visiblement, ce monsieur avait de la suite dans les idées. J’ai tourné les trois opus dans tous les sens, et partout où je regarde, la cohérence de l’univers ne cesse de me frapper. Il m’est difficile d’imaginer une autre hypothèse que celle qui suit : au moment de la sortie de Dragon Age: Origins, l’intégralité de l’histoire, au moins jusqu’à Inquisition, était écrite. J’ai voulu aller plus loin et j’ai lu trois romans de David Gaider : The Stolen Throne, The Calling, et Asunder. Seul le premier (sous le titre Le Trône volé, traduit par Fabrice Lemainque) a été édité en français au sein de la collection Gaming,  chez Milady (une collection/filiale du plus grand éditeur de l’imaginaire français, Bragelonne). Outre le fait que j’ai passé un excellent moment à découvrir la plume de David Gaider en tant qu’écrivain et non en tant que scénariste, j’ai découvert d’autres aspects de son univers, et j’en ai appris beaucoup sur les coulisses de la série de DA. J’ai contacté Bragelonne pour leur proposer de traduire les autres romans de David Gaider, mais je n’ai pas obtenu de réponse. Mon maître Yoda personnel de la traduction, Jean-Daniel Brèque, m’a dit que c’était sans doute parce que les bouquins ne se vendaient pas assez. Fuck it. Un jour, j’achèterai les droits moi-même, si c’est ce qu’il faut. Ce n’est pas seulement parce que je suis une fan de Dragon Age, c’est que David Gaider est un romancier de talent, et je trouve dommage de laisser ces œuvres inconnues pour le public francophone, d’autant qu’elles apportent beaucoup à l’univers de Dragon Age et que, du coup, ça peut potentiellement intéresser plein de gens.

Dans les deux premiers volumes, The Stolen Throne etThe Calling, on découvre l’histoire de Maric, le père du roi Cailan que l’on rencontre au début de Dragon Age: Origins (le grand blond sympa mais un peu naïf). Dans ces deux livres est notamment révélée la véritable personnalité de votre antagoniste dans DAO, Loghain, ainsi que le passé de Fiona, que l’on retrouve en tant que grande enchanteresse dans DAI, mais qui était autrefois Garde des Ombres… Autant dire que ça a changé mon expérience de jeu et que mes intuitions à propos de Loghain étaient justes :)

 

Après, Garrus est arrivé. Garrus, c’est le nom que je donne à mon ordinateur fixe, parce qu’il est susceptible et qu’il aime les calibrages (cf Mass Effect).

Et grâce à Garrus, j’ai eu l’immense satisfaction de lire dans le menu options de Dragon Age: Inquisition que mes graphismes étaient « dignes de l’Immatériel »… Que voulez-vous de plus ?! Bref, j’ai enfin pu me lancer dans DAI à corps perdu, et comme il s’était passé un an, je l’ai fait d’une traite avec cette fameuse DLC, Trespasser, qui est une petite arnaque vu qu’il s’agit de la véritable fin du jeu, et pas d’un simple contenu additionnel. Mais du coup, moi, j’ai pas eu à attendre. Et avec ma naïveté légendaire et ma distraction tout aussi légendaire, je n’ai rien vu venir et j’ai versé plein de larmes à la fin.

Pourquoi Mass Effect (3) ?

Je vous vois venir. Qu’est-ce qu’elle a contre ME1, celle-là, c’est une kévinette, elle est tombée dans le piège du grand méchant marketing, on lui fout trois-quatre explosions à la Michael Bay et ça y est, c’est dans la poche.

Non.

Mass Effect 1 est un jeu au gameplay sacrément casse-couilles, on s’y sent claustrophobe, on se cogne de partout. Ça manque de souplesse et de dynamisme. Oui, oui, je sais, la même critique peut être faite à DAO. Mais voyez-vous, je déteste les shooters. Pour moi, rien ne vaut les combats au corps à corps. Sauf quand je joue des mages. Et encore.

Et à la base, les univers SF ne sont pas spécialement ma tasse de thé. Mass Effect 1 m’a intéressée, suffisamment pour que je continue, d’autant que mon beau-frère, connaissant mes goûts, m’avait dit beaucoup de bien sur la trilogie. Pour être honnête, j’ai vraiment commencé à prendre mon pied sur ME2. J’ai adoré le fait qu’une grosse partie du jeu consiste à recruter son équipe. Chaque personnage faisait partie d’un contexte bien particulier. On retrouve de vieilles connaissances, mais le mystère est préservé sur chaque mission. J’ai découvert de nouveaux personnages sur lesquels j’ai flashé, et notamment Jack, ma première romance sur ME.

mass-effect-jack

Mais surtout, ce qui fait pour moi la force de Mass Effect 3, c’est avant tout son rythme. Le plus gros défaut des RPG, selon moi, c’est qu’on nous raconte que c’est la fin du monde tout en nous incitant à aller cueillir des petites fleurs alors qu’on se demande pourquoi diable ce serait à nous qu’incomberait le jardinage alors même que l’on se trouve à la tête de l’organisation la plus puissante du monde. La petite astuce de Mass Effect 3 tient à deux choses : d’une, on ne passe son temps à faire des missions secondaires, de deux, les missions « secondaires » ont un impact direct sur l’effort de guerre. Autrement dit, plus on en fait, plus l’armée que l’on essaie de fédérer est importante et puissante. De plus, Mass Effect 3 nous impose son propre rythme. Si on effectue pas certaines missions à temps, on perd quelque chose, parfois des gens. Des gens qu’on connaît. Et justement à ce propos, comme dans ME2, le jeu est impitoyable à cet égard : vous allez probablement perdre des gens. Et comme pour ma part je me suis attachée à tout le monde, que le scénario est bien foutu, la mise en scène digne d’un film, et la musique magnifique, eh bien je me suis retrouvée dans une situation jamais vécue, à savoir que ME3 est le seul jeu à ce jour à m’avoir fait éclater en sanglots plusieurs fois au cours de l’histoire. J’ai trouvé le jeu immersif et profondément angoissant presque sur toute la durée. On est très loin de ME1 et de missions déprimantes du genre arrêter une intelligence artificielle folle sur la Lune, où il faut pénétrer dans trois bâtiments parfaitement identiques, et faire trois fois exactement la même chose.

En tout cas, après la trilogie Mass Effect, j’étais certaine d’une chose : BioWare était une putain de bonne boîte de jeux vidéo. Nerverwinter Nights me l’a encore confirmé, si besoin en était.

Les romances en question

Comme je le disais plus haut, la romance, c’était une grande nouveauté pour moi. Et quand j’y pense, je me dis que c’est une super idée à bien des égards. Parce qu’encore une fois, on parle de jeu de rôle. Alors le côté sentimental, l’implication émotionnelle, a toute sa place. Et justement, la romance renforce cette implication émotionnelle. Si bien que le choix d’importance vitale que l’on doit accomplir à la fin de DAO a été pour mon cas grandement influencé par ma romance en question. Et bien sûr, si vous romancez Anders, la fin de DA2 est d’autant plus éprouvante, et peut influencer toute votre vision du jeu ! C’est ça, le jeu de rôle ! Prendre des décisions dans le feu de l’action, avec son cœur, et pas seulement sa logique.

"Il faut vraiment qu'on se trouve un coiffeur une fois à Kirkwall..."

« Il faut vraiment qu’on se trouve un coiffeur une fois à Kirkwall… »

De plus, les romances BioWare sont remarquablement bien écrites, et très variées. Vous trouverez forcément votre âme sœur virtuelle dans cette galerie de personnages aux sensibilités et aux goûts variés.

D’un point de vue plus objectif, les romances font à mon sens partie intégrante de la re-jouabilité (même si quand on est monomaniaque comme moi, on ne varie guère). Découvrir cette mini-histoire dans la grande histoire est un plaisir en soi, et ça représente plus qu’une quête secondaire, c’est une autre façon de se projeter dans son personnage, de l’incarner. Quand les personnages sont bien écrits, ce qui est le cas pour tous les personnages BioWare, vos compagnons vous influencent parfois, parce que vous apportez du crédit à leur vision du monde. Quand on les romance, ces paramètres prennent encore plus d’importance, ou du moins sont censés en avoir si vous la jouez « role-play », et donc que le personnage que vous avez incarnez n’est pas vous, mais un avatar construit selon les données fournies par le jeu. Quelqu’un qui romance Fenris, par exemple, est soit d’accord avec lui sur le fait que les mages sont dangereux et qu’il faut les enfermer, soit passe son temps à s’engueuler avec lui (ah, les romances ambivalentes de Dragon Age II… On peut en effet romancer quelqu’un à partir d’un haut score soit en « amitié », soit en « rivalité », et la seconde option est explosive).

La romance est une petite histoire à la fois gratifiante et frustrante, et en ce sens, a toute légitimité dans l’expérience du jeu, et apporte de l’immersion et de la complexité narrative. Donc, sans hésiter, encore une fois, une super idée.

Mon personnage BioWare préféré

Bien entendu, si je ne devais en choisir qu’un, l’elfe antivan aux cuisses dorées et à la langue bien pendue gagnerait toujours la partie. Que voulez-vous…

zévran« Pour cela, il faudra me passer sur le corps. » 😳 

Dorian est mon deuxième préféré et comme Zévran, je finis inévitablement par le romancer. Et si je fais une obsession sur les cuisses de Zévran, pour Dorian, c’est… son épaule :) (et ses yeux magnifiques, bien sûr)

dorian

Mais je peux aussi citer Morrigan, qui allie un charme ténébreux à une grande liberté d’esprit, des répliques cinglantes à une profonde compréhension du monde et des gens. Et bien sûr Cassandra, sans doute l’un des personnages les plus réussis de Dragon Age: Inquisition. Comment résister à cette ourse qui ne cesse de se remettre en question, non pas parce qu’elle manque de confiance en elle, mais parce qu’elle est assez futée pour avoir conscience de ses propres limites ? Je tiens au passage à souligner, puisque j’ai mis l’accent sur la principale force des jeux BioWare, à savoir leurs personnages, que DAI est un jeu qui me met beaucoup de baume au cœur en tant que gamEUSE. Si l’on joue un personnage féminin, on se retrouve avec un monde où quasiment l’ensemble des postes à responsabilité sont occupés par des femmes. Et ça ne paraît pas artificiel. Ça l’est quand il y a des femmes pour faire bonne figure. Là, on est dans un monde égalitaire où la majorité de femmes ne semble due qu’au hasard statistique, et non à une volonté de correspondre à un quelconque canon ou à de quelconques attentes. Et ces femmes sont très différentes les unes des autres. Ce sont des personnes, pas des archétypes. Ce point est très important à mes yeux parce qu’à ma connaissance, BioWare est la seule entreprise de jeux vidéo à assumer totalement sa position dans ce domaine. DAI en ce sens est très représentatif de la politique de tolérance de la boîte : les femmes y sont largement représentées en tant que personnes et non en tant que stéréotypes, et le jeu est ouvert à toutes les orientations sexuelles, et cela d’une façon très naturelle. C’est le seul jeu à ma connaissance où l’on rencontre un personnage gay et un personnage lesbien. Sans compter le personnage transgenre, quoi que non romançable. De cette façon, tout le monde peut s’identifier à son personnage, et on n’a pas la sensation d’évoluer dans un  monde conçu sur mesure pour un public cible. Et honnêtement, je trouve ça super reposant.

ScreenshotWin32_0296_Final

Les fans de BioWare ont du talent

Ma passion pour les saga ME et DA m’a conduite à rechercher assidûment du travail d’artiste, parce que c’est beau et que j’aime découvrir la façon dont d’autres personnes ont perçu et ressenti des personnages et des situations.

BioWare a récemment partagé cette image qui m’a émue :

mordin solus« Would have run tests on seashells… »

(http://derlaine.com)

Crystal Graziano a réalisé plusieurs très belles illustrations, et notamment celle-ci, de Solas, le mage elfe apostat de DAI :

solas

Il y a aussi Croaky sur Deviantart dont j’apprécie tout particulièrement le travail :

young love

croaky

Mon passage préféré de la bande originale

Alors plutôt MES préférés, et encore cette sélection est un brin arbitraire. Les trois opus de la série Dragon Age sont magnifiquement servis par une BO que j’aime à en tomber. Les deux premières bandes originales ont été composées par Inon Zur, qui est aussi responsable de la musique de tous les Fallout. DAI en revanche est le fruit du travail de Trevor Morris, qui a beaucoup travaillé avec Hans Zimmer.

Tout d’abord, ce court morceau qui correspond à un moment du jeu que j’ai déjà vécu un certain nombre de fois, mais à chaque fois, je me retrouve avec la chair de poule et un sourire bête collé sur le visage. C’est d’ailleurs à peu de choses près mon passage préféré du jeu, si l’on exclut la confrontation finale du DLC Trespasser (qui possède de même une bande originale à tomber par terre).

Le suivant est un thème récurrent de ME3, que je suis capable d’écouter plusieurs heures d’affilée quand je suis d’humeur mélancolique.

La suivante, la première fois que je l’ai entendue dans Dragon Age: Origins, j’ai été prise de court et ça a été l’un de mes très beaux moments de jeu (la première fois, j’avais été assez émue de ce qui s’était passé chez les elfes dalatiens, et c’est à la suite de ça que la douce Léliana nous gratifie de cette chanson). Allez, une vidéo avec un peu de contexte :)

 

En conclusion…

Les jeux Bioware ont eu un impact non négligeable sur ma vie de gameuse, mais aussi sur ma vie personnelle. Dans une période sombre de ma vie, j’ai décidé de continuer l’aventure Dragon Age en écrivant une fan-fiction, chose que je n’aurais jamais cru que je ferais un jour. Et écrire ce roman (400 pages, quand même) a été très libérateur pour l’écrivaine qu’il y a en moi. Ça m’a aidé à faire la transition vers une écriture plus mûre, mais surtout beaucoup plus décomplexée. Sans tomber dans la complaisance, j’ai appris qu’il fallait écrire sur ce qu’on aimait et sur ce qui nous inspirait, et ne pas s’imposer des formes ou des situations qui ne nous correspondent pas vraiment. Le défi, d’accord, mais ça ne sert à rien de s’acharner sur une voie dans laquelle on se sent à l’étroit, mal à l’aise. J’ai appris que je pouvais parfaitement assumer d’écrire une romance gay si c’était ça qui me faisait vibrer. Que je n’avais pas à m’en justifier, seulement à bien l’écrire. (D’ailleurs si ça vous intéresse, cette fan-fiction basée sur le personnage du Garde des Ombres de DAO, et qui s’étend jusqu’à la fin d’Inquisition, est dispo sur demande :).)

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Trois heures du matin t.4 : David H. Keller

David H. Keller, Trois heures du matin T.4J’ai découvert David H. Keller un peu par hasard, en me promenant sur le blog passionnant de Sean Eaton, un grand amateur de littérature pulp. Au sein d’un article sur le genre du conte cruel, il évoquait la nouvelle de David H. Keller intitulée The Doorbell. Très intriguée par ce texte, je me suis procuré un recueil où figurait ce récit, et, ni une ni deux, j’ai décidé de consacrer le prochain volume de la collection à cet auteur.
La Sonnette, qui ouvre ce recueil, est un texte glacial et glaçant, à l’instar de Un carré de linoléum. Ce style de narration technique, presque chirurgicale, qui déploie son histoire de manière implacable, m’a évoqué les nouvelles de Poe tout aussi bien que des slashers beaucoup plus modernes. Ces textes m’ont réellement impressionnée, et c’est pourquoi je suis heureuse de vous les présenter aujourd’hui.
En ce qui concerne La Branche dorée, dernier titre du recueil, l’histoire est quelque peu différente. Les lecteurs seront sans doute frappés par l’écart entre ce texte et les autres, tant au niveau de la tonalité que de la thématique. Dans La Branche dorée, on se situe dans un registre plus proche de la mythologie, de la mystique et de la psychanalyse. Ce texte est celui qui m’a donné le plus de fil à retordre, probablement parce qu’il est parvenu à me faire éprouver une fascination quasi hypnotique que je ne m’explique pas. Il arrive en effet parfois qu’au cours de ses lectures, on tombe sur des mots qui nous semblent être l’écho d’un rêve ou bien la formulation d’un désir enfoui. The Golden Bough était de ces œuvres, pour moi.
David H. Keller est un auteur surprenant à plus d’un titre, mais qui semble étrangement négligé par la mémoire littéraire américaine. J’espère qu’à travers ces quelques pages, vous le trouverez aussi intéressant que moi !

À acheter sur Amazon pour 0,99€ !

Anthologie Ténèbres 2016

En rentrant de vacances il y a deux jours, j’ai eu le plaisir de trouver l’anthologie Ténèbres 2016 qui m’attendait dans ma boîte aux lettres. Cette anthologie annuelle dirigée par Benoît Domis recueille des nouvelles de fantastique et d’épouvante écrites par des auteurs anglophones et francophones. Comme l’année dernière, j’ai eu l’honneur d’y participer en tant que traductrice. Cette fois, j’ai traduit une nouvelle d’Anna Yeatts, intitulée Quand j’avais des yeux, je ne voyais rien. Il s’agit d’un court texte mêlant un symbolisme proche de celui de Neil Gaiman à une sordide histoire qui rapproche le texte du genre du conte cruel.

Ténèbres 2016

La couverture de l’anthologie Ténèbres 2016, illustrée par Martin Hanford

Cela fait maintenant huit ans que Benoît Domis publie son anthologie annuelle. Ouverte à tous, l’anthologie est une sélection de passionné, qui fait la part belle aux coups de cœurs. Auteurs amateur ou connus, anglais ou français, y sont sélectionnés pour la qualité seule de leur texte, et pas pour leur CV. Si vous aimez le fantastique et l’épouvante, je ne peux que vous la recommander !

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[Creepy Nights] Défi cinéma : le catalogue horreur de Netflix

Toujours à la recherche d’un nouveau film d’horreur à regarder, je profite allègrement de l’abonnement Netflix dont je bénéficie depuis quelques mois pour m’aventurer le long de pistes cinématographiques que je n’aurais pas arpentées autrement. Et j’ai vu quelques trucs dont j’ai envie de parler, en bien ou en mal. Alors au lieu de faire un défi lecture, voici un défi cinéma : m’envoyer l’intégralité du catalogue horreur de Netflix (je sais, c’est une mauvaise idée…). Je l’ai déjà pas mal saigné, sans compter les films que j’avais déjà vus avant ma découverte du site. Je ne parlerai pas de tous les films car il y en a certains à propos desquels je n’ai rien à dire. Par exemple, si vous me demandez de parler de Tremors, je pourrais juste dire : « ha ha, c’était rigolo ». Aujourd’hui en tout cas, j’ai envie de commencer avec des bonnes surprises.

Honeymoon, de Leigh Janiak (2014)

Honeymoon_film_posterUne jeune réalisatrice américaine dans le milieu du film d’épouvante ? Alléluia, c’est pas tous les jours que ça arrive. Et pour son premier film, Leigh Janiak montre un potentiel qui laisse rêveuse l’amatrice de genre que je suis. On y retrouve la charmante Rose Leslie avec sa jolie voix cassée (« you-know-nothing-jon-snow ») et Harry Treadaway (le maladif et légèrement psychopathe docteur Frankenstein dans la série Penny Dreadful). Honeymoon est un film intimiste, intelligent, qui fonctionne parce qu’il demeure dans la retenue. Il commence comme un pur film de fantastique, en filmant des changements de comportement subtils mais indéniables chez la jeune épouse. L’histoire bascule progressivement du point de vue de son compagnon, désemparé, impuissant, et doutant de lui-même. Petit à petit, le surnaturel s’invite et quand il le fait, c’est avec le gore dérangeant et gerbant d’une saga Alien ou bien d’un David Cronenberg. Il y a probablement diverses manières de lire ce film et je préfère vous laisser vous faire votre idée :)

Cloverfield, de Matt Reeves (2008)

cloverfieldJe n’avais jamais pris la peine de regarder ce film sorti il y a déjà huit ans. Je n’étais pas trop sûre d’adhérer à la réalisation façon caméra amateur dans le cadre d’un scénario catastrophe, car je me suis dis que ça allait beaucoup trop bouger. Alors oui, ça bouge trop pour les personnes atteintes de motion sickness au dernier degré (pour ma part la 3D peut me retourner l’estomac, mais le found footage, ça passe), mais la caméra ne fait pas n’importe quoi comme je l’avais crains, en prenant pour excuse le fait que c’est une personne lambda paniquée qui filme. En fait, je dirais même que l’on sent bien que c’est du faux amateurisme. C’est du réalisme soigneusement manipulé : on ne voit pas ce qu’une personne lambda paniquée filmerait, mais précisément ce que Matt Reeves veut qu’on voit, exactement de la manière dont il l’a prévu. Cloverfield n’est pas un film où le scénario compte. La seule chose qui compte, c’est l’immersion aussi brutale que violente dans une situation incompréhensible pour ceux qui la vivent. Le début du film est assez long, prenant patiemment le temps de nous présenter les personnages – les futures victimes – en train de profiter de leur soirée et de se débattre avec leurs histoires de famille, d’amitié, ou de cœur. C’est au moment précis où je commençais à m’en agacer que le film bascule. Sans m’en apercevoir, j’avais plongé dans cette atmosphère de normalité dont je connais les codes, et la rupture, ce moment où les repères familiers foutent le camp et où l’on se retrouve propulsé dans un monde inconnu, a été d’une brutalité saisissante. Par la suite, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde et oui, j’ai eu peur ! (C’est digne d’être noté parce que je suis une vieille routarde de l’horreur, j’adore avoir peur, mais j’y parviens rarement :) )

Creep, de et avec Patrick Brice (2014)

creepVoilà un film tout à fait creepy. Je ne m’attendais à rien en le regardant, la description sur Netflix étant assez sibylline, du genre « quand on l’a embauché pour ce job de caméraman, il était loin de se douter de ce qui allait lui arriver »… A priori, avec cette accroche et à en juger par l’affiche, je pensais à un film de psychopathe bien gore. En fait, ce film m’a terrifiée. Et surtout ce type. Si je le croisais dans la rue, je me sauverais en courant.

Mark Duplass, je te hais.

Mark Duplass, je te hais.

Alors c’est donc l’histoire de Aaron, un caméraman professionnel embauché par Josef, qui souhaite qu’on réalise un documentaire sur lui. Ce n’est l’affaire que d’une journée, c’est très bien payé. Une fois sur place, Aaron apprend que le pauvre Josef est atteint d’un cancer au stade terminal, et souhaite réaliser un film à l’intention de son fils qui n’est pas encore né. C’est triste et glauque, mais ça paraît louable. Et puis… Comment vous décrire cela ? Tout, tout dans l’attitude de Josef vous donne la chair de poule, sans que vous puissiez exactement mettre le doigt dessus. On s’identifie totalement à Aaron, subtilement mal à l’aise : on se dit qu’on imagine des choses. Mais plus le film avance, plus il est évident que Josef est complètement et irrémédiablement fou à lier. Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons dans le dos. C’était une expérience cinématographique rare. Je me souviens d’une scène où Josef disparaît dans la maison après avoir subtilisé les clefs de voiture d’Aaron, qui n’a qu’une hâte, se tirer. Je crois que je n’ai jamais autant redouté les prochaines minutes en regardant un film d’horreur. Je ne voulais pas que ça arrive, je voulais que ça s’arrête, et en même temps, j’étais fascinée, hypnotisée. Ce film est diabolique. De plus, la folie de Josef ne ressemble pas à ce dont vous avez l’habitude. Le personnage est comme le film : insaisissable, indescriptible. Ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’une relation se crée entre le psychopathe et sa victime. Josef entretient une espèce de fascination morbide pour Aaron, il le traque à la manière d’un érotomane. Et à aucun moment, Aaron ne peut être sûr de ce que cet homme lui veut vraiment, et jusqu’où il est réellement prêt à aller, parce que Aaron est un type sensé, mais aussi un type gentil et empathique, qui veut voir le meilleur chez autrui. En bref, une histoire fascinante et horrible qui m’a fait forte impression !

*

Ce sera tout pour aujourd’hui, j’espère que ça vous aura plu et que je vous aurai donné envie de voir ces films ! À bientôt pour d’autres chroniques :)

Le métier de rédacteur web

Aujourd’hui, j’ai envie de parler d’une partie de ma vie professionnelle, celle qui concerne mes activités de rédactrice web. Depuis plus de deux ans, je travaille pour une agence que je n’ai contractuellement pas le droit de citer sur mes différents profils professionnels en ligne. Si le métier vous intéresse, si vous voulez partager vos propres expériences de rédacteur web, ou si vous êtes simplement curieux, n’hésitez pas à réagir ou poser des questions.

La rédaction web, qu’est-ce que c’est ?

Un rédacteur web, c’est une petite main qui travaille dans l’ombre, qui fournit des contenus (généralement des articles) pour des sites web. Quand on est indépendant, on fonctionne de la même manière qu’un traducteur freelance : une entreprise nous recrute et nous intègre à sa base de données, et fait appel à nos services dès qu’elle a un projet qui correspond à notre profil (spécialités, goûts, disponibilités, autant de renseignements que l’on donne à l’embauche).

À la différence d’un traducteur technique (j’entends par traduction technique tout ce qui n’est pas considéré comme de la traduction littéraire, c’est-à-dire la traduction dont les contenus relèvent de la propriété intellectuelle ; mais je n’enterai pas dans les détails car pas mal de choses sont floues et mal encadrées par la loi), on a un statut d’auteur, et nos textes relèvent donc du droit d’auteur, même si dans la réalité, on cède tous ses droits d’exploitation. La loi française protège les œuvres de l’esprit dans le sens où un auteur conserve un droit inaliénable moral sur ses œuvres (elles lui appartiennent toujours sur le plan abstrait et théorique, même s’il n’en tire aucun bénéfice), ce qui entre en contradiction avec de nombreux usages effectifs. Mais là encore, il s’agit d’un large débat, et mon article ne porte pas sur ce sujet.

Travailler en pyjama comme Johnny Depp dans Fenêtre Secrète, c'est chouette.

Devenez rédacteur web et travaillez en pyjama comme Johnny Depp (extrait du film Fenêtre secrète).

Voici concrètement comment ça fonctionne pour moi : quand on a besoin de mes services, on m’envoie un « programme de travail », c’est-à-dire un fichier Excel contenant les thèmes, les titres des articles, et divers champs servant essentiellement à l‘optimisation web (ou SEO pour Search Engine Optimization), comme le méta-titre, la méta-description, les images et leurs légendes, une série de mots-clés, etc. On me fournit également un « mode d’emploi », qui est en fait un cahier des charges (oula j’ai failli inventer un mot : un cahier « d’écharges », avais-je écris !) établi par l’agence avec le client. Qui est ce client, me demandez-vous ? Je ne peux pas vous donner de nom, je n’ai pas le droit. Mais vous verrez assez bien le tableau si je vous dis qu’il s’agit de quelques-uns des grands noms de la presse féminine, de sites de culture gé et d’infos générales, et d’un site marchand de biens généralement culturels (même si parfois, au lieu d’écrire un article sur le nouvel album de Lara Fabian, on se retrouve à vanter les mérites des frigos américains). Dans la majeure partie des cas, j’écris des articles qui présentent une personne ou un produit, ou des articles de conseil dans le domaine vie sociale, vie de couple, vie professionnelle, beauté, mode.

Les contraintes SEO en rédaction web

De nombreux clients font appel à l’agence web pour qui je travaille afin de faire remonter leur site au classement Google. Ils imposent donc parfois des contraintes d’optimisation du référencement assez lourdes. Sur des articles relativement courts (disons l’équivalent d’une page Word, ce qui fait à peu près 500 mots), on nous demande par exemple de répéter le mot-clé dans le chapô, les sous-titres, mais aussi au moins une fois par paragraphe. Il arrive souvent que cela conduise à des redondances qui rendent les textes aussi pénibles à écrire que, j’imagine, à lire. (Rédaction web ! Rédaction web ! Quoi ? Je suis en train de faire du gringue à Google, et ça marche : l’application Yoast vient fièrement de passer à la couleur verte et me félicite pour la densité de mon mot-clé.)

Devenez rédacteur web et comme Paul Sheldon dans Misery, laissez s'exprimer votre créativité.

Devenez rédacteur web et comme Paul Sheldon dans Misery, laissez votre créativité s’exprimer.

Ces contraintes s’expriment aussi sur la forme, le nombre de paragraphes, et surtout les liens. Là encore, cela conduit, par exemple sur différents articles d’un même dossier, à un type de rédaction assez artificiel. En effet, on se retrouve à mettre des liens pour mettre des liens, même si ce n’est pas forcément pertinent. On aboutit donc à un cas de figure où l’on produit des contenus non pas optimisés en terme de qualité, mais conçus pour faire les yeux doux à Google.

La signature des articles

Autant vous prévenir d’avance : si vous voulez être rédacteur web, vous avez intérêt à ne pas avoir trop d’ego. Les clients ne veulent pas qu’on sache qu’ils font rédiger leurs contenus en externe. Une question d’image. Aujourd’hui, j’ai eu la curiosité de me renseigner sur le nom avec lequel on avait signé une série de mes articles pour un site de presse féminine. Verdict : cette personne n’existe pas. S’il ne s’agit pas d’une personne fictive, mes articles sont élégamment signés « La Rédaction », ou du nom du site web sur lequel ils paraissent.

En rédaction web, il est important même si parfois difficile de garder son sang froid.

Devenez rédacteur web, mais faites votre possible pour garder votre sang froid…

Vous êtes dépossédé de votre travail à bien des égards : je ne signe pas mes articles, et je ne peux pas me servir de mes références qu’en contact privé avec un employeur potentiel. Je ne peux donc pas, ici, vous donner des exemples de mon travail et m’exclamer fièrement : « regardez, c’est moi qui l’ai fait ! ». Comme je suis déjà amenée à traiter fréquemment des thématiques qui n’ont rien de particulièrement passionnant, il y a une certaine dose de frustration à gérer.

La joie des petits calibrages

Il existe un autre point de frustration non négligeable : on tape à la main des balises, et sur certains projets, on doit intégrer un certain nombre de contraintes. Ce qui amène fréquemment à effectuer des petites corrections. On me renvoie souvent des fichiers parce que j’ai oublié un lien, une balise, que je n’ai pas mis le mot-clé dans un sous-titre, que je ne dois pas sauter une ligne après le sous-titre, parce que je me suis trompé de code de licence pour des images tirées de bases de photos libres de droit, etc. Heureusement, avec l’habitude de la rédaction web et le temps passé à travailler sur des projets émanant des mêmes clients, il y a de moins en moins de corrections à faire.

Devenez rédacteur web, et comme Garrus, faites de la précision millimétrée votre petit kiff quotidien.

Devenez rédacteur web, et comme Garrus, faites de la précision millimétrée votre petit kiff quotidien.

Une autre difficulté est la gestion du nombre de signes (nombre de caractères, espaces compris). Là encore, tous les articles d’un même projet sont soumis à la même contrainte. Pour moi, le format qu’on m’impose le plus couramment est de 2700 signes pour l’article, et 300 pour le chapô. Selon le sujet traité, j’éprouve parfois des difficultés à compresser toutes les infos dans ce format, ou au contraire, je galère comme une damnée pour remplir ma page Word… Par exemple, j’ai récemment du écrire un article sur un trio de designers dont l’unique accomplissement était d’avoir conçu… une poire. Sur le web, aucun renseignement biographique ni trace quelconque d’autres projets de design à citer. Il m’a donc fallu broder pendant 2700 signes pour vanter les mérites de cette poire, et ça n’a pas été simple.

Un métier pour les amoureux des mots

J’ai souvent lu sur des fils de discussion de traducteurs professionnels l’idée qu’ils n’aimaient pas toujours ce qu’ils traduisaient, mais qu’ils aimaient avant tout traduire. Pour la rédaction web, c’est la même chose. Le plaisir de la phrase bien faite, bien construite, la satisfaction d’écrire un texte correct voire agréable, a toute sa place dans la profession. Les mots sont ma passion et mon métier, et entre mes différentes activités, quand je suis occupée, j’écris plusieurs milliers de mots par jour sur divers supports. En rédaction web, on doit adapter le style et le ton aux demandes du client, et gérer les contraintes formelles de manière à obtenir un texte satisfaisant à l’arrivée, dans un français clair, fluide, qui donne envie de poursuivre sa lecture. En ce sens, chaque nouvelle commande propose son lot de petits défis. Les mots sont votre matériau brut, comme le bois est celui du menuisier. À vous d’en tirer le meilleur parti possible afin de véhiculer des informations qui intéresseront toujours des gens, même si vous, ça ne vous intéresse pas nécessairement.

De plus, on apprend des choses. Tout comme le métier de traducteur, celui de rédacteur web vous amène à traiter des sujets auxquels vous ne vous seriez jamais intéressé de vous-même, et à terme, c’est enrichissant. Je suis notamment devenue un moteur de recherche sur pattes pour mon entourage en quête d’astuces beauté, et j’ai élargi mes perspectives sur l’art contemporain en découvrant le travail de divers designers. J’ai même pu frimer en demandant à mon beau-frère ce qu’il pensait des cloisons alvéolaires.

Une chose est certaine : en dehors des compétences linguistiques, la qualité essentielle pour devenir rédacteur web, c’est la curiosité.

Devenez rédacteur web et prenez votre pied en écrivant

Devenez rédacteur web et prenez votre pied en écrivant.

 

Trois heures du matin T. 3 : Henry S. Whitehead

Le nouveau volume de Trois heures du matin est arrivé ! Vous pouvez l’acheter ici. Il s’agit donc de la traduction de quatre nouvelles de Henry S. Whitehead extraites du recueil Voodoo Tales, une anthologie réalisée par David Stuart Davis chez Wordsworth, et que je publie sous le titre de Sombres Antilles.

En guise de mise en bouche, je vous propose de découvrir le quatrième de couverture et la note d’introduction !

Sombres Antilles - Henry S. Whitehead

Quatrième de couverture

Sous la plume de Henry S. Whitehead, les Antilles se parent de sombres couleurs. Explorez les mystères de ces îles hantées par les charmes vaudou, à travers la vision à la fois humoristique, étonnée et inquiète de cet écrivain dont les nouvelles partagent une indéniable parenté avec les textes de Lovecraft.

Note de la traductrice

Les trois principaux recueils des nouvelles fantastiques de Henry S. Whitehead, West India Lights, Jumbee, et The Black Beast, ont été récemment réunis en un seul volume par David Stuart Davis pour les éditions Wordsworth. Cet ouvrage, intitulé Voodoo Tales, est paru en 2012, et c’est sur cette édition que j’ai travaillé pour la présente traduction.

 
Whitehead est notamment connu pour son amitié avec Lovecraft, cité par David Stuart Davis dans son introduction : « Il n’a rien d’un prêtre poussiéreux, il s’habille au contraire avec des vêtements de sport, à l’occasion, il jure comme un charretier, et il est entièrement étranger à toute forme de bigoterie ou de suffisance », commente l’auteur des Montagnes hallucinées. Et de fait, la filiation entre les deux écrivains paraît indéniable, notamment dans des nouvelles comme La Mort d’un dieu (Passing of a God en version originale), où l’on dépeint la malveillance d’une déité incalculablement ancienne. Dans d’autres récits du recueil, comme The People of Pan, on retrouve le goût lovecraftien des architectures démesurées et des cultes secrets.

 
Dans les nouvelles vaudou de Henry S. Whitehead, la magie et la sorcellerie font partie intégrante de la vie aux Antilles. L’élément surnaturel, souvent terrifiant, apparaît au beau milieu des trivialités mondaines et de la vie quotidienne. Chaque récit joue sur le décalage entre des situations tragi-comiques allant parfois jusqu’à friser le vaudeville, et la terreur pure inspirée par l’apparition du fantastique.
Les récits de Whitehead, au-delà de leur goût pour le bizarre et l’effrayant, laissent également transparaître la volonté de l’auteur de dépeindre, non sans ironie, les usages de la société antillaise coloniale. La question de la couleur de peau, si centrale, est articulée avec celle du rang social. On distingue plusieurs strates, des plus populaires correspondant à la teinte de peau la plus sombre, aux plus aristocratiques – allant de paire avec un teint clair – à l’exception du mulâtre de Jumbee qui possède toutes les caractéristiques du gentleman, et dont le charme captive l’esprit si rationnel de son auditeur (c’est d’ailleurs dans ce genre de situation qu’on remarque l’ironie critique de l’auteur).

 
Les textes de Whitehead dénotent un certain esprit naturaliste et sociologue qui le rapproche d’écrivains français du dix-neuvième siècle comme Balzac ou Flaubert. En passant par la pseudo-fiction, son narrateur, lui-même écrivain, se fait le témoin et l’analyste d’événements qu’il a vécus, ou qu’on lui a rapportés. Ce narrateur, nommé Canevin, semble incarner un avatar de l’écrivain lui-même. E.F Bleier, spécialiste du fantastique, pense que ce personnage était « un masque dissimulant l’auteur, dont les ancêtres portaient le nom de Cærnavon ». David Stuart Davis commente : « Whitehead prenait un malin plaisir à rappeler que ce nom était composé de « cane » et de « vin » : cane wine, le vin de canne. Autrement dit, le rhum, la spécialité des Antilles. ».

 
Un certain exotisme semble voulu, parfois jusqu’à forcer le trait, et notamment dans la manière dont les personnages s’expriment. Leur accent, même « à couper au couteau », est alors reproduit dans le récit rapporté. J’ai voulu garder l’esprit de comédie et d’ironie, mais j’ai gommé certains paternalismes trop répétitifs : le but était d’intéresser le lecteur aux histoires de Whitehead, et non de détourner son attention en l’exaspérant avec l’esprit colonialiste des textes issus de cette période. Je pense qu’une certaine condescendance est toujours visible, mais, je l’espère, celle-ci n’absorbera pas toute votre attention. Quant au parler des Noirs, j’ai opté pour des termes créoles afin de remplacer l’accent transcrit phonétiquement dans l’original.

 
La dernière nouvelle, Les Lèvres (The Lips), est plus tardive dans la carrière de Whitehead, et apparaît assez différente des autres. Ce dernier texte offre une approche différente, et une tonalité nettement plus obscure. Située dans une période plus lointaine que les autres nouvelles, l’époque de l’esclavage, le récit retient encore cet élément de comédie qui donne tant de piment aux histoires de Whitehead. Cette fois, c’est à travers le grotesque que l’horreur est véhiculée.

*

 
Je profite de cette note pour évoquer le livre de William Seabrook, L’Île Magique, cité par Canevin et son ami le docteur Pelletier dans La Mort d’un dieu. Il s’agit d’un récit de vie davantage que d’un travail d’ethnologue, même s’il représente une source de premier ordre pour un tel chercheur. En effet, William Seabrook est l’un des très rares Blancs à avoir assisté à des cérémonies vaudou en tant qu’invité et ami. Ce livre est non seulement passionnant, mais il traduit aussi un humanisme et une ouverture d’esprit peu communs pour son époque. De plus, ce témoignage a toujours autant de résonance qu’à l’époque de sa publication, en 1929. Je me suis servi du livre pour vérifier certaines traductions ou orthographe des termes vaudous, ainsi que du catalogue de l’exposition « Vaudou », présenté par Michel Le Bris, qui contient de nombreux textes issus de témoignages et d’études anthropologique sur le sujet.

[Creepy Nights] La maison hantée

Je vous parlais fin 2015 d’une nouvelle catégorie, Creepy Nights, consacrée à mon genre favori, l’épouvante. Cela a mis du temps, mais voici le premier billet, où nous allons parler d’une thématique qui m’est chère et qui fait partie des plus courantes dans la fiction horrifique, celle de la maison hantée.

Le lieu, point de départ de l’imaginaire

Hier, en proie à l’insomnie, (vous savez, celle où on pense à sa carte grise, à son compte en banque, à ses amis, à ses erreurs, à son travail…), je me suis levée pour taper quelques mots dans mon dossier « projet 2016 », qui contient en fait les documents préparatoires de ce qui va, je l’espère, devenir un roman.

Pour ce roman, je voulais, au début, commencer par les personnages. Ceci pour deux raisons : je voulais qu’ils soient très travaillés, que je les connaisse par cœur avant de me mettre à écrire, quitte à n’utiliser que quelques informations parmi toutes celles que j’aurais collectées sur eux. Ensuite, je me disais que cela pourrait être intéressant de voir si le fait d’avoir à disposition des personnages très construits me permettrait d’élaborer une intrigue à partir de leur identité et de leurs relations, qu’ils soient à l’origine de l’histoire, et son moteur principal.

J’ai jeté quelques idées sur mon clavier. Et puis, au bout d’un moment, je me suis aperçu que j’avais bien plus d’imagination quand il s’agissait de planter le décor. Les lieux m’inspirent. Les lieux me racontent davantage d’histoires que les gens. Alors j’ai changé de cap et j’ai décidé que le lieu, une forteresse du nom de Failles-Mortes, serait le point de départ de mon histoire. Et que mes personnages seraient tous, d’une façon ou d’une autre, liés à ce lieu.

Et ceci m’amène à parler de l’importance du lieu dans la fiction. Je vais tout particulièrement parler des maisons hantées, car ce genre d’histoire figure tout en haut de ma liste de thématiques favorites, et donc que je connais un peu le sujet. Et puis, j’ai vu Crimson Peak il y a peu. Petite précision : mon analyse reste trop générale pour vous spoiler les intrigues, n’ayez pas peur ;-).

La maison hantée, topos de la fiction gothique

J’ignore s’il y a eu un livre ou un film qui aurait joué une sorte d’effet déclencheur dans ma passion des maisons hantées, car j’ai toujours aimé le sujet aussi loin que je m’en souvienne. Je suppose que le fait de grandir dans une maison où l’on jurerait entendre des bruits de pas résonner dans les pièces vides au-dessus de sa tête, avec une maçonnerie ancienne qui aime grincer et craquer, et une vaste cage d’escalier plongée dans l’obscurité, ça peut aider à forger son imaginaire !

Je me souviens cependant, dans les premières œuvres qui m’ont beaucoup marquées, d’un roman qui ne relève pas à proprement parler de cette thématique, mais qui me semble pertinent pour mon sujet. En effet, le manoir de Manderley est un lieu énigmatique empli de souvenirs…

rebecca-daphné-du-maurierDans ce livre fascinant publié en 1938 (1939 pour la traduction française de Denise Van Moppès), la narratrice épouse un homme sombre et mélancolique, Maxim de Winter, et le suit en Cornouailles pour vivre dans son vaste manoir, Manderley. Maxim est veuf, et la présence de Rebecca, sa défunte épouse, est si forte qu’on assiste pratiquement à un phénomène de hantise.

« Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici. »

L’attitude distante de l’homme aimé, le comportement tyrannique et méchant de la gouvernante (ici sous les traits de Mrs Danvers) envers une héroïne livrée à elle-même sont des marqueurs assez récurrents du roman gothique. Et comme dans d’autres romans gothiques, tel Les Hauts de Hurlevent de Charlotte Brontë, le lieu où se déroule l’intrigue est un lieu puissant, impressionnant, voire carrément imposant, et tout à fait isolé. Il sert de bulle pour l’intrigue, un endroit hors du temps et hors du monde dans lequel les personnages se retrouvent face à eux-mêmes et à leurs propres hantises.

rebecca-alfred-hitchcockLa présence de Rebecca est telle que, symboliquement, la narratrice n’est jamais nommée au cours du roman. Si le livre contient une véritable intrigue, qui raconte la difficile enquête menée par la narratrice pour découvrir les circonstances de la mort de Rebecca, sa puissance réside surtout dans la profondeur du drame psychologique. La narratrice est écrasée par le souvenir de la défunte, et le manoir fonctionne comme un tout, ses habitants sont comme les serviteurs de son invisible maîtresse qui a conservé son pouvoir intact après sa mort.

L’adaptation de Hitchcock, en 1940, est particulièrement réussie, car elle préserve l’aspect malsain et inquiétant de ce manoir où toute vie s’est figée avec la mort de Rebecca.

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Quand j’ai choisi un roman de Shirley Jackson pour mon mémoire de traduction et que j’ai demandé à Jean-Daniel Brèque s’il voulait bien superviser mon travail, j’ai su qu’on allait s’entendre dès lors qu’il a affirmé que les premières lignes de The Haunting of Hill House comptaient parmi les plus belles de la littérature américaine.

« No live organism can continue for long to exist sanely under conditions of absolute reality; even larks and katydids are supposed, by some, to dream. Hill House, not sane, stood by itself against its hills, holding darkness within; it had stood so for eighty years and might stand for eighty more. Within, walls continued upright, bricks met neatly, floors were firm, and doors were sensibly shut; silence lay steadily against the wood and stone of Hill House, and whatever walked there, walked alone. »

« Aucun organisme vivant ne peut connaître longtemps une existence saine dans des conditions de réalité absolue. Les alouettes et les sauterelles elles-mêmes, au dire de certains, ne feraient que rêver. Hill House se dressait toute seule, malsaine, adossée à ses collines. En son sein, les ténèbres. Il y avait quatre-vingts ans qu’elle se dressait là et elle y était peut-être encore pour quatre-vingts ans. A l’intérieur, les murs étaient toujours debout, les briques toujours jointives, les planchers solides et les portes bien closes. Le silence s’étalait hermétiquement le long des boiseries et des pierres de Hill House. Et ce qui y déambulait, y déambulait tout seul. » (Traduction de Dominique Mols)

maison-hantée-shirley-jacksonComme dans Rebecca, l’accent est mis sur la psychologie des personnages. En revanche, on est bien dans un roman fantastique, mais son plus grand intérêt, ce qui le différencie de n’importe quelle autre histoire de maison hantée, c’est l’idée sous-jacente que les phénomènes qui se produisent dans la demeure sont intimement liés à un personnage, Eleanore. La maison se comporte comme une sorte de réceptacle où ses émotions se manifestent sous une forme physique, tangible. Le lieu devient au sens littéral l’expression de la psyché. La hantise peut se comprendre comme une confrontation à soi, à son inconscient, à la part d’inconnu et d’incontrôlable que l’on porte en soi. La maison fait figure de métaphore pour le labyrinthe psychique où l’héroïne se retrouve prise au piège.

la-maison-du-diable-robert-wiseLà encore, un livre où le fantastique est très intériorisé a pourtant donné lieu à une adaptation d’une grande qualité, La Maison du diable, de Robert Wise, en 1963. Je ne peux que vous recommander le film, tout comme le livre.

Afin que la maison devienne ainsi le reflet des hantises intérieures, elle a besoin d’une forte personnalité. Le décor est à la fois le catalyseur du cauchemar et son expression. La littérature et le cinéma regorgent de lieux chargés de symboles et d’une atmosphère pesante. Récemment, Guillermo del Toro a tout misé sur son décor pour son film Crimson Peak. Le lieu, par son omniprésence et son omnipotence dans la vie des personnages, apparaît à ce titre comme un personnage à part entière.

crimson-peak-guillermo-del-toroJe ne peux parler de ce film sans rendre d’abord hommage au talent de Guillermo del Toro, dont l’esthétique est reconnaissable à des kilomètres sans pour autant qu’il sombre dans sa propre parodie. Je suis amoureuse de son imagination baroque, romantique et gothique, de ses couleurs très tranchées entre le vert, le jaune, le bleu, et le rouge, et de sa sensibilité romanesque ainsi que de son attirance pour la poésie macabre. Dans Crimson Peak, la bâtisse possède des traits très reconnaissables, un univers à elle toute seule. L’argile de sous sous-sol lui donne son nom, et la folle entreprise de minage menée par ses habitants est aussi ce qui les lie à elle, dans tous les sens du terme. Liens d’affection tout comme de nécessité. Lieu de vie, et source de vie. C’est le point de rencontre des personnages, qui affrontent chacun leur démon intime. Le film est très référencé, et Paul Éluard ne fait pas partie de ces références, et pourtant, je ne sais pas pourquoi, il m’y fait penser. Sans doute parce que l’amour, la mort, la poésie, figurent parmi ses thématiques favorites.

Plus c’était un baiser

Moins les mains sur les yeux

Les halos de la lumière

Aux lèvres de l’horizon

Et des tourbillons de sang

Qui se livraient au silence.

[L’Amour la poésiePremièrement – V]

Le pouvoir de l’inquiétante étrangeté

En fiction, on relève deux façons de traiter la maison hantée. Comme on l’a vu plus haut, il peut s’agir d’un lieu très esthétisé, baroque et inquiétant. C’est là l’apanage de la fiction gothique. Mais on peut au contraire susciter la peur en la faisant surgir au cœur d’un environnement familier. L’épouvante fonctionne en grande partie sur le décalage. Le glissement qui s’opère entre une réalité connue et rassurante vers une réalité inconnue, dont on ne maîtrise aucun code, qui nous est étrangère, permet de créer cette fameuse « inquiétante étrangeté » théorisée par Freud. Le pouvoir d’épouvante repose ici non pas dans l’aspect atypique du lieu, mais au contraire, dans sa banalité.

En littérature, l’un des exemples les plus flagrants de cette intrusion de l’étrange au cœur du quotidien est sans aucun doute Le Horla, de Maupassant.

le-horla-maupassantUn homme perd peu à peu l’esprit, persuadé qu’une présence invisible le tourmente, jusqu’à le faire agir contre son gré. Le Horla est écrit sous la forme d’un journal, ce qui renforce encore cet aspect « réaliste » d’où surgit le fantastique. Le cadre est celui d’une maison au cœur de la campagne normande, sous un beau soleil d’été. Rien de plus paisible et rassurant. Mais c’est bien dans ce décor charmant que le narrateur va peu à peu sombrer dans la folie, la dépression et la paranoïa, en remettant en cause ses conceptions du réel et de la nature de la réalité les plus ancrées.

« On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace !… Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face, moi ! Je voyais le grand verre limpide du haut en bas. et je regardais cela avec des yeux affolés ; et je n’osais plus avancer, je n’osais plus faire un mouvement, sentant bien pourtant qu’il était là, mais qu’il m’échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet. »

Le narrateur découvre une réalité sous la réalité, un monde empli de créatures inconnaissables, qui méprisent notre ignorance et notre petitesse. Pas étonnant que Maupassant ait été une source d’inspiration pour le mythique Lovecraft !

« The horror-tales of the powerful and cynical Guy de Maupassant, written as his final madness gradually overtook him, present individualities of their own; being rather the morbid outpourings of a realistic mind in a pathological state than the healthy imaginative products of a vision naturally disposed toward phantasy and sensitive to the normal illusions of the unseen. Nevertheless they are of the keenest interest and poignancy; suggesting with marvellous force the imminence of nameless terrors, and the relentless dogging of an ill-starred individual by hideous and menacing representatives of the outer blackness. »

« Les récits d’épouvante narrés par la plume puissante et cynique de Guy de Maupassant, alors que la folie le gagnait peu à peu au terme de sa vie, possèdent leur propre originalité ; qu’ils relèvent des divagations morbides d’un esprit réaliste plongé dans un état pathologique, ou du produit d’une vision naturellement encline à la fantaisie et sensible aux illusions banales de l’invisible. Quoi qu’il en soit, ces récits présentent le plus grand intérêt et possèdent une intensité rare : ils suggèrent, avec une force incroyable, l’avènement imminent de terreurs sans nom, et la lutte incessante d’un personnage infortuné contre les représentants horribles et menaçants des ténèbres extérieures. »

[Supernatural Horror in Literature, traduction par mes soins]

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Ces dernières années, le cinéma d’épouvante a exploité à de nombreuses reprises la thématique de la maison hantée, et bien souvent dans un décor tout à fait familier et banal. Dans la saga Paranormal Activity, le concept est poussé à son extrême. Un peu comme de Le Horla, on ne voit quasiment rien. La présence s’impose peu à peu par des événements insignifiants. La fixité des caméras incite le spectateur à rechercher ces signes, et comme il les attend, comme il sait que quelque chose va nécessairement se produire, il entre dans un état de tension qui monte en puissance avec la violence des phénomènes. Je ne parle pas de violence dans le sens spectaculaire, mais plutôt dans la brutalité inattendue, dans la rapidité dans laquelle on passe du normal à l’anormal. Et aussi dans l’aspect dérangeant de certaines manifestations, comme dans la scène ci-dessous.

C’est un film qui nécessite une attention soutenue, et beaucoup d’imagination. On ne nous sert pas des effets spéciaux sur un plateau, on doit construire, combler les vides (ce que je dis ne concerne que les trois premiers volets de la saga). Tous les effets reposent sur le décalage. Le danger s’immisce et la présence invisible peut littéralement vous tirer par les pieds hors de votre lit. Vous ne la verrez pas venir, et vous n’avez aucun refuge.

Je peux aussi évoquer à ce sujet la saga des Freddy, qui se fait un jeu de détourner des scènes et des environnements quotidiens. Dans les films Freddy, un lit peut littéralement vous avaler, un téléphone se doter d’une langue libidineuse pour vous lécher l’oreille, une baignoire perdre son fond pour vous noyer. La perversité et l’imagination de Freddy sont sans limites. Il s’introduit par le rêve et peut, comme dans un rêve, vous faire croire que vous êtes réveillé pour mieux vous piéger. C’est lui le maître du jeu, et ce qu’il imagine pour vous est à la hauteur de vos propres peurs et fantasmes.

Les Griffes de la Nuit - Wes Craven

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Dans le film Dark Skies, une famille est victime d’une rencontre du troisième type particulièrement désagréable. La scène ci-dessous montre comment l’étrangeté la plus totale se manifeste avec une soudaineté dérangeante en plein cœur de la maison, dans la cuisine. Les objets familiers sont soudain sortis de leur contexte, les choses que l’on connaît deviennent subitement autres, pratiquement sous nos yeux. Mais on n’a pas été témoin de la transition, on ne peut que constater les dégâts : la réalité familière a été déformée par une force extérieure, qui nous fait savoir qu’elle est là. Comme dans Paranormal Activity, la maison n’appartient plus à ses habitants, mais à la force inconnue qui s’en est emparée. Le foyer, équivalent psychique de la forteresse, qui nous protège et nous isole de l’hostilité du monde extérieur, devient inhabitable.

Dans les exemples donnés ci-dessus, les choses deviennent angoissantes parce qu’elles sont sorties de leur contexte, détournées, décalées, déformées. Il y a d’ailleurs une parenté assez intrigante entre les mécanismes de la peur et ceux du rire : en effet, le comique semble lui aussi reposer sur un léger travestissement du réel.

En conclusion : la maison hantée, un mécanisme cathartique

La maison hantée est un terrain de jeu pour l’imagination. Le lieu peut être modelé, exploité, détourné, singularisé, à l’envi. C’est le cadre idéal pour peindre nos fantasmes et jouer à nous perdre dans le labyrinthe dans notre esprit. La maison est la structure la plus familière, celle que l’on maîtrise le mieux. Et que l’on croit connaître… Découvrir un aspect inquiétant à sa propre maison, prendre conscience de présences inconnues, c’est comme se confronter aux surgissements de l’inconscient, cette part insondable de l’esprit qui travaille à notre insu et produit ses propres fantômes. Les histoires de maison hantée peuvent se lire comme une projection fantasmatique d’une hantise plus intériorisée, une façon de donner du sens à des processus mentaux sur lesquels on n’a pas une entière maîtrise. La fiction accomplit alors l’une de ses fonctions premières : donner du sens, faire d’un réel non-verbal et brut une construction symbolique que l’on puisse déchiffrer et circonscrire.

Nourritures spirituelles d’avril

Aujourd’hui, il fait beau, les oiseaux chantent, les gens ont l’air de bonne humeur. Et moi aussi ! Alors une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler de choses légères, amusantes.

 

Je commence tout de suite en chanson, certains d’entre vous ont déjà eu le plaisir de déguster la vidéo que je vais vous proposer. J’ai découvert le film récemment après avoir visionné cette vidéo :

Ça m’avait intriguée, ça avait l’air plutôt cool, alors j’ai regardé mon deuxième ou troisième film Bollywood de ma vie, je ne suis pas bien sûre… Et c’était une très bonne surprise ! Le film dure près de trois heures mais c’est très rythmé, c’est une réécriture plutôt pertinente du mythe de Roméo et Juliette, et j’ai plus d’une fois éclaté de rire une fois l’effet de stupeur dissipé, comme dans le passage qui va suivre. Enjoy :)

 

Au début de l’année, j’ai traversé quelques moments un peu sombres, et je me suis vengée sur les séries de comédie. Je ne suis normalement pas très friande du genre, mais j’ai vu des choses sympas. J’ai regardé avec plaisir les épisodes de New Girl, parce que c’est frais, et que les personnages, surtout les garçons, sont très attachants.

Mais la série qui m’a vraiment plu, c’est Love, une série produite par Netflix. Cela faisait trèèès longtemps que je n’avais pas regardé une série dans laquelle tous les protagonistes me semblent normaux, et non des stéréotypes, ou des gens tellement caractéristiques d’une classe sociale que je ne pouvais guère m’y identifier. Love évite les écueils d’une énième série sur les démêlés des jeunes trentenaires, même si c’est effectivement son sujet. Seulement, le trait n’est pas forcé, et la série n’est pas formatée sur le principe d’une vanne toutes les minutes. Elle flirte plutôt avec le dramatique, mais on est très loin des drames sentimentaux complaisants et grandiloquents d’une série comme The L World.

 

Tout à l’heure, je suis allée m’asseoir sur les bords du Trieux pour prendre le temps de respirer l’air tiède chargé de senteurs printanières, un vieux monsieur m’a joyeusement accusée de boire plus que de raison étant donné que mon banc gisait au milieu des bouteilles vides (pas les miennes !), et j’ai ouvert un livre d’un auteur classique de science-fiction, Robert Heinlein. Je ne m’attendais pas à éclater de rire plusieurs fois sur les premières pages, tout en trouvant le texte poétique, émouvant, et le narrateur immédiatement sympathique. Le roman s’ouvre sur les souvenirs de ce dernier, qui raconte qu’autrefois, il vivait dans une ferme du Connecticut avec son chat Petronius, et que la maison avait la particularité de posséder onze portes d’entrée. À chaque hiver, le chat refusait de sortir par les chatières aménagées exprès pour lui et attendait que son maître lui ouvre chaque porte, dans l’espoir que l’une d’elle ouvre l’été (d’où le titre du roman, Une porte sur l’été, ici dans la traduction de Régine Vivier). Je vous recopie le passage qui suit cette ouverture :

« Mais il n’abandonna jamais sa recherche de la porte ouvrant sur l’été.

Le 3 décembre 1970, je la cherchais, moi aussi.

Ma quête était à peu près aussi désespérée que l’avait été celle de Pete en ces hivers du Connecticut. Le peu de neige existant en Californie du Sud se cantonnait sur les montagnes, pour les skieurs, non loin de Los Angeles. Elle ne serait d’ailleurs pas parvenue à traverser le brouillard de fumées qui planait sur la ville. Cependant, l’hiver était dans mon cœur.

Non que je fusse malade (mis à part une gueule de bois permanente) : j’étais du bon côté de la trentaine pour quelques jours encore, et loin d’être dans la dèche. Ni police, ni mari outragé, ni plaignant d’aucune sorte ne me cherchait. En fait, je n’avais rien qu’un peu d’amnésie n’eût guéri. Mais l’hiver était dans mon cœur, et je cherchais la porte qui aurait donné sur le soleil.

Si je vous fais l’effet d’un homme qui s’apitoie complaisamment sur son sort, vous êtes dans le vrai. J’aurais pu me dire qu’il existait sur cette planète plus de deux milliards de gens en plus mauvaise forme que moi. N’empêche, je cherchais cette porte sur l’été. »

Alors je sais ce n’est pas fantastiquement joyeux, mais je me suis immédiatement identifiée à ce personnage qui, dans le passage suivant, va boire un scotch dans un bar en emmenant son chat dans son sac, et ce chat a la particularité de boire de la ginger ale. Quand le barman le découvre, il met le narrateur dehors et ce dernier réplique :

« Sans rancune. J’avais projeté d’amener boire mon cheval, mais puisque c’est comme ça, vous n’aurez pas notre clientèle.

– Comme vous voudrez. Notre règlement ne mentionne pas les chevaux. Mais permettez, encore une petite chose : ce chat boit-il vraiment du ginger ale ? »

Je sens que je vais apprécier ce ton décalé :-)

 

Plusieurs centaines d’heure plus tard, je passe toujours d’excellents moments sur Dragon Age: Inquisition, où j’ai enfin réussi à tuer tous les dragons du jeu, yeah (sérieusement, tuer des dragons est l’un de mes passe-temps favori dans ce jeu, l’autre jour Cassandra a passé vingt minutes seule contre un dragon qui montait sa garde sans arrêt, totalement épique). Et je ne suis pas peu fière de mon dernier Inquisiteur, baptisé en l’honneur de Kaidan de Mass Effect :

ScreenshotWin32_0293_FinalBon cela dit ma version elfique n’est pas mal non plus :-)

ScreenshotWin32_0332_FinalJe n’ai pas joué qu’à ça, hein. J’ai entamé Alice: Madness Returns, et j’ai enfin terminé cette monstruosité qu’est The Witcher III, très bon jeu dans l’ensemble, une fin spectaculaire mais qui ne m’a malheureusement pas surprise.

 

Enfin, je vous laisse avec un vidéaste qui a encore des progrès à faire mais qui a su m’attendrir par sa jeunesse, son enthousiasme, et ses efforts pour produire des contenus de qualité. Si vous voulez UNE LEÇON D’HISTOIRE EN MODE ÉPIQUE, essayez :-)

Oh, et petit ajout de dernière minute, Lionel a partagé ça sur Facebook… Je pense souscrire un contrat ! 😀