Archive mensuelles: mai 2018

« Les projets »

Je viens d’avoir trente-et-un an. C’est un fait. Une simple durée mesurée de façon totalement arbitraire. À 31 ans, je vis seule dans un petit appartement blindé de disques, de livres, d’images collées au mur issues de mes fictions et fanfictions préférées. J’ai un matelas par terre, une douche en plastique, deux plaques électriques, un frigo minuscule et des reliquats de bière et de Cup Noodles un peu partout. Je n’ai pas renouvelé ma garde-robe depuis deux ans, je ne vais pas laver ma voiture. Je me prends des cuites en pleine semaine, et mon temps libre, je le passe à écrire et à jouer aux jeux vidéo. Ce matin, mon banquier m’a appelé et m’a gentiment demandé si j’avais « des projets ». J’ai toujours l’impression que quand on dit « des projets », on utilise une sorte d’euphémisme du même acabit que « faire un enfant », qui signifie en fait « baiser sans contraception avec un minimum de dix-huit ans de bons et loyaux services à la clef ». Parce que qu’est-ce qu’on entend derrière « des projets » ? J’ai comme la sensation que dans la majorité des cas, ça signifie: « comptez-vous devenir propriétaire? » ou « comptez-vous », justement, « faire un enfant ». Je n’écris pas ici pour râler sur des pressions sociales existantes ou construites dans la psyché de l’individu, mais vraiment pour parler du fond du sujet.

Non, je n’ai pas de projet. Mon projet, c’est de ne pas me lever trop tard demain, de faire mon boulot, probablement de picoler le soir avec le casque volume à fond sur les oreilles tandis que j’écris l’une ou l’autre de mes fanfictions. Mon projet, c’est de progresser sur la voie qui m’est propre, d’avoir un peu moins peur, d’être un peu plus sûre de moi, de m’épanouir davantage et par-dessus tout, de profiter d’une vie brève et chaotique avant le tomber de rideau. Mon projet, c’est d’être une meilleure personne qu’hier. Non pas parce que je le dois, mais parce que c’est la promesse qui a présidé à toute ma vie.

Quand j’étais petite, j’avais investi un sens très particulier à cette chanson pop et un peu (très) honteuse :

Pour moi, ça signifiait que mon enfance était cette antichambre de la vie. Qu’un jour viendrait où j’atteindrai une sorte d’état d’harmonie, avec moi-même et avec le monde.

Je ne suis pas telle que je suis faute de mieux. Je n’ai pas de mari, pas d’enfants, pas de maison, même pas de métier stable. Je n’ai que des écrits pop, des goûts pop, une passion irrationnelle pour le shonen, des interrogations lancinantes sur la question du genre, un métier qui bien qu’instable est ma passion, des questions existentielles, très peu d’amis (mais qui valent tout l’or du monde), des journées passées entre procrastination, fébrilité, et brusques poussées de courage. J’ai des nuits d’insomnie, j’ai des matins nus et cruels et profondément angoissants.

Je n’ai que moi. Mes possessions matérielles me sont plus qu’utiles, mais je n’y attache ni valeur morale, ni sentimentale.

Comme dirait encore Jean-Jacques (Goldman, pas Rousseau 😉

J’ai pas choisi de vivre ici
Entre la soumission, la peur ou l’abandon

J’m’en sortirai, je te le jure
À coup de livres, je franchirai tous ces murs

Envole-moi
Loin de cette fatalité qui colle à ma peau
Envole-moi
Remplis ma tête d’autres horizons, d’autres mots
Envole-moi

Me laisse pas là , emmène-moi, envole-moi
Croiser d’autres yeux qui ne se résignent pas
Envole-moi, tire-moi de là !
Montre-moi ces autres vies que je ne sais pas

Cette chanson, dans toutes les soirées où on est émus, on finit par se la passer. Et pas parce qu’elle exprime un truc refoulé qu’on aurait tous échoué à atteindre, une espèce de nostalgie de l’autrefois, mais parce qu’elle continue à traduire nos aspirations présentes, notre volonté de vivre et de ne pas crever dans cette fatalité qui nous colle à la peau.

Pour nous, la vie n’est pas un chemin de croix.

Ce n’est pas une suite de compromis qui vous bouffent avec le temps.
C’est le désir pur de se surpasser, de transcender l’espace étroit dans lequel on est censé vivre et dont on est censés se satisfaire.

Pour nous, c’est se rappeler de qui on était et qui on a envie d’être. C’est aussi se prendre la réalité en pleine gueule et éprouver le besoin profond d’exprimer quelque chose que la chanson suivante et ses paroles traduisent mieux que n’importe quoi et n’importe qui (pas à l’heure où je vous écris, mais récemment, j’ai chialé juste en lisant un commentaire d’une personne disant que son compagnon lui avait envoyé cette chanson au pire moment de sa vie, et que la chanson avait probablement contribué à éviter qu’il ne se suicide) ce qu’on peut avoir envie de dire à quelqu’un qui baisse les bras :

Je n’ai pas de projets. À dix-sept ans, j’étais incapable de me projeter dans l’avenir. Et ça n’a pas changé.