Archive mensuelles: décembre 2016

Voyage au bout de la terre

« On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par l’assoupissement de l’extase. Quand les yeux sont remplis d’un excès de beauté et de lumière, c’est une volupté de les fermer. »

[Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer]

Il y a une semaine, je me promenais avec mon compagnon sur les côtes déchiquetées du Finistère, sous un ciel bleu écrasant. Le voyage a commencé par des stations balnéaires, entre vieilles pierres et ports ultra-modernes. Carantec et son littoral brisé en mille morceaux, la silhouette sévère, vaguement inquiétante, du château du Taureau qui défend la baie de Morlaix. Roscoff et ses innombrables panneaux draguant les Anglais, promettant des merveilles de bières et de vins, apparemment dissimulées dans des hangars miteux postés au beau milieu de champs de patates étendus à perte de vue. Le crépuscule nous a cueillis dans un frisson glacial. On a battu en retraite à Châteaulin, à la recherche d’un endroit chaud où boire un coup.

dsc00200Après une Grim de Noël, un petit whisky et une pizza, nous nous mettons à la recherche d’un hébergement. L’hôtel nous a averti avec beaucoup de sérieux qu’ouvrir la fenêtre engageait notre responsabilité personnelle, alors je ne me suis pas lassée de l’ouvrir une demi-douzaine de fois pour voir si c’était très dangereux. Et non, il n’y avait personne de caché derrière la haie qui nous séparait du parking. J’étais presque déçue, à force.

Le lendemain, de vieilles chansons résonnent à bord du Brittany qui évoluent dans une atmosphère solaire, ciel d’azur, feuillages de cuivre, et routes désertes.

La paix s’installe. Les routes se déploient avec une telle ingénuité que j’ai la nette impression d’être la première à les arpenter. Les rares véhicules que l’on rencontre s’évanouissent les uns après les autres, la réalité continue à se diluer à mesure que la lumière augmente. L’ouest ultime est tout près, la mer m’appelle, l’horizon nu. Il paraît qu’on peut voir la Statue de la Liberté depuis les falaises du Finistère. Ce matin, j’ai presque envie d’y croire.

On approche du littoral. Les falaises se contractent sur elles-mêmes comme la cage thoracique d’un titan. On sort de la voiture, enveloppés par le silence parfait d’une matinée d’hiver. On passe la frontière bordée de pins et d’ajoncs violentés par les vents, et soudain, cristallin dans l’air immobile, le murmure monotone du ressac emplit toutes les perspectives.

dsc00204Le sentier, un peu traître, nous fait contourner les épines rocheuses. Le vent n’a pas forci, mais il est froid. Il aiguillonne l’avancée dans les landes rousses, et en l’écoutant mugir, je relève la tête. Le ciel et la mer, et juste un bout de côte. Je me sens vivante, dans cet endroit où la vie se replie dans les petites anfractuosités qui la laissent s’épanouir.

Un présage de fin du monde, un aperçu d’infini. Il faut reprendre la route pour, cette fois, aller vraiment au bout du monde.

dsc00216Ces étendues désolées me donnent envie d’une musique plus barbare, plus primitive. Les cieux et la mer se conjuguent au temps de la lumière, les landes âpres se déploient dans la gloire fragile du matin, et toujours là-bas, qui pulse et appelle, l’océan sans borne que j’ai hâte de rejoindre.

Un virage et soudain, la terre qui se divise en deux, deux falaises s’érigent de chaque côté et entre elles, une plage apparemment immense, presque blanche, offerte toute nue dans la splendeur de la désolation hivernale.

dsc00222La fin du monde est proche, là, dans tout ce soleil éblouissant, cette plage magique qui semble s’étendre à perte de vue. Des oiseaux boudeurs nous snobent, mais moi, je les traque parce que je les trouve adorables.

dsc00231On fait tout le tour de la plage. On découvre au nord un paysage assailli par la marée, incroyablement calme et apaisant.

dsc00247Au sud, on se retrouve sur Mars. Des colonies de coquillages sur des rochers qui, selon les perspectives, se mettent à ressembler à des montagnes.

dsc00275Des replis obscurs dans les falaises attirent notre attention, et l’on rentre dans une cathédrale de roche, aux curieuses nuances entre le vert et le doré d’un côté, le rouge et le violet de l’autre.

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J’aurais pu rester sur cette plage pendant des heures. Peut-être même toute la semaine. Près de l’hôtel, un groupe de gens travaille sur une vaste figure tracée dans le sable. Un couple brave la morsure des vagues. L’éternel solitaire balade ses chiens. Et nous, nous sommes seuls, pris en otage entre deux immensités. La mer et le ciel nous travaillent au corps, nous font pencher dans les deux sens. On adore ce sentiment de diminution. Être réduit à sa dimension de chair fragile, confronter l’immensité de son monde intérieur à la vaste indifférence du vent, du ciel et de la mer… Pourquoi est-ce aussi réconfortant ?

On reprend la route. La fin du monde attend toujours. Un autre parking, presque désert. À peine sortie du Brittany, je bifurque sur la gauche. L’univers a prévu un spectacle sons et lumières rien que pour nous.

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dsc00295Je penche sur toutes mes photos, j’imagine que le Finistère me donne un peu le vertige. La pointe du Raz a achevé de convaincre mon compagnon, qui m’annonce d’un ton officiel qu’il est devenu Breton.

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Pointe qui demeure d’ailleurs figée dans un bout d’éternité, sous le regard indifférent de la Dame des naufragés, ignorante des suppliques.

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On fait le tour de la pointe, en revenant par le côté nord, depuis lequel on aperçoit la presqu’île de Crozon. Affamés et fatigués, on profite du calme intense qui règne sur les landes.

dsc00348Une crêperie plus tard, nous voilà de retour à bord du Brittany. Nous passons non loin de la Bouche de l’Enfer (coucou Régina !), et poursuivons notre périple jusqu’aux territoires hantés du sud des Côtes d’Armor. Un endroit boisé et brumeux où je suis à peu près certaine que les loups-garous se donnent rendez-vous.

C’était deux jours brefs, à peine une parenthèse, mais la mer et le ciel sont perpétuellement affamés et ce n’est pas difficile de s’y abandonner et de les laisser dévorer les angoisses, de purger par l’infini les douleurs latentes et les chagrins rentrés.

« C’est un endroit, ici, où tu prends congé de toi-même. Ce que tu es se détache doucement de toi, peu à peu. Et à chaque pas, tu le laisses derrière toi, sur ce rivage qui ne connaît pas le temps et ne vit qu’un seul jour, toujours le même. »

[Alessandro Baricco, Océan mer]

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