Archive mensuelles: mars 2016

Je ne lis que des auteurs morts (ou presque)

C’est la révélation qui m’a frappée cette après-midi, tandis que j’achevais une fiche de lecture sur une pièce incroyable de Sartre, Les Mouches (oui, Sartre, c’est incroyable. Non, je n’ai pas lu L’Être et le néant. Je savais que j’aurais envie de me suicider après la cinquième page.).

En fait, derrière ce titre un brin provocateur, il y a surtout le constat qu’en dehors de quelques auteurs de thrillers, d’épouvante, ou de fantasy, ma culture littéraire était faite d’une kyrielle de morts. Alors, je me suis posé des questions.

Est-ce que les gens qui attendaient avec impatience le prochain épisode des Trois Mousquetaires dans leur hebdomadaire favori lisaient d’autres auteurs contemporains, ou bien connaissaient-ils mieux Voltaire, Montesquieu, Racine, et d’autres classiques des siècles précédents ?

Est-ce qu’aujourd’hui se cache, parmi les auteurs populaires de notre temps, le sujet de futures fiches de lecture qu’un moi version futuriste rédigera avec autant de passion en se disant « putain, c’était canon, le 21ème siècle ! » (bien que je doute qu’il emploie l’expression « c’est canon », sauf s’il veut donner une tonalité charmante et désuète très « 21ème ») ? Sur son blog, Laurent Sagalovitsch émet l’idée que notre époque est trop paisible pour voir apparaître de grands romans. Je n’ai pourtant pas la sensation, comme lui, de vivre dans une société qui a « le ventre plein et la certitude que demain ressemblera à aujourd’hui. » Alors certes, quoi qu’en dise Manuel Valls, je n’ai pas non plus la sensation que nous soyons en guerre. Mais j’ai bien l’impression de vivre dans une société caractérisée par l’incertitude et la peur.

Connaissant finalement peu la littérature contemporaine, je ne sais pas vraiment quels seraient les meilleurs candidats pour une glorieuse postérité. Je suis persuadée que Stephen King deviendra un classique. À part ça, non, je ne sais pas. Qu’est-ce qui caractérisera la littérature de notre siècle ? Comment qualifiera-t-on notre époque ? Sera-t-elle célinienne, flaubertienne, ou plutôt hugolienne ? Qui aura l’élégance verbale d’un Beaumarchais, de qui brandira-t-on les vers contre le prochain totalitarisme ? À qui rétorquera-t-on qu’il n’y a « que les petits hommes qui craignent les petits écrits » ? Qui défendra la liberté avec autant de hargne que Jean-Paul Sartre ?

« ORESTE : Tu es le roi des Dieux, Jupiter, le roi des pierres et des étoiles, le roi des vagues de la mer. Mais tu n’es pas le roi des hommes.

JUPITER : Je ne suis pas ton roi, larve impudente. Qui donc t’a créé ?

ORESTE : Toi. Mais il ne fallait pas me créer libre. (…) Je ne suis ni le maître ni l’esclave, Jupiter. Je suis ma liberté ! À peine m’as-tu créé que j’ai cessé de t’appartenir. (…) Les mots que je dis sont trop gros pour ma bouche, ils la déchirent ; le destin que je porte est trop lourd pour ma jeunesse, il l’a brisée. »

Quel poète aura l’humour macabre d’un Tristan Corbière, dans sa réponse impertinente à l’Oceano Nox de Victor Hugo ? (le poème qui commence par « Oh ! Combien de marins, combien de capitaines/Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines/Dans ce morne horizon se sont évanouis ! ») (et je recopie le poème en entier parce que je le trouve génial) :

Eh bien, tous ces marins — matelots, capitaines,
Dans leur grand Océan à jamais engloutis…
Partis insoucieux pour leurs courses lointaines
Sont morts — absolument comme ils étaient partis.

Allons ! c’est leur métier ; ils sont morts dans leurs bottes !

Leur boujaron au cœur, tout vifs dans leurs capotes…
— Morts… Merci : la Camarade a pas le pied marin ;
Qu’elle couche avec vous : c’est votre bonne-femme…
— Eux, allons donc : Entiers ! enlevés par la lame !
Ou perdus dans un grain…

Un grain… est-ce la mort ça ? la basse voilure
Battant à travers l’eau ! — Ça se dit encombrer
Un coup de mer plombé, puis la haute mâture
Fouettant les flots ras — et ça se dit sombrer.

— Sombrer — Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle
Et pas grand’chose à bord, sous la lourde rafale…
Pas grand’chose devant le grand sourire amer
Du matelot qui lutte. — Allons donc, de la place ! —
Vieux fantôme éventé, la Mort change de face :
La Mer !…

Noyés ? — Eh allons donc ! Les noyés sont d’eau douce.
— Coulés ! corps et biens ! Et, jusqu’au petit mousse,
Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !
À l’écume crachant une chique râlée,

Buvant sans hauts-de-cœur la grand’tasse salée
— Comme ils ont bu leur boujaron. —
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière :
Eux ils vont aux requins ! L’âme d’un matelot
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
Respire à chaque flot.

— Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
Ils sont là ! — La houle a du creux. —

— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…
C’est leur anniversaire — Il revient bien souvent —
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
— Eux : le De profundis que leur corne le vent.

… Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !…
Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus !

Est-ce que, même, la poésie existe encore en dehors du Printemps des Poètes et des éditions de Minuit ? Où y a-t-il un autre Tristan Corbière, qui, comme lui, écrit tout seul et publie à compte d’auteur des écrits que personne ne lira jusqu’à ce qu’un nouveau Verlaine le tire de l’oubli ? (car c’est ce qu’a fait Corbière et pour la précision, publier à compte d’auteur, c’est faire ce qu’on appelle couramment de l’auto-édition). Pouvez-vous me citer un seul poète contemporain qui ait le talent d’un Baudelaire ? Le 20ème siècle a brisé allègrement les codes de la poésie et sa rigidité formelle pour sortir la créativité de ce carcan. Le problème, c’est que maintenant, on est trop flemmard pour écrire sous une quelconque contrainte. Qui possède encore la maîtrise et la technique nécessaire à un Racine pour écrire une tragédie entière en alexandrins parfaitement réguliers, tout en insufflant la force poétique et la violence émotionnelle d’une pièce comme Andromaque ?

Non, je ne vous fais pas grâce de Racine, et de l’une des plus belles tirades jamais écrites. Oreste, encore :

« Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance !
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance !
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder :
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder…
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ! Grâce au ciel j’entrevois…
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi ! »

 

Je ne suis pas en train de vous dire que c’était mieux avant. Je ne fais que poser des questions. On peut sans doute m’opposer que j’avoue moi-même mon ignorance, et qu’il existe des auteurs vivants d’une telle trempe. Mais où sont-ils ? La poésie et le théâtre font-ils vraiment encore partie intégrante de notre vie culturelle, où sont-ils plutôt en marge ?

Et quant au roman… J’ai l’impression qu’on est bloqué depuis quelques années dans une sorte de post-modernisme où la littérature est centrée sur elle-même et sur ses acquis, sans véritable volonté de dépassement. Coïncidence, certainement pas, c’est aussi l’impression que me donne la société où je vis. On s’ennuie, on a peur, et on est frileux. On se donne moins, par peur de trop (se) dépenser. En fait, peut-être bien que les écrits passionnés des auteurs morts me semblent plus vivants que la morne prose des auteurs contemporains. Je me prends toujours en pleine figure la violence blasphématoire et joyeuse d’un Henry Miller, et je me prends à bâiller sur un prix Goncourt (Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, si vous voulez des noms). Je n’évoque pas Henry Miller au hasard, d’ailleurs. Lui-même abhorrait la rigidité cadavérique de la littérature française, il préférait la discordance d’un Walt Whitman. Et avec Miller, on dépense sans compter. Un passage de Tropique du Cancer qui expose sa vision de l’artiste, une sorte de prophète hugolien version trash (traduction de Paul Rivert) :

« Côte à côte avec la race humaine, coule une autre race d’individus, les inhumains, la race des artistes qui, aiguillonnés par des impulsions inconnues, prennent la masse amorphe de l’humanité et, par la fièvre et le ferment qu’ils lui infusent, changent cette pâte détrempée en pain et le pain en vin et le vin en chansons. De ce compost mort et de ces scories inertes ils font lever un chant qui contamine. Je vois cette autre race d’individus mettre l’univers à sac, tourner tout sens dessus dessous, leurs pieds toujours pataugeant dans le sang et les larmes, leurs mains toujours vides, toujours essayant de saisir, d’agripper l’au-delà, le dieu hors d’atteinte : massacrant tout à leur portée afin de calmer le monstre qui ronge leurs parties vitales. Je vois que lorsqu’ils s’arrachent les cheveux de l’effort de comprendre, de saisir l’à-jamais inaccessible, je vois que lorsqu’ils mugissent comme des bêtes affolées et qu’ils éventrent de leurs griffes et de leurs cornes, je vois que c’est bien ainsi, et qu’il n’y a pas d’autre voie. Un homme qui appartient à cette race doit se dresser sur les sommets, le charabia à la bouche, et se déchirer les entrailles. C’est bien et c’est juste, parce qu’il le faut! Et tout ce qui reste en dehors de ce spectacle effrayant, tout ce qui est moins terrifiant, moins épouvantable, moins fou, moins délirant, moins contaminant, n’est pas de l’art. Tout le reste est contrefaçon. Le reste est humain. Le reste appartient à la vie et à l’absence de vie. »

*

Ce qui me frappe le plus, c’est le décalage entre la littérature populaire et la « grande littérature » prescrite par l’institution. De nombreux « classiques » d’aujourd’hui étaient très populaires à leur époque. Toutes proportions gardées en tenant compte du nombre de gens alphabétisés et des capacités de production de l’objet livre de leur époque, Dumas, Hugo, Corneille, Beaumarchais, etc, étaient des best-sellers !

La littérature n’est ni dépassée, ni poussiéreuse. C’est nous qui le sommes. Avec nos petites inquiétudes et nos petits maux. Avec notre vision formatée et élitiste de la culture, toujours censée être grande, bien davantage noble et respectable que vivante.

D’autres formes d’expression artistique, plus en adéquation avec nos modes de vie, s’en sortent mieux. Pour moi, c’est surtout les séries télévisées et les jeux vidéo qui y parviennent. J’y trouve ce remue-ménage, ces idées qui fusent, ces tentatives de dépassement que la littérature, mon premier amour, peine à me proposer. Mais après tout, n’est-ce pas le destin des premières amours que de se flétrir dans la désillusion ? Je ne pense pas que ce serait Flaubert, en tout cas, qui me contredirait, si l’on en croit son Éducation sentimentale.

Je veux être étonnée au sens cornélien du terme, au sens fort. L’art ne prend toute sa saveur que lorsqu’il vous maltraite. L’art est tout l’opposé de la tranquillité. Il n’y a de sublime qu’au sens sacré du terme, que l’on croit en Dieu ou non.