Archive mensuelles: novembre 2015

Travailler à domicile

Dans le même esprit que mon billet sur l’écriture, aujourd’hui j’aimerais parler du travail à domicile. Les avantages, les inconvénients, les difficultés rencontrées… Bref, une nouvelle fois, partager mon expérience sur le sujet !

L’organisation de la journée et les joies de l’improvisation

Les avantages du travail à la maison sont nombreux : personne ne fait les frais de votre mauvaise humeur le matin, vous pouvez travailler en pyjama, pas de patron pour vous surveiller… Quand on aime son chez-soi, on est heureux !
Mais pour moi, il y a un autre avantage de taille : pouvoir improviser. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’avoir envie d’aller me balader en plein milieu de la journée : je l’ai fait sans me poser de questions ! Car en ce qui concerne l’organisation de l’emploi du temps, je fais tout simplement ce que je veux. Avoir la possibilité de s’échapper, à presque n’importe quel moment, pour aller respirer l’air de la forêt et écouter la rivière s’écouler sans rien faire, à mes yeux, ça n’a pas de prix.
Cela dit, je ne suis pas un oiseau de nuit, je préfère les horaires « normaux ». Alors les heures non travaillées parce que je n’avais pas envie ou que j’avais autre chose à faire, je ne les reporte pas le soir, mais le week-end, ou le lendemain matin en commençant un peu plus tôt. Comme chacun sait, le travailleur indépendant est soumis à des lois extérieures, et doit parfois faire face à plusieurs semaines de chômage technique. Mais quand il y a du travail, je bosse en général six jours sur sept, et parfois sept jours sur sept. Je préfère travailler un peu tous les jours que beaucoup sur peu de jours. Comme je vis seule, ma pause-déjeuner se réduit au strict minimum, ce qui me fait gagner du temps. Je ne mange pas mal pour autant : ma technique, c’est de cuisiner plusieurs fois par semaine des plats prévus pour plusieurs repas.

Maintenir sa concentration

À la maison, c’est encore plus facile de se laisser distraire par les sirènes d’Internet, et notamment, dans mon cas, de Youtube… Paradoxalement, c’est de Youtube dont je me sers pour m’aider à me concentrer. Il y a peu, mon cher et tendre m’a fait découvrir quelque chose qui a changé ma vie : l’ambient noise. Je ne dis pas que ça marche pour tout le monde ! Mais pour moi, c’est magique. Les ambiances de vaisseaux spatiaux sont idéales, je trouve qu’elles ont un côté rassurant et enveloppant. Avoir l’impression de travailler à bord de l’Entreprise ou du Normandy, je vous assure, c’est chouette !

Sinon, il paraît que certains sont fascinés par le pouvoir du logiciel Focus@will, qui proposent différentes musiques d’ambiance censées s’accorder avec nos ondes cérébrales. J’ai essayé, mais je préfère l’ambiance du pont du Normandy… On est geek, ou on ne l’est pas ! 😉

L’isolement

Un réel danger guette les travailleurs indépendants, c’est l’isolement. Certaines personnes, dont je fais partie, aiment être seules et se passent plutôt bien de la compagnie des autres. Mais cela ne signifie pas qu’on est prêt à affronter la solide entière et totale. On a toujours besoin des autres. De nos amis proches aux simples connaissances, en passant par un bref échange de mots avec d’illustres inconnus, on a toujours besoin de contact humain. Quand on n’en bénéficie pas ou très peu pendant de longues périodes, on a tendance à se replier sur soi et à développer toutes sortes de pensées négatives. On tombe très vite dans un cercle vicieux. En effet, quand on n’a que soi dans sa vie, on devient auto-centré et cela entraîne toutes sortes de conséquences néfastes : on se met à exagérer les choses, on devient un peu parano, et surtout, on est putain de triste. C’est pourquoi certains travailleurs indépendants décident de louer des locaux pour travailler en compagnie d’autres freelance, histoire d’être dans la même pièce et d’avoir des gens avec qui discuter pendant la pause café, et aussi pour pouvoir s’entraider directement, au lieu de passer par les forums, réseaux sociaux ou mailing lists.
Pour ma part, j’entretiens des contacts virtuels avec des collègues et des amis, et j’ai changé de ville pour habiter plus près de ma sœur et de son compagnon, et pouvoir ainsi les voir plus souvent !

Faire face aux angoisses

Être travailleur indépendant, c’est accepter un rythme de travail pour le moins fluctuant et, comme j’y faisais allusion plus haut, à l’absence de travail. On est toujours dans l’incertitude, et quand on débute, c’est encore pire. Il faut du temps pour se constituer une petite réputation, et il faut être prêt à se battre sur une longue durée pour se constituer un portfolio digne de ce nom. Comment démarrer dans la traduction quand on n’a jamais rien traduit ? La plupart du temps, c’est un petit coup de pouce que quelqu’un vous donne. Ou un coup de chance. En rédaction, j’ai répondu à une annonce, et ça a fonctionné. Aujourd’hui, cette activité ne me rapporte pas suffisamment et je suis donc à la recherche d’une autre agence pour augmenter mon activité. Deux ans d’expérience, ça permet de donner quelque chose, une certaine garantie. Je ne sais pas si ça aidera, mais c’est en tout cas nettement plus facile d’écrire mes lettres de motivation que ça ne l’était au début, quand je n’avais pour moi que mes diplômes. Car de nos jours, les diplômes, c’est bien beau, mais les recruteurs ne jurent que par l’expérience… Or, la possibilité de faire des stages reste assez limitée par la durée de nos études et la place qu’elles y laissent. Pour ma part, une fois sortie du système éducatif, il était hors de question que je continue à faire des stages, plus ou moins légaux d’ailleurs. Mais je dois avouer avoir été plutôt surprise par l’hostilité du monde du travail. Tous ceux qui ont accumulé les refus polis – ou les postulations demeurées sans réponse – voient sans doute très bien ce que je veux dire. Je pensais avec une certaine naïveté que ma licence et mes deux masters seraient un atout… Cela fait deux ans et demi que je suis officiellement dans la vie active, et je ne suis plus du tout sûre que cela soit vraiment le cas. Soit on demande des gens hyper-spécialisés, soit il faut deux ans d’expérience dans le poste convoité. Et encore, on est mis en compétition avec tellement d’autres personnes que cela peut parfois sembler sans espoir !

En conclusion…

Être travailleur indépendant, ça tient à la fois du paradis et de l’enfer. Il faut impérativement aimer la solitude, savoir un minimum s’auto-réguler, et ne pas être trop inquiet de nature. Et avec les conditions du marché du travail actuel, la concurrence est rude, trop rude. D’un autre côté, c’est amusant, cela offre beaucoup de liberté, et c’est très pratique. Et confortable.
Mais quelles que soient vos conditions de travail…

Star-Trek-Meme-Spock

[Des nouvelles de R’lyeh] Le conte cruel

J’ai reçu l’aimable autorisation de Sean Eaton, auteur du blog The R’lyeh Tribune, pour traduire certains de ses articles. Cet amateur invétéré de la littérature d’épouvante de la première moitié du 20ème siècle est érudit en la matière, et propose des analyses intéressantes sur des textes que nous ne connaissons pas toujours bien de ce côté-ci de l’Atlantique.
Voici donc le premier article pour vous, une réflexion sur le « conte cruel », qui m’a rappelé les codes de certains films d’horreur contemporains. (L’ajout des images est de ma propre initiative.)

[Lire l’article original, daté du 14 novembre 2015]

Depuis que Villiers de L’Isle Adam a inventé l’expression en 1883, et sans doute bien avant que ce type d’histoire possède un nom, le conte cruel fait partie des piliers de la fiction d’épouvante. Il s’agit d’un thriller ou d’un récit horrifique contenant peu, voire aucun élément surnaturel. Ses effets reposent sur un visuel détaillé et sur un réalisme sanglant. Dans un conte cruel typique, on retrouve plusieurs éléments familiers. Une victime arrive dans un lieu isolé suite à une série d’événements apparemment prédéterminés. Le personnage se retrouve « au mauvais endroit au mauvais moment », tout en nous donnant l’impression qu’il ne pouvait échapper à son triste sort. S’ensuivent la souffrance, le tourment et la mort, souvent entre les mains d’un méchant monomaniaque plein de ressentiment.

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Le conte cruel représente un exemple de l’horreur « hyper constrictive », un concept développé par Kirk J. Schneider dans Horror and the Holy (1993). Ces récits mettent l’accent sur l’enfermement, le confinement, avec les thèmes de la domination, de la paralysie, de l’affaiblissement du corps,  de la reddition et, à la fin, de l’anéantissement. Dans les fictions pulp du début du 20ème siècle, sur lesquelles nous nous concentrons ici, la présence d’un élément mécanique inventé ou d’un dispositif quelconque qui aide le méchant dans ses exactions (il peut parfois s’agir d’un animal dressé) suggère un chevauchement avec la proto-science-fiction. De mon point de vue du moins, l’intrigue ressemble souvent à une mauvaise blague très élaborée, un vilain tour atteignant des sommets de précision et de cruauté, mais qui reste motivé par le même désir de jouer une farce – mortelle – aux dépends de quelqu’un.

Funny Games, Michael Haneke

Le méchant, en général un homme, est une figure intéressante. Doté d’une puissance inhumaine, avide de contrôle, il peut représenter une métaphore d’un dieu vengeur et omnipotent. On peut sûrement discerner dans ces récits un écho du sermon de Jonathan Edwards, Sinners in the Hands of an Angry God (1741). Afin de tenir en haleine le lecteur ou le spectateur, il peut y avoir un ultime retournement de situation au cours duquel la victime, avec l’énergie du désespoir, parvient à contrer son bourreau, du moins pour un court instant. Il y a encore de l’espoir ! Il peut arriver que le conte cruel permette à la moralité et au sens traditionnel de la justice de triompher, quitte à verser dans le grotesque, mais il s’agit seulement d’un vœu pieux de la part de l’auteur et du lecteur. Les histoires qui se terminent mal, qui présentent une fin plus « réaliste », paraissent souvent moins rassurantes et sont peut-être plus efficaces.

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En dépit du réalisme qui caractérise cette forme d’épouvante, pour peu qu’on l’examine avec attention, la situation désespérée imaginée par l’auteur paraît absurde. Et pourtant, un conte cruel savamment écrit peut s’avérer étrangement satisfaisant, comme une sorte de gymnastique psycho-émotionnelle. Cette forme de fiction fonctionne à la manière d’un documentaire exhaustif sur le cauchemar de l’incarcération et de la claustrophobie. Dans la mesure où le lecteur s’identifie avec le protagoniste, il imagine des solutions de fuite bien avant le sauvetage ou le trépas de la victime fictionnelle.

Cependant, une telle empathie entre le lecteur et la victime est impossible dans The Doorbell, de David H. Keller (1935). L’auteur maintient une froide distance entre le lecteur et les victimes, qui ne sont que quatre, et qui succombent à une terrifiante machinerie digne d’un cartoon de Rude Goldberg. Jacob Hubler, un écrivain qui au début de l’histoire recherche un nouveau sujet d’écriture, assiste au trépas de la dernière victime. Henry Cecil, un riche industriel, lui rend un service : « Je vous suis redevable, dit l’homme, et je crois que je vais payer ma dette par une histoire. Et si vous veniez passer le week-end dans ma résidence secondaire au Canada ? »

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Bien sûr, pourquoi pas ! L’histoire ne dit pas exactement en quoi Cecil est redevable, mais il rembourse pleinement sa dette. Le fait qu’Hubler ne soit pas la victime des machinations de Cecil apporte un maigre réconfort. Il n’est qu’un simple observateur, un journaliste. Il occupe la même position que nous adoptons parfois dans nos cauchemars, quand nous assistons impuissants à l’horreur. Dans The Doorbell, Keller dissémine avec talent des détails apparemment banals, des images récurrentes, en faisant peu à peu monter la tension.

Cecil, propriétaire d’une fonderie, nourrit une curieuse fascination pour les procédés industriels : le récit s’ouvre sur la description d’une grue qui utilise un vaste aimant afin de charger de la ferraille dans un camion de fret. En toile de fond, on apprend de manière fragmentaire qu’une dispute de territoire entre un certain Hatfield et McCoy a conduit au meurtre de la mère de Cecil, un événement traumatisant dont il a été témoin pendant son enfance. Keller, psychiatre de profession, montre habilement la façon dont ce trauma a changé Cecil. Ses manies et sa maison de vacances qui donne la chair de poule amplifient encore l’aspect obsessionnel du personnage. L’incongruité de la manière factuelle et enjouée avec laquelleCecil présente les événements ajoute encore à l’atmosphère cauchemardesque. Finalement, c’est la sonnette à la porte d’entrée de la demeure isolée de Cecil qui lie ensemble tous les éléments disparates. En actionnant la sonnette, l’écrivain devient sans le savoir un élément du plan élaboré de Cecil, de son cauchemar personnel et celui de ses victimes.

L’imagerie du conte cruel dans la littérature et le cinéma est toujours populaire, particulièrement chez les jeunes. Cette forme semble exprimer une anxiété collective face au nombre croissant d’actes de violence et de cruauté aussi imprévisibles que choquants relayés par les médias. Nombreux sont les auteurs de ces actes qui exercent leur vengeance par des meurtres cruels accomplis dans des espaces confinés : des églises, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux. Il est possible qu’à travers la fiction, le conte cruel fournisse une catharsis à la peur d’une mort soudaine, violente, dépourvue de sens. Ou d’une certaine façon, qu’il nous prépare à des événements traumatiques plus courants – si une telle chose est possible. Le conte cruel serait-il comparable à une sorte de terrorisme au niveau microcosmique ?

 

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*Rude Goldberg était un dessinateur de cartoons populaire dans la première moitié du vingtième siècle. Il est connu pour ses machineries imaginatives et compliquées inventées pour accomplir des tâches simples et quotidiennes. https://www.rubegoldberg.com/.

Un grand nombre de récits du début du vingtième siècle qui exemplifient le conte cruel ont déjà été analysés sur ce blog. Les lecteurs pourraient être intéressés par les articles suivants :

Lovecraft as Shudder Pulp Writer:The Diary of « M… (H.P. Lovecraft and Hazel Heald)
Technology and Timeframes in Weird Menace Fiction (Hugh B. Cave)
Mathematic Conte-Cruel (Stanley G. Weinbaum)
Plague as Engine of Justice (Clark Ashton Smith)

[Beaucoup d’Américains ont appris ce matin les nouvelles à propos des horribles attaques terroristes à Paris, qui ont réclamé la vie de plus d’une centaine de citoyens. Nos cœurs et nos prières sont avec le peuple de France.]

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Je reprends la main pour dire un mot de The Doorbell. Certaines des histoires de David H. Keller ont été traduites par Régis Messac dans La Guerre du lierre (éd. La Fenêtre ouverte, coll. Les Hypermondes, 1934) et plus récemment, dans La Chose dans la cave, nouvelles traduites par Jacques Papy et France-Marie Watkins, aux éditions de L’Arbre vengeur, en 2007. Ce n’est pas le cas de The Doorbell, que j’ai lu en langue originale dans un recueil au format numérique à moins d’un euro sur Amazon.
Si comme moi cette histoire vous a intrigué, je vous conseille de la lire, mais attention, âmes sensibles s’abstenir ! Ce n’est pas gore, pratiquement tout est dans la suggestion, mais c’est glaçant, d’un sadisme très tranquille. Et si vous ne lisez pas l’anglais ou que vous avez la flemme, sachez qu’il y a de fortes chances pour que j’intègre quelques nouvelles de David H. Keller à l’un des prochains volumes de ma collection de livres numériques !

Attentats à Paris

Je ne fais jamais ce genre de choses.

Pourquoi je le fais aujourd’hui, je ne peux pas vraiment l’expliquer.

Ce matin, quand je me suis réveillée, j’ai cru pendant cinq minutes que j’étais dans un cauchemar. Puis est venue l’incompréhension. La peur.

Mais ces émotions elles aussi se sont vite évanouies. Maintenant, la seule chose à laquelle je peux penser, c’est à ces gens. À ce qu’ils ont enduré, et pour certains, ce à quoi ils ont survécu. Des gens comme moi, comme mon voisin, comme ma famille, comme mes amis.

Aujourd’hui je suis sortie m’acheter des clopes et je me sentais ahurie, hébétée. J’ai marché dans la ville et scruté le visage des passants. La vie s’écoulait normalement. Les gens souriaient.

Je suis rentrée chez moi et j’essaie de penser à autre chose mais tout m’y ramène. C’est juste que mon esprit n’est pas assez large pour concevoir ce genre de choses. Une soirée normale, les gens assis à la terrasse d’un resto, d’autres qui prennent leur pied à un concert. Et tout à coup, le vacarme, les hurlements, puis le silence.

Je ne voulais pas, pas cette fois, que tout ceci reste quelque chose d’abstrait dans mon esprit. Je refusais que les morts restent des chiffres, que les événements demeurent des mots. Je voulais essayer de comprendre. Alors j’ai cliqué sur une vidéo. C’était confus. Un homme criait le nom d’un ami. Sans arrêt. Sans changer de ton. Sans respirer. Je vois un corps ensanglanté traîné à l’abri, j’entends une femme dire « monsieur, s’il vous plaît, je suis enceinte ». Je coupe la vidéo.

J’enchaîne les cigarettes de mon paquet tout neuf, acheté dans cette ville où tout est calme, si calme. Je n’arrive pas à poser mes pensées, à y mettre de l’ordre.

Hier soir j’ai passé ma soirée à discuter sur Skype avec mon chéri, et pendant les trois heures qu’a duré notre conversation, plus de 120 personnes ont été tuées au hasard, dans ce qui semble une tentative pour prouver quelque chose. Tout ce que cela prouve à mes yeux, c’est que si je ne crois pas que les monstres existent dans la nature, ils peuvent de toute évidence se fabriquer. Ce n’était pas quelque chose que j’ignorais. Juste quelque chose que je n’avais pas encore compris.

Il n’y a rien à dire, et pourtant, j’écris ces quelques mots pour dire que la vie ne s’est pas arrêtée, mais que du moins pour moi, elle ne sera plus pareille. Je ne sais pas encore ce qui a changé exactement. Tout ce que je sais, c’est que ça va au-delà de la consternation, de la peur, de l’incompréhension. J’imagine que je voulais juste ajouter ma voix aux autres pour dire que je n’oublierai pas.

 

peace for paris