Archive mensuelles: août 2014

[Notes de lecture] Au pays de Dieu, Douglas Kennedy

Alors que je passais d’agréables vacances en Provence, en me rendant au supermarché, j’ai été aimantée par le rayon livres judicieusement placé à droite en entrant, avec la presse. Ni une ni deux, mon regard dévore les étagères et je tombe sur un nom et un titre qui attirent illico mon attention. C’est un récit de voyage, d’un écrivain que je connais pour ses romans. Intriguée, je lis le quatrième de couverture. Il ne m’a pas fallu plus de dix secondes pour décider qu’Au pays de Dieu, de Douglas Kennedy, allait rejoindre le rosé et les grillades dans mon panier de courses.

Et je n’ai pas été déçue du voyage. De la Floride au Texas, en passant par l’Alabama, le Tennessee, et la Caroline du Nord, Kennedy nous emmène sur les routes du sud profond, celui éclatant de modernité d’Atlanta ou de Miami, et celui rongé par la pauvreté et le racisme, dans les recoins les plus isolés de la cambrousse américaine. Sa mission : rencontrer ces gens qui disent avoir été « foudroyés dans l’âme », essayer de comprendre ce qui pousse tant d’Américains à se tourner – radicalement – vers Dieu.

La spiritualité, c’est assez visible sur ce blog je pense, est une chose qui m’intéresse énormément. Les États-Unis me passionnent. Le sud de ce pays me fascine. Les évangélistes m’intriguent. Je ne pouvais donc qu’aimer ce bouquin, mais le fait est que je le recommanderais sans arrière-pensée à presque n’importe qui. En effet, il s’agit d’une galerie de personnages rencontrés plus ou moins au hasard. Tous livrent une part de leur histoire à Kennedy, et racontent comment ils en sont venus à nouer une « relation personnelle avec Jésus ». J’ai lu des choses que j’ai trouvées aberrantes, mais c’était là que ça devenait intéressant : ça existe, pour de vrai, c’est arrivé à des gens qui n’ont pratiquement rien en commun, sinon d’être Américains.

Le livre nous aide à comprendre la pluralité du christianisme aujourd’hui aux États-Unis, d’en comprendre les origines, et nous permet de voir que là-bas, la religion et la religiosité se portent très bien. Du coup, ce voyage a un goût exotique inimitable pour la Française laïque et agnostique que je suis. Le phénomène du télévangélisme, par exemple, me donne l’impression que ces gens viennent d’une autre planète. L’association des motards chrétiens, les « récidivistes » soutenus par des associations sous le couvert de l’anonymat qui cherchent à reprendre une vie normale après s’être échappés de mouvements radicaux et sectaires, la mère de famille persuadée que Satan cherche à s’emparer de l’âme de ses enfants, le parc d’attraction chrétien ou les campagnards qui tombent spontanément en transe à la messe… Tout cela a de quoi attirer l’attention de quiconque possède un peu de curiosité.

En conservant une salutaire objectivité sans pour autant édulcorer ses impressions, Kennedy nous livre le récit d’un New-Yorkais non chrétien qui s’immerge dans une région des États-Unis qui lui est complètement étrangère. L’avantage, c’est donc que l’on peut s’identifier à lui, et profiter de son voyage comme s’il s’agissait du nôtre.

 

Au pays de Dieu, Douglas Kennedy, trad. de l’américain par Bernard Cohen, Belfond, 2004 [1989 pour la 1ère ed. américaine], 340 pages.

« Travail » et écriture (et création artistique en général)

L’idée de cet article – bien que la question me soit familière – m’est venue en regardant l’émission On n’demande qu’à en rire* sur France 2, où des humoristes débutants viennent faire un sketch et sont notés à la fois par le public et par un jury de professionnels. L’idée est de donner un coup de pouce à leur carrière et de les aider à progresser. Bref, dans cette émission, j‘ai souvent entendu les jurys dire « il y a du travail », ou au contraire, « il n’y a pas de travail ». Parfois c’est pertinent, mais dans une grande partie des cas, il me semble que l’appréciation est à côté de la plaque. Tout simplement parce que ce qu’on appelle « travail » n’est pas une notion univoque.

En création artistique, il ne suffit pas de le vouloir, il ne suffit pas de se motiver et de se donner de la peine. Sinon les plus bosseurs seraient tous des De Vinci. Mais ça ne marche pas comme ça. Il ne suffit pas de « travailler ». Et pire, non seulement il ne suffit pas de travailler au sens commun du terme : dans le cas de l’émission citée en exemple, réfléchir, écrire, répéter, prendre des conseils, corriger, etc ; mais le sens commun du terme « travail » ne suffit pas à couvrir toute la réalité du processus artistique.

Il y a un facteur majeur que toute la motivation et le sérieux du monde ne parviendront pas à changer : le temps. Et je ne parle pas des heures passées à trimer, ces heures où l’on fait quelque chose. Tout simplement parce qu’une grosse partie du processus se déroule inconsciemment. Personne n’a la moindre maîtrise sur ce travail de l’inconscient, ni ne saisit très bien comment ça marche. Pendant qu’on « ne travaille pas », apparemment il se passe beaucoup de choses là-haut, sous la surface, derrière le vernis des pensées conscientes. Il s’agit d’un temps indispensable de maturation. C’est de ce processus que viennent les « bonnes idées ».

Mais ces « bonnes idées » ne proviennent-elles pas également de l’inspiration ?

J’ai une théorie un peu quantique à ce sujet : une partie de ce qu’on appelle « inspiration » est du travail, et une partie de ce qu’on appelle « travail » est de l’inspiration. Les idées – on demande souvent à un écrivain où il va les chercher – se rencontrent par un semblant de hasard, au terme d’un itinéraire labyrinthique apparemment sans queue ni tête. S’il est vrai que rien n’a de sens, l’inverse est tout aussi juste. Je veux dire par-là que dans la vie quotidienne, ce ne sont pas forcément les choses qu’on a remarquées, auxquelles on a prêté attention, qui vont prendre de l’importance ou donner naissance à quelque chose dans l’inconscient. Le processus de création est quelque chose qui se vit beaucoup plus qu’il ne se comprend, et qui s’appréhende… avec le temps.

Cette notion de temps doit également être reliée à celle de la progression : pour progresser, on doit travailler, oui, mais on doit aussi tout simplement vivre. C’est ce vécu, cette expérience, développe des aptitudes que tout le travail du monde, à court terme, n’a pas le pouvoir d’améliorer.

Ce débat me semble rejoindre la notion de « volonté » évoquée précédemment par don Juan dans Voir de Carlos Castaneda. Curieusement, je commence à comprendre la volonté comme quelque chose qui a tout à voir avec le pouvoir, et pas grand-chose avec le vouloir. Peut-être s’agit-il d’un problème de traduction (j’avoue ignorer si don Juan s’adresse à Castaneda en espagnol, et même si c’est le cas, s’il a choisi le bon terme, d’autant plus que je ne suis pas encore sure de bien saisir ce que recouvre le concept de pouvoir dans la pensée de don Juan).

En effet la volonté est une force qui me semble profondément obscure. Qui se développe dans les ténèbres, parallèlement à la vie. Qui est, en dépit de notre complaisance, comme le dirait don Juan. Il  disait que la volonté permet à un sorcier de passer à travers un mur. Je crois que c’est elle qui permet à l’artiste de créer, au-delà du travail et de l’inspiration.

Alors oui, il faut travailler, mais pas travailler bêtement. Il faut travailler de tout son cœur. Mais par-dessus tout, il faut être patient, terriblement patient. Il faut être attentif aux choses insignifiantes, laisser l’inconscient faire son travail, et faire une grande place dans sa vie, dans son quotidien, au hasard et à l’intuition.

 

* Je vous invite à jeter un oeil à cette émission, parce que parfois, on y rigole bien. Comme ici :