Archive mensuelles: juillet 2014

En attendant Game of Thrones… Il y a aussi Vikings

La deuxième saison confirme le gros coup de cœur que j’avais eu pour cette série diffusée sur History.

Créée par Michael Hirst, père également des Tudors, Vikings nous emmène au 8ème siècle, en Scandinavie. Les Vikings ne connaissent même pas encore l’Angleterre. C’est l’histoire de Ragnar Lothbrok, un visionnaire qui possède à la fois un esprit pratique hors du commun, et un orgueil bien plus commun… Il va chercher à partir en expédition pour explorer l’ouest, où il est persuadé qu’il trouvera des terres… à piller, certes, mais également à cultiver. Parce que Ragnar est un fermier. Comme presque tous les Vikings. Et un guerrier. Comme presque tous les Vikings.

J’en ai déjà parlé sur ce blog, et c’est difficile de décrire tout ce que cette série m’évoque. J’en suis vraiment fan, à tel point que je n’ai même pas envie d’en parler/que je ne sais pas comment en parler. Je suis sensible à la culture viking, c’est certain. J’ai même fait partie d’une troupe de reconstitution viking. D’après ce que j’en sais, la série peint fidèlement cette société païenne, ultra-violente, mais au sein de laquelle on trouve un curieux égalitarisme, et une grande sagesse.

Que dire ? Le casting est superbe, la musique hypnotique, la réalisation précise. C’est une invitation au voyage, au cœur d’une altérité dans laquelle je trouve d’étranges échos. Elle n’est ni aussi complexe, ni aussi grandiose que Game of Thrones, puisque je l’évoquais en titre (parce que Game of Thrones a elle aussi des allures de série historique, et que c’est une série plutôt guerrière). C’est une série plus simple, plus locale, avec beaucoup moins de personnages, mais une intensité cinématographique extrême. Elle nous invite dans l’intimité de ses personnages, nous donne à voir l’aspect tragique, misérable, et grandiose de leurs itinéraires personnels. Elle nous laisse voir un monde rude, barbare, plein d’aspérités, une réalité riche, cruelle, violemment colorée. En fait, je crois qu’il s’agit d’une série très mystique. Je pense que c’est pour cela qu’elle me plaît autant, car une grande place est accordée à la spiritualité, d’ordre religieux ou non. Elle questionne profondément, parce qu’elle ne parle que de l’essentiel.

Je vais essayer de laisser la musique (respectivement de Wardruna et Fever Ray) et la force des images parler à ma place.

PS : Et oui, Gustaf Skarsgard, le personnage de Floki, est bien le frère d’Alexander Skarsgard, Eric dans True Blood :)

Traduction et localisation

Encore novice en termes d’expérience dans la profession de traducteur, je me heurte en ce moment de plein fouet à une réalité du métier : la traduction est bien sœur jumelle de la localisation.

Pour mes lecteurs qui ne sont pas des traducteurs, la localisation est un processus d’adaptation par lequel on rend un texte compréhensible pour le public cible. Je connaissais déjà la localisation, parfois confondue avec la traduction en elle-même, mais n’ayant jamais été confrontée à des problèmes qui en relevaient, je n’avais pas saisi toute son importance. Sans localisation, une traduction peut manquer complètement son objectif : faire passer un texte d’une langue A à une langue B, en restant strictement fidèle au contenu, et, dans la mesure du possible, aux intentions du texte.

(Pour la question des intentions du texte, liée à celle de l’interprétation, je recommande aux personnes chatouillées par le désir de traduire et aux traducteurs de lire Umberto Eco, que je trouve extrêmement pertinent, humble, et pédagogue. Cf : Dire presque la même chose, Grasset, 2007. Ce livre m’a beaucoup inspirée durant la rédaction de mon mémoire de fin d’études de traduction.)

Or, pour retranscrire fidèlement un contenu, on ne peut pas se contenter de trouver des mots en langue B qui correspondent à la langue A. Ceci parce qu’une langue recouvre des concepts et des réalités culturelles qui peuvent tout à fait n’appartenir qu’à leur pays ou leur aire linguistique d’origine. Et c’est bien là le problème auquel je me heurte : on m’a demandé de traduire un document créé pour un public américain (USA), et le travail de localisation n’a pas été fait. Je précise qu’on m’a bien confié une traduction, on ne m’a pas demandé de localiser. Si cela devait se faire, je devrais réécrire une partie du document. En effet, il s’agit de phrases qui doivent être rentrées dans un logiciel conçu pour les personnes incapables de parler pour quelque raison que ce soit. Le logiciel fonctionne avec des symboles : lorsque la personne appuie sur le symbole, l’appareil dit la phrase. Alors je me retrouve avec des dizaines de phrases à propos de baseball, sport éminemment populaire aux États-Unis certes, mais qu’on m’explique la pertinence de ces phrases en France ?! Il faudrait probablement remplacer toutes ces phrases par d’autres qui parleraient… de foot !

Le problème se renouvelle avec la gastronomie : moi, je suis contente, j’apprends plein de choses sur la cuisine américaine, mais personne en France n’aura l’occasion de demander pour le dîner un « chicken and biscuits », des « curly fries », des « chicken rings » ou des « French toast sticks », à moins qu’il ne se trouve dans un restaurant spécialisé… Je peux toujours traduire : poulet aux biscuits, frites ondulées, anneaux de poulet, et bâtonnets de pain grillé, mais vous conviendrez que l’on commence doucement à frôler le surréalisme – ou les menus loufoques dans les bouquins de Bret Easton Ellis.

Pire encore, on me demande traduire : « I always watch the news on CNN ». ça m’étonnerait que ce soit le cas de beaucoup de gens ici, et je n’ai aucune instruction : dois-je remplacer CNN par France Télévision ? Mais CNN n’est même pas une chaîne publique ! Sachant que c’est de l’info continue, je fais de la pub à qui ? À BFM TV ? À I-Télé ? En plus, je ne sais même pas si ça serait légal !

Une autre anecdote : « Do you accept this insurance? » J’ai mis un temps à comprendre. Mais oui, c’est parce que certaines assurances ne fonctionnent qu’avec leurs partenaires, aussi on peut se retrouver dans le cas où vos soins ne seront pas remboursés dans l’établissement où vous vous rendez, parce qu’il n’a pas de partenariat avec votre assurance ! Une nouvelle fois, la question n’a tout simplement pas lieu d’être en France !  Vous imaginez ? « Bonjour, vous prenez des patients de la MACIF ? » « Est-ce que les malades assurés chez la MAIF peuvent être soignés chez vous ? » En France, là encore, c’est du surréalisme.

Du coup, je m’amuse bien, je ricane, mais j’apprends également beaucoup de choses, d’expressions courantes et de coutumes et habitudes culturelles qui me ravissent par leur exotisme :) ça paraît un peu cynique dit comme ça, mais que l’on se rassure : je n’ai pas choisi l’anglais par hasard, et je rêve toujours d’aller aux États-Unis, et c’est pour cette raison que traduire ce genre de document me procure un réel plaisir (même si c’est également très usant et cela nécessite énormément de concentration).

Les sciences, la littérature, et l’école

Quand j’étais gamine, j’étais passionnée de biologie, et je me voyais bien devenir chirurgienne, car le corps humain en particulier me fascinait par sa complexité, la façon dont presque tous les processus internes se conduisent d’eux-mêmes. Le corps est comme une immense usine qui se régule sans que la conscience ait le moindre rôle à y jouer. C’était, d’une certaine façon, la première fois que je me confrontais à l’idée d’un monde régi par des lois que l’on peut décrire et comprendre, sans toutefois saisir pourquoi il en est ainsi, et pas autrement. Chaque fois que je me retrouve de nouveau face à des textes et des articles du domaine médical, je me demande toujours comment cela se fait que les choses se passent aussi bien, qu’il n’y ait pas plus de ratages, de dérèglements. Les organismes vivants suivent une mécanique incroyablement bien huilée.

Plus tard cependant, l’enseignement des sciences m’a posé problème à l’école. Puisque je souhaitais surtout parler de physique, prenons l’exemple de ces cours. Dès le début, j’ai eu l’impression qu’on nous imposait un monde expérimental où des règles arbitraires s’appliquaient. On a fait des expériences avec des circuits électriques avant même de comprendre ce qu’est l’électricité. C’était un peu dire : si tu fais ça, ça marche, si tu fais autre chose, ça ne marche pas. Ça me faisait une belle jambe, et j’ai été strictement incapable de m’y intéresser. Tout cela me semblait terriblement vide, dénué de sens. Je pense que j’ai été en cours de physique comme certains sont en cours de philo (si la matière est mal enseignée) : je n’avais aucune perspective sur ce qu’on m’apprenait. J’étais dans le scolaire pur et dur, celui qui est académique, qui impose sans expliquer, celui qu’on est simplement censé accepter par pur respect de l’institution et de l’autorité. Deux choses avec lesquelles j’ai un gros problème depuis longtemps, c’est de famille. Je ne dis pas cela pour me faire mousser : je suis juste incapable, à titre personnel, d’accepter une chose qui me paraît arbitraire. L’autorité doit être légitimée, et l’institution considérée comme ce qu’elle est, c’est-à-dire une construction humaine purement dépendante de son temps et de sa culture : elle n’a rien d’universel, de pur, d’absolu, et dire le contraire fait de vous un psychorigide voire un conservateur (notez que ce ne sont pas des insultes).

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Après cela, un problème bien plus grave s’est posé : quoique j’en pense avec mon esprit d’adolescente, le monde soi-disant éclairé des adultes avait déjà défini petites cases et catégories pour ranger les personnalités en devenir des jeunes. En effet, il allait falloir que je choisisse un camp. Filière S, ES, ou L (je sais qu’il en existe d’autres, mais la question ne s’est pas posée dans mon cas). J’ai fait une seconde orientée ES, ça ne m’a pas plu, j’ai pris L car je n’avais pas le niveau en sciences, et que j’avais toujours eu de grosses facilités en français. Je considère aujourd’hui l’institution de l’éducation nationale comme responsable en grande partie de cas comme le mien : on n’est pas censé laisser des enfants démissionner de certaines matières ! Quelle est cette école qui pousse à croire que notre aptitude pour les sciences ou la littérature est une chose innée, indéfectible, comme s’il existait une différence essentielle entre les individus, comme si un artiste était incapable de faire preuve de rationalité, comme si un scientifique était incapable de rêver ?

Ce qui m’amène à un sujet qui me tient à cœur : la philosophie, principal coefficient dans la filière littéraire, et pourtant matière « mixte » par excellence. Je monte sur mes grands chevaux dès que j’entends une phrase telle que « le prof n’aime pas mes idées ». Dire cela, c’est montrer que l’on n’a rien compris à ce qu’est la philosophie. La philo, c’est tout, sauf une affaire d’opinions. Il ne s’agit pas de dire j’aime ou j’aime pas. Un bon raisonnement philosophique vaut un raisonnement scientifique : la seule chose que l’on peut théoriquement remettre en question, ce sont les prémisses. Le reste est un raisonnement rigoureux et cohérent qui se tient de lui-même. La philosophie n’est pas de la politique, les bouquins de philo ne sont pas (ou ne sont pas censés être) des tribunes d’opinion. La philosophie est une science spéculative. Mais par une absurdité remontant sans doute aux balbutiements de l’école, la philosophie représente les restes de la noblesse aujourd’hui perdue des études de Lettres, et s’y retrouve confinée comme si elle n’avait absolument rien à voir avec la science, la vraie, cette espèce de religion à laquelle les ignorants se vouent sans aucun recul. Si c’est « scientifique », alors c’est vrai.

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Permettez-moi une parenthèse à ce sujet. J’entends même un très bon ami me dire que l’on sait tout ce qu’il y a à savoir de l’amour, parce que c’est expliqué par la chimie du cerveau. Personnellement, je ne parviens pas à voir en quoi l’étude des processus chimiques en jeu dans le sentiment amoureux enlève quoi que ce soit à ce sentiment, où même peuvent expliquer la façon dont il influe notre vécu et notre personnalité. C’est comme si, dotée d’un pouvoir extralucide, je vous expliquais à l’avance dans le moindre détail ce que vous alliez manger dans un restaurant où tous les plats sont nouveaux, et que j’allais aussi vous expliquer la cause des sensations que vous procureront ces plats inédits en bouche. En quoi cela changera votre perception du repas ? En quoi sera-t-il moins savoureux, moins agréable, moins excitant à vivre ? L’explication ne remplace pas l’expérience, le vécu. Les mots et les concepts abstraits ne valent pas grand-chose face à la vie elle-même. La chimie du cerveau n’est pas l’amour.

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Bref, la science n’est pas la sœur ennemie de la littérature. Les sciences « dures » et les sciences « molles » n’ont aucune raison de se faire la guerre. Et surtout, les jeunes n’ont aucune raison de devoir choisir leur camp, qui plus est avant même d’avoir atteint leur majorité. C’est tellement triste  un monde de « scientifiques ». Presque autant qu’un monde de « littéraires ». Redonnez aux jeunes leur liberté intellectuelle.