Archive mensuelles: mai 2014

Los que no son gente — Carlos Castaneda et moi

« J’ai surmonté tous mes problèmes. Tant pis si maintenant ma vie s’annonce trop courte pour me laisser le temps de décrocher toutes les choses que je désire. Cela n’a pas d’importance. C’est seulement dommage. »

[don Juan dans Voir, par Carlos Castaneda]

 

Castaneda est une sorte de Platon du chamanisme. En effet, il retranscrit la parole de Don Juan, l’organise et y imprime son interprétation de la même façon que Platon l’a fait avec son maître, Socrate, qui quant à lui n’a rien écrit.

Castaneda continue à faire jaser longtemps après sa mort. J’ai commencé à le lire il y a quelques années, je crois que j’ai commencé avec Histoires de pouvoir, et j’avais sans doute à peine vingt ans. Cette lecture m’avait beaucoup marquée, et j’y ai repensé de façon fréquente pendant encore longtemps, jusqu’à ce que j’achète L’Art de rêver, qui m’a paru assez hermétique, et j’ai de nouveau laissé tomber. Puis, retombant sur un de ses textes dans mon anthologie sur le chamanisme, la flamme s’est ravivée, et j’ai acheté Voir.

À cette occasion, pour la première fois j’ai eu la curiosité d’aller voir sur le web ce qu’on disait de Castaneda, sur sa vie et sur ses livres. J’hésite entre la consternation, la colère, et l’envie de rire : je veux parler des polémiques sur la réalité de ses expériences et sur la qualité anthropologique de ses livres.

Pour ce qui est de Voir, Castaneda ne prétend absolument pas faire de l’anthropologie. Je crois que concernant son apprentissage avec don Juan, il a délaissé la notion d’anthropologie après L’Herbe du diable et la petite fumée, qui constituait sa thèse de fin d’études. Tout simplement parce qu’au vu de la teneur des enseignements de don Juan, il aurait été ridicule de continuer à œuvrer dans un cadre universitaire. On a démonté ses livres sous le prétexte de contradictions chronologiques, alors que l’expérience qu’il relate, pour ce que j’en sais pour l’instant, s’étend sur une dizaine d’années (je veux parler de l’écart entre la rédaction de Voir et de L’Herbe…) Dans ces conditions, je vois mal comment on pourrait être parfaitement précis sur la chronologie. En croyant peut-être le défendre, Jodorowski a dit selon Wikipédia que soit Castaneda était un grand initié, soit un grand génie littéraire. Cette déclaration me plonge dans la perplexité car honnêtement, je ne vois pas du tout ce que la littérature a à voir avec les bouquins de Castaneda. Ce sont des livres, oui. Mais ce qui bouleverse en eux n’a à mon sens rien à voir avec leur forme, mais uniquement avec leur contenu. À la limite, il serait un génie tout court, mais certainement pas un génie littéraire. Car il me semble que la littérature est l’art de mettre en forme des mots, de les tailler et les agencer de manière à véhiculer des effets. Je ne vois rien de tel dans un livre de Castaneda, et j’ai lu Voir de la façon dont il le présentait : un reportage. Ni plus, ni moins.

Ces livres sont profonds, ils interpellent. Et franchement, je trouve la question de la véracité très secondaire. Pour moi, questionner le contenu des expériences de Castaneda, le témoignage de ses perceptions, c’est passer à côté de ce qu’il a à nous raconter. Et ce qu’il a à nous raconter, c’est ce que don Juan lui a transmis. L’essence de l’attitude du guerrier, les différents volets du pouvoir, ce qu’est voir, ce qu’est la volonté, ce qu’est le pouvoir.

Avec le temps, le personnage de don Juan m’est devenu familier, et bien que ne l’ayant jamais rencontré, j’ai cette impression de retrouver une personne que je connais. Un aspect propre à la fiction, certes, mais dans le « système » de don Juan, de telles distinctions n’ont aucune importance, de la même façon qu’il considère que les états de consciences « altérés » induits par les drogues sont des réalités au même titre que la perception dite ordinaire. Il me semble tout à fait ridicule et contre-productif de vouloir appliquer aux enseignements d’un sorcier yaqui le filtre de notre propre perception du monde. Il faut essayer, tout comme quand on veut apprendre quoi que ce soit de nouveau et d’inconnu, de le considérer justement comme une chose neuve, et non pas s’y confronter comme on le ferait face à une expérience habituelle. Il s’agit d’une simple disposition d’esprit, même si, effectivement, sa mise en œuvre n’a rien de simple. Mais il me semble bien que quiconque veut connaître, quoi que ce soit, et quel que soit le moyen d’acquérir cette connaissance, doit pouvoir atteindre cette disposition d’esprit, sans quoi il ne parviendra pas à connaître quoi que ce soit, seulement à interpréter en fonction de connaissances déjà acquises. Une belle façon de tourner en rond.

Je pense que le problème avec Castaneda ne vient pas de ses écrits mais peut-être de sa réception : inutile de le lire avec une foi aveugle, dans un cadre new wave de « retour à la nature » et selon la tendance « les Indiens ont tout compris à la vie ». Il faut le lire avec du recul, et y piocher ce qui nous intéresse. Et je ne pense pas qu’il faille lire ses œuvres en dehors de L’Herbe… comme des livres d’anthropologie. À mon avis, le mieux est de les lire comme des essais philosophiques. Alors certes, il y a des scènes de sorcellerie en actes, donc des choses « surnaturelles ». Mais il n’est pas utile de croire aux actions rendues possibles par ce que don Juan appelle la « volonté » pour apprendre de sa vision du monde, laquelle est infiniment riche et profonde.

En bref, le débat sur la véracité des écrits de Castaneda n’a pas lieu d’être.

 

Après avoir clarifié ceci, venons-en au livre proprement dit !

Voir est un livre plein d’ellipses et de lacunes. Au grand jamais Castaneda ne parle de sa vie personnelle en dehors des moments qu’il a passé avec son mentor, don Juan. Je précise à cette occasion pour ceux qui pourraient se poser la question : en espagnol, « don » est une marque de respect pour s’adresser à quelqu’un, et c’est la raison pour laquelle Castaneda l’emploie au lieu de dire simplement « Juan » ou « Juan Matus ».

Donc cet enseignement est fragmenté et s’étale sur de nombreux mois parce qu’entre deux « séances », Castaneda rentre chez lui à Los Angeles, essayant sans doute de digérer ce qu’il a vécu au Mexique. Le livre est divisé par ces « séances » durant lesquelles Castaneda tente de progresser pour parvenir à acquérir la capacité de voir. Alor forcément, vous allez me demander qu’est-ce que « voir » ? Il faut le livre entier pour répondre à cette question, et finalement, le livre en dit très peu, parce que ce n’est pas quelque chose qui se dit, comme, peut-être malheureusement, tout ce qui est fondamental dans notre existence. On peut contourner, évoquer, faire allusion à… Et c’est précisément l’entreprise de Castaneda dans ce livre : tenter de cerner avec des mots ce qu’est voir. Il n’y arrive pas trop mal, à mon avis :)

Voir est grosso modo une façon de percevoir le monde. Le terme est à prendre par opposition à regarder. Regarder fait voir l’apparence des choses, voir permet d’aller au-delà, peut-être à percer ce qu’on appelle l’essence des choses (Nath demande à Mathias il pourra me contredire si je dis des bêtises).

« Chaque fois que tu regardes une chose, tu ne la vois pas. Tu ne fais que la regarder, sans doute pour être certain qu’il y a là quelque chose. Puisque voir ne te concerne pas, chaque fois que tu regardes les choses, elles semblent à peu près identiques. Lorsqu’on apprend à voir, chaque fois qu’on voit une chose elle est différente, et pourtant c’est la même. »

En fait, je crois que le terme de voir est un terme utilisé par défaut, parce qu’il ne s’agit pas vraiment de perception visuelle. Je n’ai pas suivi les enseignements d’un sorcier yaqui alors je ne peux vous renseigner beaucoup, mais j’ai vécu une expérience qui m’a donné l’impression, si ce n’est de voir, de passer un très bref instant par-delà la réalité conventionnelle.

J’étais sur mon balcon par une fin d’après-midi, en train de fixer mon point de fuite favori, à gauche de l’immeuble d’en face, où le regard s’échappe dans une végétation si dense qu’elle paraîtrait presque être une forêt. Là-bas, la lumière a toujours quelque chose de fugitif et de rêveur. En regardant ce point entre le ciel et la frange des arbres, il m’a soudain semblé me projeter dans cet espace, et le voir s’ouvrir et s’agrandir, et dans le ciel se reflétaient des souvenirs, ce ciel qui était plein d’échos revenant puissamment me heurter. Ces échos contenaient des sortes de souvenirs, davantage des impressions que des images. Comme si le temps se concentrait dans ce point de fuite, et que j’y avais trouvé entremêlés passé et présent, et peut-être même futur, puisque le temps était contracté, suspendu. Sans doute est-ce le sens des réminiscences proustiennes, la différence étant dans ce cas que ce n’est pas un élément précis qui a déclenché la mienne, sinon la nuance grise, mauve et argent des nuages, et l’éclat métallique de la lumière sur les feuillages d’été. J’avoue que cette lumière d’orage m’a toujours fascinée. Ces étés figés dans une mélancolie vaporeuse et paresseuse sont ma madeleine, sauf qu’ils ne m’évoquent aucun souvenir précis, seulement une foule d’impressions indissociables et dont l’origine est impossible à discerner.

Alors ce n’est surement pas voir, mais c’était certainement autre chose que regarder. Et ce n’est pas la première fois que je parviens à déclencher cette perception très particulière, qui semble mélanger perceptions sensorielles, mémorielles, et émotionnelles. Je l’évoque ici pour venir à l’appui de don Juan en ce sens que regarder n’est pas la seule manière de percevoir le monde, cela je peux l’assurer.

Mais au final voir n’est pas ce qui m’a le plus intéressée dans le livre.

Ce qui me fascine chez Castaneda, c’est ce mode de vie qu’est celui du guerrier. Et cela n’a rien à voir avec une quelconque tradition ou doctrine, et tout avec un art de vivre indépendant de valeurs temporelles et morales. C’est ce qui m’attire.

L’une des notions les plus intéressantes au sein de la philosophie de don Juan est celle de la volonté. D’abord, Castaneda demande à don Juan de définir la volonté, et pour ce faire, il procède par élimination. Il demande : « La volonté est-elle la maîtrise que nous pourrions avoir sur nous-mêmes ? » Puis : « Pensez-vous que je puisse exercer ma volonté, par exemple en m’abstenant de certaines choses ? » La réponse de don Juan est l’un des passages que je trouve les plus passionnants :

« Non, dit-il. S’abstenir, c’est encore être indulgent et je ne te conseillerai rien de tel. C’est pourquoi je te laisse poser toutes les questions que tu veux. Si je te demandais de cesser de poser des questions, tu risquerais de gauchir ta volonté en essayant d’y parvenir. S’abstenir c’est bien souvent la pire complaisance car cela nous force à croire que nous sommes complètement ancrés en nous-mêmes. Cesser de poser des questions n’a rien à voir avec la volonté dont je parle. La volonté est un pouvoir. Et puisque c’est un pouvoir, il faut la maîtriser et l’accorder avec soi. Cela prend du temps, je le sais, et je suis patient avec toi. Quand j’avais ton âge j’étais aussi impulsif que toi. Cependant, j’ai changé. Notre volonté opère en dépit de notre complaisance. »

En relisant ces mots, je les trouve encore davantage chargés de sens que la première fois. C’est l’essence même de ce que j’essayais d’exprimer dans mon précédent billet, notamment par rapport à la « volonté » d’arrêter de fumer. C’est une autre manière de le formuler. Si je dois le faire, comme toute autre contrainte que je peux m’imposer, cela ne doit pas être comme complaisance. Ne pas gauchir ma volonté avec des contraintes qui ne sont, au fond, qu’indulgence. Envers mon sens moral ou mon sens lui-même gauchi de responsabilité envers les autres.

Don Juan approfondit :

« Ce qu’un sorcier appelle volonté est une force en nous. Ce n’est pas une pensée, ni un objet, ni un souhait. Cesser de poser des questions ce n’est pas de la volonté, car cela exige de penser et de souhaiter.  La volonté, c’est ce qui te permet de vaincre alors même que tes pensées te déclarent vaincu. La volonté c’est qui te rend invulnérable. La volonté, c’est ce qui envoie un sorcier à travers un mur, à travers l’espace, dans la lune s’il le désire. »

Nietzsche nous dit que l’on ne doit pas s’attacher à quoi que ce soit, pas même à son détachement. Don Juan reprend cette idée :

« Un homme détaché, homme qui sait qu’il n’a pas la possibilité d’éviter sa mort, n’a qu’une seule chose sur laquelle il puisse s’appuyer : le pouvoir de ses décisions. Il doit être, pour ainsi dire, le maître de ses choix. Il doit clairement comprendre que son choix dépend de lui seul et qu’une fois fait il n’y a plus de temps pour des regrets ou des lamentations. Ses décisions sont irrévocables simplement parce que la mort ne lui laisse pas le temps de se cramponner à quoi que ce soit. »

Comme la plupart d’entre nous, Castaneda est effrayé par l’idée du détachement. Il craint de perdre tout intérêt pour la vie. De ne plus aimer. Et peut-être pire encore, de ne plus être aimé.

« La seule idée d’être détaché de tout me donne des frissons dans le dos.

— Tu veux plaisanter ! Ce qui devrait te donner des frissons dans le dos c’est de n’avoir pas d’autre perspective que de faire toute ta vie ce que tu as toujours fait. Pense à l’homme qui année après année plante du maïs jusqu’à ce que, trop vieux et trop fatigué pour se lever, il reste écroulé comme un vieux chien. Sa pensée et ses sentiments, c’est-à-dire le meilleur de lui-même, errent sans but parmi la seule chose qu’il ait jamais connue : planter du maïs. Selon moi, c’est le gaspillage le plus effrayant qu’il puisse y avoir. Nous sommes des hommes, et notre lot c’est d’apprendre et d’être projetés dans d’inconcevables nouveaux mondes. »

*

Voilà donc ces quelques notes et ces extraits que j’ai trouvé particulièrement prenants, et qu’il m’importait de partager ici. Si vous voulez en savoir plus et suivre le voyage initiatique de Castaneda, vous partirez avec lui à la rencontre de son mystérieux « allié » et découvrirez séance après séance le monde derrière le monde.

Je vous laisse sur un dialogue énigmatique auquel se réfère mon titre, et qui pourrait titiller votre imagination :

« Voulez-vous dire que parmi les gens que je vois dans la rue certains ne sont pas réellement des gens ? demandai-je complètement déconcerté par ses déclarations.

— Certains n’en sont pas, dit-il en pesant soigneusement ses mots. »

Nietzschéisme, chamanisme, et contradictions intérieures

« Nous, dont le devoir est d’être éveillés »

Voilà bientôt une semaine que je tente sans succès de donner une forme cohérente à ce billet qui est une espèce de pêle-mêle de pensées et un effort de début de réflexion. Considérons ça comme un « work in progress », ça fait plus classe, et ça fait artistique.

En ce moment, je lis parallèlement deux livres qui me sont d’un très grand secours. Du coup, je souhaite m’appuyer sur ces lectures pour une réflexion plus générale : je pense en effet avoir fini par réussir à démêler quelques conflits intérieurs, et ces conflits ne sont pas spécialement singuliers, je crois même qu’ils sont plus ou moins banals. Personne n’utilise les mêmes mots pour se référer à son expérience, ce qui la fait paraitre différente (intéressant lapsus, j’avais d’abord écrit « difficile »). Mais je crois que nous autres êtres humains, nous avons tous plus ou moins les mêmes problèmes, avec les nuances infinies apportées par le vécu et la personnalité.

Voilà de quoi je veux m’inspirer pour ma propre réflexion : d’un côté, Par-delà le bien et le mal, de Nietzsche, et de l’autre, une Anthologie du chamanisme, avec des textes réunis par Jeremy Narby et Francis Huxley.

 

Le point commun entre ces deux ouvrages m’est très personnel, et c’est une chose que j’adore faire : réunir des ouvrages d’horizons très différents sous une seule perspective d’analyse. Parce que c’est intellectuellement fertile et stimulant. C’est pourquoi, je crois, je ne suis pas faite pour les études universitaires : une trop grande rigueur ne me convient pas sur ce genre de sujet. Je préfère écouter mon intuition et me fier aux échos et aux signes. C’est, pour l’esprit, beaucoup plus instructif qu’une analyse érudite et rigoureuse.

Le point commun, c’est la guérison de l’âme. Et non, je ne vais pas vous livrer un manuel de développement personnel, parce que je n’ai nullement l’intention d’être dogmatique, ce qui serait contraire à la recherche que je propose. Je ne suis pas une coach, je n’ai pas de conseils pour vous, je n’ai que des questions.

 

Nietzsche, d’un côté, est à mon sens un penseur de la vitalité et de la joie. Le chamanisme, de l’autre, est l’art de contacter les esprits, dans le but de guérir… ou de nuire. Le philosophe et le chaman sont des théoriciens mais aussi des praticiens de l’extase. (Ce que Mircea Eliade appelle les « techniques archaïques de l’extase »[1]).

En fait, ma réflexion sur les contradictions intérieures et la façon dont, pour faire simple, Nietzsche et les chamanes peuvent m’aider à en sortir, a commencé par les difficultés que j’ai avec mon tabagisme.

Et notamment des problèmes de contrôle de ma consommation. J’ai appris aujourd’hui que de nombreux chamans boivent de grandes quantités de jus de tabac. J’en ai été étonnée du fait de la dangerosité de la nicotine, que j’imagine plus concentrée dans ce format que dans une cigarette. Toujours est-il que cela m’a ramenée aux problématiques des drogues, et j’ai enfin compris (non que je n’y ai jamais pensé avant, mais comprendre est un processus différent) que ce que nous appelons « drogue » résulte d’un cadre moral qui est très fort et très prégnant, et j’ai réalisé que je ne me rendais pas compte que j’étais profondément influencée par ce cadre, et qu’une partie de mes problèmes provenait de la culpabilité engendrée par une société qui me dit « fais ce que tu veux », et dans le même temps, jette un regard très négatif sur mes pratiques. Attention : je n’ai nullement l’intention de faire l’apologie des substances créant des dépendances, tabac y compris. Par contre, j’ai fermement l’intention de ne pas en faire la critique. Nuance que les esprits frileux peinent beaucoup à saisir. J’irai même jusqu’à dire que je consommerais peut-être mieux si a société était moins aseptisée, condamnant fermement tout ce qu’elle considère comme des comportements anormaux, aussitôt ressentis comme menaçants pour sa cohésion.

Et quelque part, elle a raison : ma société n’est plus fondée sur rien. Ni religion, ni patrie. Mais le résultat en est que l’individu est pris dans une contradiction très forte entre le libre accomplissement de son désir et la réprobation de la société s’il s’y adonne. Pire encore : nous sommes toujours très moraux, seulement, nous ne sommes plus vraiment capables de définir la morale, le bien, et le mal.

J’ai fini par comprendre que ma volonté de réduire ma consommation était un peu forcée : en fait, le problème est qu’elle ne vient pas en majeure partie de moi, mais de ma sensation de culpabilité. Et croyez-moi, je pensais sincèrement m’être depuis longtemps délivrée de la culpabilité. Mais rien à faire : on ne peut pas si facilement se défaire de son éducation. Je suis une femme née au vingtième siècle en France, et cela signifie énormément de choses, des comportements et des pensées réflexes, dont je commence seulement à prendre la mesure.

Avec l’âge, j’ai de plus en plus cette sensation de claustrophobie, comme si j’évoluais dans un monde où les écarts n’étaient pas permis, où tout devait rester bien en ordre, et j’ai eu l’occasion de goûter à la cruelle ironie de cette situation : l’ordre en question n’est défini nulle part, il est pure illusion collective, il ne repose plus sur rien, sinon un vague héritage avec quelques dieux tutélaires que sont les philosophes des Lumières.

Et en allant plus loin, je crois que ma société, comme moi, ne parvient pas à admettre son malaise et à en nommer les véritables causes, résultant en toutes sortes de dérives. Tentatives de retour vers le passé, renfermement sur soi et les illusions de « valeurs » que l’on chérit alors qu’elles ne sont pas fondées. Plus personne ne croit aux mythes. Mais on fait semblant, pour éviter de regarder le néant en face.

C’est là que Nietzsche apparaît. Il enseigne une philosophie toujours aussi novatrice aujourd’hui : une façon de vivre, une fois que l’on s’est débarrassé d’un passé obsolète. Ce qu’on a perdu est définitivement perdu, aucun conservateur ne le ramènera par le miracle de sa foi. Il est temps de nous habituer à vivre par-delà le bien et le mal.

Je reviens sur l’exemple du tabac : peu de personnes aujourd’hui parlent de ses bienfaits, pourtant bien connus des chamans. J’ajoute en nuance que les chamans ne sont pas tendres avec leur corps. Mais les drogues, douces et dures, ne sont à mon sens pas mauvaises en elles-mêmes. Comme toujours, c’est l’usage (moi en premier) qu’on en fait, et bien sûr, les intérêts financiers, qui parasitent le tableau.

J’ai toujours eu beaucoup de mal avec la consommation de drogues dites dures, et je trouvais toutes les excuses aux drogues dites douces (et je n’y inclus pas le cannabis). Mais avec un peu d’honnêteté, je dis avec Nietzsche : personne ne ment autant que l’homme indigné.

J’ai tenté, vainement, de contrôler mon alimentation, ma consommation d’alcool et de tabac, mon sommeil. Le problème ne réside pas dans ma tentative (je la pense louable) mais dans les raisons pour lesquelles je l’ai faite, et qui expliquent de même son échec : je ne l’ai pas suffisamment fait pour moi. Je l’ai fait par contrainte. Attention, je n’ai aucune envie de me victimiser. Au contraire, d’ailleurs : ma conclusion est que je suis l’unique responsable. J’ai été prise de panique à l’idée de me retrouver « marginale », d’être délaissée par mes semblables, voyant que ma vie partait en vrilles, j’ai essayé de me rentrer de force dans le cadre défini en tant qu’acceptable par ma société. Je courais à l’échec, évidemment.

Dans ma société, et cela me semble être un point de vue purement objectif, la seule solution viable (et je le répète, c’est une pensée objective, donc dénuée de jugement de valeur ou d’appréciation personnelle), est de trouver ma propre mesure. De définir moi-même les bornes et les limites. Sans quoi je suis prise dans la contradiction précédemment mentionnée, en fait bien plus douloureuse que ce dont je m’étais douté auparavant…

On cherche toujours l’estime et la reconnaissance des autres. Plus j’avance, plus je me rends compte que cela peut s’avérer un piège mortel. Peut-être le véritable rite de passage de ma société consiste en ceci : réussir à jeter à terre le fardeau qu’elle nous a mis sur le dos, et avancer libres.

J’ai fait plusieurs erreurs importantes dans ma vie, et chaque fois, la cause en était que je l’ai fait parce que je croyais que c’était ce que je devais faire. Autrement dit, ce que l’on attendait de moi. Même si je ne savais pas vraiment qui était ce « on ». Et à chaque fois, je n’ai pas réussi à entendre les signaux que je m’envoyais à moi-même.

Il me semble qu’actuellement, soit nous choisissons une idéologie plus ou moins arbitraire, plus ou moins héritée, en tout cas, nous choisissons de nous replier sur nous-mêmes en chérissant nos valeurs et en les défendant comme des loups, soit, ayant refusé d’entrer dans le cadre d’une idéologie et d’admettre toutes les bornes qu’elle suppose, nous nous retrouvons forcés d’affronter une liberté qui ressemble à un vaste désert aride, dépourvu de récompenses, dépourvu de douceur.

 

Et c’est pourquoi le discours de certains chamans me parle autant. Parce que le chaman, il me semble, est toujours un guerrier. Un guerrier de la connaissance. Il met parfois son corps au supplice, dans le but de s’extraire de lui-même. Il doit perpétuellement combattre ses propres peurs, sa propre aspiration au confort et à la sécurité. Tutoyer les esprits est un métier dangereux.

En fait, cette fonction me parle métaphoriquement. Car le chaman a une place bien définie dans la société, il s’inscrit dans une tradition qui me semble, vue de l’extérieur, plutôt rigide. Mais sa démarche même, celle de tutoyer les esprits, me parle. Non pas dans le sens que je crois aux esprits à proprement parler, là encore, j’y crois de façon métaphorique. Et ces gens ne sont pas idiots. La métaphore n’a pas été inventée par l’Occident. Je suis persuadée que ces chamans en saisissent fort bien le sens, et qu’ils s’en servent précisément pour « guérir » leurs malades.

L’autre particularité qui m’a semblé se dégager de cette anthologie sur le chamanisme, c’est le fait que tous les aspects de la vie humaine sont pris en charge par leur société, ce qui n’est pas le cas pour ma société. Nous disposons d’une armée de psychiatres privés de moyens qui se débattent pour faire rentrer les gens dans le cadre qui sied. Nous avons des pathologies, nous avons des drogues, nous avons de la violence. Les trois devant être éradiqués dans le but de « vivre heureux ». De là où je suis, j’ai surtout l’impression de voir une grande machine à la Pink Floyd, le moment dans le film The Wall où les enfants se jettent un par un dans le hachoir à viande. Attention, je ne suis pas une idéaliste naïve : mon image est volontairement violente et provocatrice. Ce que je réprouve, c’est cette volonté commune d’éradiquer le mal, en somme. Toute personne s’adonnant à des passions suspectes (pour citer des exemples personnels, le metal ou les films d’horreur) est soupçonnée d’être « morbide » et probablement « dangereuse » pour la société, ou pour elle-même.

Tout doit être bien lisse. Au fond, c’est peut-être ce qu’essaie de dénoncer Nietzsche dans son idée de « décadence », et de la prise de pouvoir par les médiocres. Il nous dit que nous « rapetissons ». Je ne suis absolument pas fan des théories chronologiques, qu’elles soient pour le progrès ou pour la décadence. Je crois que l’humain a toujours été ce qu’il est, simplement les époques exprimaient des questions formulées différemment. Ce que j’aimerais, c’est que, au-delà de Nietzsche, l’on se débarrasse de l’Histoire, et de tous les sens qu’on veut lui donner. Que l’on cesse de réfléchir au présent par rapport à un passé interprété ou à un futur imaginé. Le passé ne reviendra pas. Réfléchir son époque par rapport à quelque chose que l’on aurait hypothétiquement perdu ou perverti me semble finalement stupide et vain. Cela n’apporte rien, n’aide pas quiconque.

 

Je dois enfin admettre, toujours dans cette tentative de sortir de mon moulage idéologique, que cette analyse est probablement influencée par une amertume que j’ai, à cause de cette impression de faire davantage d’efforts de compréhension que la majorité de mes semblables. Je recherche toujours la remise en question et me nourrit de leur pensée, quand j’ai l’impression que la plupart ne cherchent qu’à sauvegarder leurs acquis. Et cette bataille-là non plus ne date pas d’hier. Comme je le disais dans un article précédent, j’ai conscience de me heurter, et assez vite, à ma propre limite : comme tout un chacun, j’ai l’impression d’être moralement supérieure. Peut-être que, si j’arrive au bout de ma démarche, je parviendrais à un point qui se situe au-delà de la morale. Et pourtant, nous avons besoin d’un fondement pour nos croyances et nos actes. Nous avons besoin d’un appui pour être. Et c’est valable pour le plus sceptique, qui ne se réclame que de la science : écoutez-le, et comme tout le monde, il vous donnera son point de vue sur la vie et la mort, vous livrera ses croyances en tant qu’individu. S’il prétend qu’il n’en a aucune, il ment. Personne n’est à l’abri de croire. Aussi déspiritualisée que soit notre société, nous croyons tous. Et nos convictions se défendent avec virulence.

Je n’ai jamais entendu personne d’aussi virulent que mon père sur tous ceux qu’il appelle « charlatans », par exemple. Pendant longtemps l’homme occidental s’est considéré comme la référence, et a étudié les autres peuples sous l’angle de l’altérité, et en prenant comme référence lui-même. N’avons-nous pas dépassé ceci ? J’avais eu une amie qui avait eu l’audace de faire sa thèse d’ethnologie sur un groupe social français (et bien français). Et c’était apparemment une chose rare. Car l’Ethnologie semble davantage s’intéresser aux « tribus » et autres dénominations sociales exotiques. Comment la pensée pourra-t-elle avancer tant que nous nous enfermerons dans ce cadre qui voudrait que l’homme occidental soit en « avance » dans une société « développée » par opposition à une société qu’il qualifie lui-même de « primitive » ? En quoi est-ce une démarche scientifique, objective ? Les sciences humaines sont pourries de préjugés, conscients ou non. Qui s’intéresse aux sciences humaines non-occidentales ? Ne seriez-vous pas choqués ou dérangés de voir un Indien d’Amazonie s’assoir dans vos maisons et enregistrer vos conversations ? L’altérité est réciproque. Sans dire que nous sommes tous pareils, je pense que les études anthropologiques seraient bien plus fertiles si elles étaient menées par une volonté commune de connaissance, et non par l’Occident qui essaie soit de s’éclairer, soit de se justifier, par l’étude d’autres peuples. Une mise en commun d’une même curiosité universelle me paraîtrait bien plus féconde.

À l’opposé, on a des individus qui se mettent à croire à toute force à ces sociétés dites primitives, parce qu’elles seraient plus « pures », ou je ne sais quoi. Ce qui me semble profondément raciste. Cela rejoint cette suprême idiotie sur le compte Twitter de ce député UMP qui pense que l’on peut se déculpabiliser de notre période colonialiste parce qu’il vient de découvrir que les Africains aussi pouvaient être des esclavagistes. Deux choses à répondre : la première, c’est que tu es seul responsable de ton sentiment de culpabilité, et que si l’enseignement des méfaits perpétrés contre les peuples africains te fait te sentir coupable, il me semble évident que t’en prendre à la pure connaissance de ces faits est à la fois lâche et pitoyable. Deuxième chose : sans blague ! Tu avais cru que ces doux Africains étaient incapables de faire de mal à une mouche ?

Je lis tous les jours des articles écrits par des gens qui aiment « démythifier ». Ils sont très fiers de leur ironie mordante. Leur cynisme les place bien au-dessus de la plèbe. Ils ont compris que le monde était une chose affreuse, et quiconque pense le contraire est un adorable naïf. Ils semblent prendre un plaisir étrange à faire de leurs ennemis de ridicules imposteurs. L’époque est avec eux, alors c’est facile, ils sont aisément justifiés. Pour en revenir à mes chamans, il est bien plus facile de les traiter d’imposteurs que d’essayer de comprendre leur pensée et leur démarche, dans un cadre profondément étranger. Au lieu d’apprendre d’eux, ils sont aussitôt catalogués comme des fraudeurs indignes d’intérêt.

 

Toujours est-il qu’avec en tête la déconstruction nietzschéenne des valeurs, je me replonge dans une pluralité de spiritualités, lesquelles ont d’ailleurs, je m’en rends compte en parcourant mon anthologie, bien plus d’unité qu’il n’y semble au premier abord.

Dans cette démarche, il ne s’agit pas tellement de croire, et c’est cela paradoxalement qui fait que je crois à cette démarche. Il s’agit d’apprendre. Et pour moi, l’enjeu consiste à surmonter les contradictions intérieures, pour ne plus seulement traiter les symptômes, mais aller à la racine du mal et trouver en moi la puissance qui me fait défaut.

Mon prochain article sera consacré à ma lecture de Voir, par Carlos Castaneda.



[1] Dans le livre du même nom, ou plus précisément Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase. C’est un essai d’anthropologie.

The Man That You Fear – Part II

(Mais si, on est « demain »!)

III/ L’âge adulte

Ensuite, il y a eu Holy Wood.
Contrairement à ce que peut suggérer le sous-titre, je n’étais pas adulte, mais Manson, lui, l’était. Au point de vue artistique, j’entends. Si Antichrist Superstar pouvait symboliser la naissance de l’artiste, et Mechanical Animals la déchéance d’une rockstar, Holy Wood est un album mature, sûr de lui, assumé.

Et toujours, le genre de paroles qui semble écrit pour vous quand vous avez quatorze ans et que vous avez la rage :

The more that you fear us
the bigger we get
the more that you fear us
the bigger we get
and don’t be surprised, don’t be surprised
don’t be surprised when we destroy all of it
[Disposable Teens]

Cet album est d’ailleurs marqué par un événement qui a également été, en un sens, symbolique à mes yeux. Je veux parler de la tuerie de Columbine, Colorado, en 1999. Holy Wood sort un an plus tard. Marilyn Manson est un artiste qui s’est toujours inspiré de son pays. Il n’a pas choisi son nom au hasard, qui traduit sa vision de l’Amérique : Marilyn pour Marilyn Monroe, symbole du glamour et de l’Amérique des paillettes, Manson pour son côté obscur, de Charles Manson, célèbre tueur en série. En ce sens, la tuerie de Columbine résonne doublement pour l’artiste : non seulement ce massacre à l’arme à feu reflète une réalité américaine qu’il a souvent dénoncée (quoique les prudes ne comprennent pas la dénonciation, puisqu’ils prennent tout au premier degré), mais Marilyn Manson est aussi accusé par certains médias et politiques d’en être partiellement responsable. Je crois que c’est une chose qui a beaucoup inspiré Manson pour la composition de cet album. Pour Disposable Teens, mais également pour un titre comme The Nobodies.

Some children died the other day
We fed machines and then we prayed
Puked up and down in morbid faith
You should have seen the ratings that day [je traduis car cela semble important : “si vous aviez vu les audiences ce jour-là…”]

Puis est venu le documentaire de Michael Moore, Bowling for Columbine, qui a révélé au monde entier la véritable personnalité de Marilyn Manson. Je dois dire qu’à l’époque j’étais extrêmement fière : Moore avait enfin donné l’occasion à Manson de s’exprimer et de dire réellement ce qu’il pensait de toute cette affaire. Le résultat est à la fois simple et percutant :

Malgré le look de l’artiste, on disposait enfin d’images que l’on pouvait montrer fièrement aux parents : vous voyez, avait-on envie de leur dire, c’est pas juste un crétin maquillé, mais quelqu’un de simple et posé qui porte un regard lucide sur le monde. C’est précisément ce qui fait le charme et le paradoxe de Marilyn Manson : il apparaît toujours calme, et extrêmement poli dans toutes ses interviews, et les gens ne parviennent pas à faire le lien entre la bête de scène qui déchire des bibles et se scarifie aux tessons de bouteille (tout le reste sur ses performances scéniques est mensonges — parfois hilarants) et l’homme réfléchi qui répond intelligemment aux questions qu’on lui pose. D’ailleurs, les animateurs non plus ne parviennent pas à faire la part des choses, et quand ils invitent Marilyn Manson, c’est en tant que bête de foire. Alors oui, je pense, et je l’assume, que dans une large mesure, Marilyn Manson demeure un incompris.

Il a même fini par être incompris par ses fans, mais là-dessus, j’ai une théorie personnelle.

En effet, après Holy Wood, la carrière de Manson se complique, et je pense que la raison en est assez simple. Marilyn Manson est un personnage, au même titre que Ziggy Stardust (et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquels l’homme est incompris par les personnes qui jettent des tomates à l’artiste).

L’histoire de ce personnage était tout simplement terminée. Tout le reste de la carrière de Manson est une tentative de réponse à la question : et après ? J’insiste sur ce point parce que la fameuse trilogie de Manson était très novatrice, dans le visuel comme dans la musique. C’était l’ascension, la décadence, et la résurrection de l’artiste. Suite à ce drame intense, tout le monde se demandait ce qu’il restait à dire. Et on se l’est longtemps demandé.

IV/ L’après-Marilyn Manson

Marilyn Manson est mort, vive… Vive quoi, au juste ? C’est là le gros point d’interrogation qui succède à Holy Wood. Et, toujours selon ma propre interprétation, la question subsiste jusqu’à l’album le plus récent, Born Villain.

Entre les deux albums, il y a trois disques, aux réussites inégales. Tout d’abord, Golden Age of Grotesque, dont j’ai décrié les productions trop léchées et le manque d’imagination. Conspuer le consumérisme ne suffit pas, et un titre tel que This is the new (s)hit porte malheureusement trop bien son nom.

Le cynisme ne suffit pas à faire œuvre. L’arrivée du guitariste de KMFDM n’a rien fait pour arranger les problèmes. Aussi doué qu’il soit, il a apporté cette touche formatée, sur-efficace, qui seyait mal à l’imaginaire tordu du sieur Manson. Et contrairement à Mechanical Animals, cet album était bourré de complaisance, j’en veux pour preuve le clip de cette chanson (contenu inapproprié pour les mineurs même si je sais que s’il y en a qui tombent sur cette page, ils regarderont quand même) :

Attention, je ne renie pas complètement cet album mais le fait est que, comme ses deux descendants, je ne l’écoute quasiment jamais. J’ai eu cependant l’occasion d’aller enfin voir Manson en concert à l’occasion de la sortie de cet album, et c’était absolument splendide, mais c’est parce que je suis fan.

Ensuite, on a Eat me Drink me, tout un drame. Manson est au plus bas dans sa vie personnelle, et ça s’entend. Si l’album est appréciable indépendamment de la carrière, en son sein il paraît cruellement décalé, presque incompréhensible. Sincèrement, je me suis dit, merde, Manson est tellement cassé qu’il ne sait plus qu’écrire des chansons d’amour !
Où étaient passées la rage, la détermination, la puissance ? Plus rien que des cœurs brisés, et ça, c’était encore plus triste que les chansons en elles-mêmes. Et pour ajouter à cela, la créativité visuelle n’est plus au rendez-vous, avec des clips tristement classiques.

Après ce désespoir amoureux, The High End of the Low tente un retour – raté, malgré le retour de Jeordie White alias Twiggy Ramirez, bassiste légendaire du groupe – aux sources. Cela reste très insipide.
Je désespérais de retrouver le Marilyn Manson que j’avais connu. C’était comme une déception amoureuse. Rien de pire.
Et puis…

V/ Born Villain

Quand j’ai appris qu’un nouvel album de Marilyn Manson sortait, j’ai vraiment eu envie d’y croire. Il y avait des rumeurs qui circulaient, des murmures qui donnaient sacrément envie. Et puis, il y a eu ce clip en preview (âmes sensibles s’abstenir, et j’insiste !) :

Exit la lentille blanche — tout un symbole pour un artiste qui prenait toujours soin de se faire filmer et photographier de ce côté ! — et une récitation de quelques vers parmi les plus beaux du répertoire de Shakespeare (certes, je suis aisément corruptible). Avec ce clip effrayant et malsain rappelant l’univers de David Lynch, je retrouvais enfin la cruauté et la bizarrerie des débuts.
Le premier single, No reflection, est un titre efficace mais honnête, assez crade pour sonner comme du Marilyn Manson.
Je me suis plongée dans l’album et j’ai retrouvé toute la maturité des derniers albums, avec des nuances rappelant les tout débuts. Et le mélange est aussi créatif que jouissif.

Entre le délicieusement pervers Pistol Whipped,

Et la rage d’un Disengaged

En passant par un Hey cruel world désabusé

Et l’ironie d’un You’re so Vain (avec Johnny Depp à la guitare !)

On a l’impression que Manson a retrouvé la forme. Et pour longtemps, j’espère !

VI/ Hors-pistes, conclusion

Je profite de cette clôture d’article pour extraire quelques petites perles musicales et cinématographiques de la carrière de Manson que vous pourrez découvrir ou re-découvrir, je l’espère avec plaisir.

On commence avec l’un de mes clips préférés (et oui, c’est en grosse partie pour les raisons que vous vous imaginez, et si vous ne voyez pas de quoi je veux parler, vous n’avez qu’à regarder le clip :))

Et pour finir, de la légèreté avec un rôle hautement improbable de serveur blond à rollers…

…Et d’un ado absolument pas crédible

L’autodérision, un autre créneau sur lequel beaucoup n’attendaient pas Marilyn Manson.

Je souhaite à l’artiste qu’il est devenu, en parvenant finalement à sortir de son personnage, de poursuivre une carrière enrichissante, et de trouver la force et la résolution de se dépasser encore. Parce que Marilyn Manson est un artiste talentueux et qu’il l’a déjà prouvé, le chemin qu’il lui reste à parcourir ne peut être que prometteur, pourvu qu’il ait l’âme suffisamment guerrière pour tutoyer de nouveau l’inconnu.